L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v1.c7.s6.t4.3
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v1.c7.s6.t4.3
- Language
- French
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L'EVHÉMÉRISME DES SCULPTEURS. — Ces rapprochements, que l'on pourrait multiplier, ont l'avantage de démontrer par des faits précis et aisément vérifiables l'action des monuments figurés sur la seule forme de la légende qui nous soit directement accessible, à savoir les textes. Mais ce ne sont là, après tout, que des bagatelles de détail, et nous ne craindrions pas d'avancer que les auteurs des bas-reliefs ont exercé sur le développement de la tradition bouddhique une influence autrement considérable, bien qu'en raison de sa profondeur même elle soit plus difficile à discerner. Elle opérait en effet dans le secret des consciences, et nous renoncerions à l'y atteindre si, d'autre part, elle ne sortait de la nature même et des exigences inéluctables de l'art plastique. Tout d'abord il tombe sous le sens que les sculpteurs non seulement, comme nous venons de voir, ne sauraient se répéter aussi impunément, mais encore qu'ils sont forcément plus sobres et plus précis dans leurs représentations que les écrivains dans leurs descriptions. Nous avons eu l'occasion de constater que les nôtres distribuent avec plus de rigueur les rôles entre des figurants moins nombreux et alignés sur le même plan : si Brahmâ a dû céder au seul Indra l'honneur de recevoir le Prédestiné à sa sortie du sein maternel, la faute en est à eux ou plutôt aux lois de la perspective (cf. p. 302-303).
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Maniant une matière infiniment moins malléable, ils ne peuvent réduire les abstractions les plus extravagantes à leurs termes les plus concrets et les plus mesurés. Le contre-poids de la pierre à laquelle ils sont rivés les empêche, bon gré mal gré, de se lancer dans l'infini des nombres et des formes, et les garantit contre les folles exagérations par lesquelles les rédacteurs des textes se plaisent à renchérir les uns sur les autres. Des deux versions courantes d'une même légende, ils choisissent spontanément la plus simple : c'est avec des cruches qu'ils font baigner le Bodhisattva enfant (cf. p. 309) ou éteindre le bûcher du Buddha (cf. p. 583). Sous leur ciseau, les prodiges les plus extraordinaires, comme la descente du ciel, prennent une allure quasi rationnelle : au fond, le royaume du merveilleux, apanage du conteur et du poète, leur est interdit. On comprend ainsi, en même temps que le titre que nous avons donné à ce paragraphe, le rôle que les artistes du Gandhâra ont naturellement joué. C'est proprement le métier des sculpteurs que de créer les dieux à l'image de l'homme et de réduire les fictions les plus hardies aux proportions d'un fait divers plus ou moins banal. Il ne se peut donc pas que l'art gréco-bouddhique n'ait beaucoup fait pour ramener sur la terre une légende qui, comme l'a si bien montré M. Senart, était en train de se perdre tout entière dans le ciel nuageux des mythes.
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Une fois les aventures du Buddha mises en tableaux ou en sculptures, il advint d'elles comme de celles du Petit-Poucet quand on les met en images d'Épinal : elles cessèrent d'être mythiques pour devenir seulement romanesques. Du même coup, les ailes furent définitivement coupées à l'imagination populaire et aux spéculations des mythographes : mais l'homme y gagna tout ce que perdait le dieu. A regarder les choses de ce biais, nous serons moins surpris de voir que l'épopée savante du *Buddha-carita* est plus vraiment humaine que telle compilation probablement antérieure et assurément beaucoup plus proche qu'elle de la tradition orale, comme le *Lalita-vistara* : l'influence des monuments figurés nous paraît aussi bien mise en évidence par l'allure raisonnable qu'y prend la biographie du Maître que par le tour plastique que nous avons déjà noté dans les descriptions. Peut-être n'est-elle pas davantage étrangère à la sagesse trop vantée de la *Nidâna-kathâ* : et nous croirions volontiers que la relative modération dont cette version tardive fait preuve a été inspirée à Buddhaghoṣa moins par l'autorité des textes pâlis, où pullulent les miracles et dont fréquemment il s'écarte, que par le prestige de l'imagerie bouddhique répandue dans l'Inde à l'imitation de l'art du Gandhâra ¹.