Pramāṇa · Search · About · API

L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s4.t3: § III. Les divers Buddhas

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s4.t3

Language
French

§ III. Les divers Buddhas

v2.c14.s4.t3.1

LE BUDDHA ÇÂKYA-MUNI. — C'est là justement ce qui fait la profonde originalité de cette image. Que d'ailleurs elle n'ait d'abord visé qu'à figurer le dernier, pour ne pas dire le seul Buddha historique, le « Religieux » ou le « Lion d'entre les Çâkyas », c'est un point sur lequel il ne saurait subsister aucun doute raisonnable. Mais il est non moins certain que, dans la littérature, ce proto-

v2.c14.s4.t3.2

[Figure: FIG 457 — LES SEPT BUDDHAS DU PASSÉ ET CELUI DE L'AVENIR 1 Vipacyin 3 Viçvabhû 5 Kanakamuni 7 Çâkyamuni 2 Çikhin 4 Krakucchanda 6 Kâçyapa 8 Maitreya Musée de Peshawar. Provenant de Takht-i-Bahar. Hauteur 0 m 27]

v2.c14.s4.t3.3

type s'est étrangement multiplié, projetant reflets sur reflets de sa personne, non seulement dans le temps passé ou à venir, mais jusque dans l'infini présent des espaces. Il en a été de même dans l'art, avec naturellement un moindre degré d'extravagance, à raison des limitations forcées que la technique apporte aux envolées les plus éperdues de la fantaisie. Comme tout à l'heure à propos des Bodhisattvas, la question se posera de savoir jusqu'à quel point l'école du Gandhâra a trempé dans cette débauche d'imagination et poussé la multiplication de l'unique Buddha originel Mais aupa- C'est là en tout cas un détail qu'il sied de retenir, ne serait-ce que pour s'expliquer ces fresques d'Ajaṇṭā qui drapent en fait les Buddhas dans des *saṅghāṭi* blanches.

v2.c14.s4.t3.4

*Buddha et Bodhisattva* — Cette *saṅghāṭi* constitue à son tour la différence d'aspect la plus tranchée qui sépare le Bodhisattva du Buddha. Il est facile de constater sur les figures 134, 457, etc., qui nous montrent les deux types côte à côte, à quel point ils voisinent en dépit d'une évidente recherche de la variété. Ôtez à l'un ses bijoux de grand seigneur ou débarrassez l'autre de son manteau monastique, et les voilà devenus pareils. Où la confusion pourrait être surtout à craindre, c'est pendant la période de transition entre le départ de la maison et l'arrivée à l'illumination parfaite. Durant cet intervalle Siddhārtha n'a déjà plus ses parures : mais tout de même il n'est pas encore le Çākya-muni. Ainsi s'explique, croyons-nous, le caractère ambigu de certaines statues originaires de Mathurā, mais qu'on retrouve jusqu'à Çrāvastī et Bénarès. M. J. Ph. Vogel les a décrites excellemment en quatre mots : ce sont des Buddhas sans robe ou des Bodhisattvas sans ornements ¹. En fait ce sont des Bodhisattvas : des inscriptions l'assurent et l'absence de la *saṅghāṭi* le prouve; mais leur tête rase et leurs parures absentes suggèrent invinciblement que les artistes de Mathurā ont cherché à réaliser, à l'usage du Prédestiné en voie de transformation, un type intermédiaire entre le prince et le moine. C'est là un scrupule dont, on le sait, les sculpteurs du Gandhāra ne se sont jamais embarrassés. Ils passent sans transition du Bodhisattva paré comme une châsse au Buddha vêtu de l'habit régulier, et il en résulte que pendant six ou sept années de sa vie — à part l'instant fugitif où l'ont défiguré ses exploits ascétiques —

v2.c14.s4.t3.5

¹ Cf J. Ph. Vogel, *A. S. I., Ann. Rep. 1904-5*, p. 78 et pl. XXVI; 1905-6, p. 150, *Cat. of Mathura*, p. 38-39 et pl. III, a; V. Smith, *Mathura*, pl. LXXXVII, etc. Leur origine se reconnaît aussitôt à la nature de la pierre

v2.c14.s4.t3.6

ils représentent sous les traits d'un Buddha celui qui n'est encore qu'un Bodhisattva (1).

v2.c14.s4.t3.7

Est-il bien nécessaire de plaider en leur faveur les circonstances atténuantes, et d'alléguer par exemple pour leur défense que la plume n'a pas moins fourché aux écrivains qu'à eux le ciseau? L'auteur du Sutta-nipāta ne s'oublie-t-il pas jusqu'à écrire : « Le Buddha vint à Rājagriha (2) »... alors qu'il ne s'agit encore que de sa première visite, avant même les années d'austérités? Mieux vaut remarquer tout de suite que nos artistes obéissaient à des nécessités d'ordre plastique si inéluctables que l'école de Mathurā a dû elle aussi aboutir à la même confusion. Quand elle assoit le Prédestiné sous l'arbre de la Science, il n'est sans doute, ainsi que l'inscription le spécifie, qu'un Bodhisattva (fig. 55o) : mais elle est bien obligée de le représenter tel qu'il se relèvera tout à l'heure de son siège, devenu Buddha parfait. Si le culte du Vajrāsana a eu plus tard tant de vogue dans toute l'Asie orientale, c'est justement parce qu'il combinait, en la même minute ineffable, la double dévotion au Bodhisattva qui achevait de s'épanouir et au Buddha qui commençait à éclore. Il n'y a donc pas lieu de nous arrêter si à Mathurā (3) deux statues identiques du Bienheureux, assis sous le figuier sacré de l'Illumination, sont inscrites l'une « Buddha » et l'autre « Bodhisattva » : les deux appellations sont en ce cas également valables selon qu'elles s'entendent du Maître une seconde avant ou une seconde après la Sambodhi.

v2.c14.s4.t3.8

Peut-être était-il à propos d'écarter dès l'abord de notre chemin ces petites pierres d'achoppement iconographiques. L'important est que nous comprenions aussi exactement que possible ce qui constitue l'originalité foncière du Buddha et lui crée une place spéciale parmi tous les Indiens, tant cleres que laïques. Ce, avec quoi nos esprits européens ont le plus besoin d'être familiarisés c'est avec ce jeu de ressemblances et de distinctions, avec les raisons profondes de telle ou telle nuance, avec la portée de tel ou tel détail corporel ou vestimentaire. C'est aussi pourquoi nous n'avons pas craint de pousser à fond cette étude. Pour ce qui est de la forme, elle parle suffisamment à nos yeux; ce serait devant un public indien qu'il conviendrait d'insister à leur tour sur les plis des draperies ou les ondes des cheveux, autant de détails étranges pour son goût et qui nous sont au contraire intelligibles de naissance. Tout au plus trouverions-nous à discuter sur la question du dosage des deux éléments, indigène et étranger. Dans le costume, par exemple, la façon de le traiter est seule grécisante; au contraire, la structure presque entière de la face est empruntée au répertoire hellénistique, et elle ne garde de proprement local, avec la lourdeur de la mâchoire inférieure et la déformation de l'oreille, que le signe entre les sourcils: et pourtant qui pourrait dire que la tête est plus grecque qu'indienne, ou le corps plus indien que grec? Le fait qu'on retrouve, ici, comme partout, ce balancement des deux éléments hétéroclites dont l'équilibre nous a toujours paru marquer l'apogée de l'école gandharienne. Jamais d'ailleurs le terrain d'entente n'avait été plus solide sous les pieds des artistes comme des donateurs; des deux parts ils marchaient sur la croyance communément acceptée que les images du Bienheureux devaient réaliser la perfection de la beauté physique, intellectuelle et morale. Mais, bien qu'un esprit nouveau commençât à souffler d'Occident, le vieil idéal monastique de l'Inde ancienne ne pouvait être complètement éliminé de la conception du Buddha. Quand de la collaboration des sculpteurs et des fidèles est enfin sortie cette idole encore inédite, nous constatons qu'elle tient autant du moine que du dieu

v2.c14.s4.t3.10

Le Buddha Çakya-muni — C'est là justement ce qui fait la profonde originalité de cette image. Que d'ailleurs elle n'ait d'abord visé qu'à figurer le dernier, pour ne pas dire le seul Buddha historique, le « Religieux » ou le « Lion d'entre les Çâkyas » c'est un point sur lequel il ne saurait subsister aucun doute raisonnable. Mais il est non moins certain que, dans la littérature ce proto

v2.c14.s4.t3.11

[Figure: Fig 7 — LES SEPT BUDDHAS DU PASSÉ ET CELLE DE L'AVENIR Vipasyin 3 Viśvabhū 5 Kanakamuni Çâkyamuni 2 Sikhin 4 Krakucchanda 6 Kāśyapa 8 Maitreya Musée de Peshawar Provenant de Takht-i-Bahi Hauteur 0m 27]

v2.c14.s4.t3.12

type s'est étrangement multiplié, projetant reflets sur reflets de sa personne non seulement dans le temps passé ou à venir mais jusque dans l'infini présent des espaces. Il en a été de même dans l'art avec naturellement un moindre degré d'extravagance à raison des limitations forcées que la technique apporte aux envolées les plus éperdues de la fantaisie. Comme tout à l'heure à propos des Bodhisattvas la question se posera de savoir jusqu'à quel point l'école du Gandhâra a trempé dans cette débauche d'imagination et poussé la multiplication de l'unique Buddha originel. Mais rupi ravant il convient de compléter sur certains points accessoires l'étude de la figure du Çâkya-muni et notamment d'examiner ses principales attitudes et ses gestes favoris. Là où l'on ne dispose que d'un seul type, sans attribut aucun, à partager entre des entités diverses, les poses seront évidemment les seuls moyens vaillants de différenciation.

v2.c14.s4.t3.13

Les postures. — Théoriquement, tout étant catalogué dans le Bouddhisme, les attitudes (*îryâpatha*) possibles du Buddha sont au nombre de quatre : debout ou assise, marchante ou couchée¹. Pratiquement nous avons vu que cette dernière était réservée pour le lit du *Parinirvâna* et que le Bienheureux ne s'étendait que pour mourir. D'autre part la marche et la station droite se confondent dans l'immobilité de nos statues, aux pieds toujours peu écartés². Reste donc seulement à considérer l'attitude debout ou assise. L'unique point à relever en ce qui concerne la première est l'habitude, familière à l'art grec depuis Praxitèle, de faire porter sur une jambe (d'ordinaire la gauche) la plus grande partie du poids du corps et d'infléchir légèrement l'autre. Rien que ce trait encore suffirait à prouver que l'influence hellénique a passé par là. Nulle part au contraire — sauf une exception sur laquelle nous aurons à revenir³ — nous n'avons rencontré au Gandhâra de ces statues du Buddha assises « à l'européenne », qui se montrent si fréquemment plus tard. Ce n'est pas, bien entendu, que cette façon de s'asseoir soit ignorée de l'école gréco-bouddhique : mais elle la réserve aux laïques, hommes ou femmes (fig. 160-162, 233, etc.), dieux ou Bodhisattvas (fig. 243, 76-79, 165-167, 408-410, etc.), ou encore aux ascètes brahmaniques (fig. 150-151, 189-191). Nos bas-reliefs eux-mêmes n'assoient ainsi le Bienheureux que pour lui laver les pieds (fig 23a b) Plus scrupuleux que les artistes postérieurs du bassin du Gange, on dirait que nos sculpteurs se sont fait une loi de ne donner au Maître et aux disciples qu'une pose caractéristiquement indienne, si caractéristique qu'en Europe nous la qualifions volontiers par le nom du Buddha C'est leur éternelle méthode de compensation qu'une fois de plus ils ont inconsciemment appliquée à une posture debout hellénisée correspond une posture assise indianisante.

v2.c14.s4.t3.14

¹ Cf par exemple *Divyavadâna*, p 161

v2.c14.s4.t3.15

² Voyez pourtant la figure 461, qui fait en outre un geste tout à fait exceptionnel de la main droite, retournée vers l'épaule, la paume en dedans.

v2.c14.s4.t3.16

³ Cf plus bas, chap XVII, § 1, in fine, et fig 485

v2.c14.s4.t3.17

Celle ci vaut la peine qu'on s'y arrête un instant, car elle est à mettre doublement, en théorie comme en pratique, au compte des mœurs et des traditions locales Elle est désignée en sanskrit par le terme technique de padmâsana, qui a d'ailleurs le double sens d'« attitude » ou de « siège du lotus » C'est en dernière analyse cette ambiguïté qui est sans doute responsable de la floraison de tous ces lotus sur lesquels siège l'image du Maître et qui, sporadiques au Gandhâra (cf fig 76-79 405-408, 458-459) deviennent un accessoire constant dans l'iconographie postérieure Mais originellement le mot doit s'entendre d'une manière particulière s'accroupir avec les jambes étroitement repliées et la plante des pieds retournée en dessus Si étrangement contournée qu'elle puisse nous paraître, il faut bien se dire qu'elle est encore couramment réalisée sous nos yeux par les sâdhu actuels et ainsi les artistes gandhâriens n'ont eu qu'à la copier d'après nature A la vérité ils ont commencé par dissimuler sous les plis retombants du manteau monastique une contorsion apparemment pénible à leurs yeux occidentaux (cf fig 455 456, etc ), mais telle est la force de l'accoutumance que leurs successeurs n'ont pas craint de dévoiler aux yeux l'extraordinaire dislocation des pieds (cf fig 79 405 408, 458-459, etc ) D'autre part cette « pose du lotus » a été par excellence et de toute antiquité celle des yogi de l'Inde A ces vieux ascètes¹ les Bouddhistes avaient emprunté, en même temps que leurs degrés successifs de méditation et d'extase, les moyens physiques de s'y élever. Ils ne songeaient d'ailleurs pas à le dissimuler, et n'avaient pas attendu les critiques brahmaniques pour remarquer que l'attitude consacrée du Buddha assis était justement celle de Brahmâ¹. Il importait de noter au passage cette marque plastique de l'influence que le Yoga a jadis exercée sur la doctrine bouddhique².

v2.c14.s4.t3.18

¹ Cf Yoga-sutra II 29 46 48

v2.c14.s4.t3.19

¹ Cf. *Brihat-samhita*, LVIII, 44, ou Hemadri, *Caturvarga-cintamani*, II, 1, p 119, et Le Chavannes, *Cinq cents Contes*, t II, p 53 (conte n° 187)

v2.c14.s4.t3.20

² Cf. t. I, p 43s, 486, 516, etc

v2.c14.s4.t3.21

*Les gestes.* — Dans les mudrâ comme dans les âsana, dans les attitudes des mains comme dans les postures des pieds, se retrouve ce même double caractère, mi-spontané et mi-« yogique ». Nous avons déjà eu l'occasion de le constater sur nos bas-reliefs³, les mudrâ sont encore loin d'être fixées au Gandhâra avec la rigueur hiératique que leur a imposée l'iconographie postérieure. Pour commencer, la plus fréquente d'entre elles est visiblement inspirée de la nature. On se rappelle sans doute, ne serait-ce que pour l'avoir trop vu, ce geste vaguement bénisseur, mais à coup sûr spontané, que le Bienheureux, debout ou assis, fait perpétuellement de la main droite. Dans les scènes figurées il s'en sert pour tout, non seulement pour rassurer, mais encore pour accepter des dons (fig. 198, 210, 245, etc.), pour recevoir des hommages (fig. 212, 194), pour accueillir (fig. 251) ou pour dompter (fig. 252, 271-275), pour prêcher sa doctrine (fig. 233, 243), voire même, contre toute attente, pour mettre en branle la roue de la Loi (fig. 230). Et ce qui est vrai de nos sculptures gandhâriennes ne l'est pas moins de celles de Mathurâ⁴ et d'Amarâvatî. Qui aurait la patience et les moyens de dresser cette statistique découvrirait sûrement que l'immense majorité des anciennes images du Buddha, sans parler des Bodhisattvas (cf pl. I et fig 415-422), s'est stylisée dans ce geste Et cette constatation à son tour s'éclaire d'un passage du Sūtrālaṃkāra d'Açvaghoṣa « Pourquoi donc, se demande un

v2.c14.s4.t3.22

³ Voir E Senart, *Bouddhisme et Yoga* (dans *R H R*, 1900), *Les Origines Bouddhiques* (dans *Biblioth de vulgarisation du Musée Guimet*, t XXV, 1907)

v2.c14.s4.t3.23

⁴ La même remarque a été faite par M.J Ph Vogel, *A S.I., Ann Rep 1909 10*, p 78.

v2.c14.s4.t3.24

FIG 458 — a LE GRAND MIRACLE DE ÇRĀVASTĪ b LA PRÉDICATION DE BUDDHA KĀÇYAPA Museum für Völkerkunde, Berlin Hauteur 0m 65

v2.c14.s4.t3.25

détrousseur de stūpa, les artisans de ce monde, au talent merveilleux et aux intentions saintes, pourquoi représentent-ils le Buddha avec la main droite levée? » Et il se donne à lui-même cette réponse « C'est pour que ceux qui ont peur, quand ils voient son image, deviennent exempts de peur... » Ce disant, il ne fait que reprendre la vieille épithète homérique de la main du Maître : « celle qui rend confiance à ceux qui sont intimidés ou effrayés(1) » ; et c'est ainsi que nous passons sans effort au terme technique que les textes tantriques assignent à cette *mudrā*, celui de « absence de crainte ».

v2.c14.s4.t3.26

Il ne faudrait d'ailleurs pas se hâter trop vite de conclure que l'école du Gandhāra ignore totalement les autres poses qui devaient devenir plus tard consacrées. Il en est au moins une qui se montre assez fréquemment sur nos bas-reliefs et nos statues : c'est celle dite de la « méditation » qui réunit dans le giron les deux mains superposées des Buddhas (fig. 213, 246, 455, etc.) aussi bien que des Bodhisattvas (fig. 175-176, 353, 413, 422, etc.). Cette *mudrā* n'accompagne — comme d'ailleurs les suivantes — que la posture assise en *padmāsana*, et il est curieux de noter, qu'elle appelle une remarque analogue à celle que nous faisions tout à l'heure à propos des pieds : dans cette position aussi l'usage des artistes est parfois d'emmailloter complètement les mains dans la *saṅghāṭi* (cf. fig. 242, 247). Ce n'est pas tout : sur quelques répliques de la Tentation (fig. 201, 203) nous avons vu la dextre du Buddha esquisser ce geste de toucher la terre qui deviendra le cliché stéréotypé de la Sambodhi. Mais, chose tout à fait notable et qui pourra avoir plus tard quelque intérêt chronologique, nous ne nous souvenons pas d'avoir rencontré la *mudrā* « qui fait tourner la roue de loi » ailleurs que sur ces groupes qui représentent le Grand Miracle de Çrāvastī (fig. 76-79, 405-408, 458-459) ou sur quelques images détachées, pour la plupart d'apparence tardive (fig. 456, 482-483, 485; cf. pour les Bodhisattvas, fig. 423-426). Là seulement nous avons vu les mains se réunir devant la poitrine dans le geste classique de l'enseignement. On remarquera qu'au Gandhāra la main droite est toujours représentée en dessus, avec le petit doigt censé saisi entre le pouce et l'index de la gauche. Quant à cette dernière, dans toutes les autres mudrā elle se borne d'ordinaire à tenir machinalement un coin du manteau.

v2.c14.s4.t3.27

¹ *Bhayānām açvāsakara* (*Divyāvadāna*, p. 56, l. 22, etc.) : cf. *Sūtrālaṅkāra*, trad. Huber, p. 35. Sur l'abhaya-pāni-mudrā, cf. *Iconogr. bouddhique*, I, p. 68-69.

v2.c14.s4.t3.28

LES AUTRES BUDDHAS. — Tels sont les principaux gestes(1) et attitudes du Çākya-muni. D'attributs spéciaux, il n'en a pas : jamais nous ne lui voyons son bâton, et il faut des circonstances exceptionnelles comme la subjugation d'un serpent (fig. 226-227) et l'acceptation d'une aumône légendaire (fig. 254-255) ou d'un dîner (fig. 262) pour qu'il tienne à la main son vase à aumônes. Or il en est du Buddha de nos bas-reliefs comme de leur Bodhisattva(2) : d'avance il nous fournit le modèle de tous les Buddhas que l'école du Gandhāra ait connus. C'est donc à quatre gestes et à deux postures que se réduisent essentiellement les moyens dont dispose celle-ci pour varier cet unique type. La question est même de savoir si elle a songé à tirer parti de ces rares et médiocres éléments de diversité pour spécifier de façon constante des Buddhas de noms différents, bien que pareils de forme.

v2.c14.s4.t3.29

Les sept Buddhas. — Qu'elle ait d'ailleurs cru à l'existence de plus d'un Prédestiné, le témoignage des motifs décoratifs ne laisse sur ce point aucun doute : il suffit de voir la façon dont elle les aligne côte à côte sur les frises des sanctuaires (fig. 134 et 136). Et qu'on ne vienne pas dire qu'artistes et donateurs cherchaient seulement dans cette répétition machinale des images du même Buddha une accumulation automatique de mérites(3). Le Bodhisattva qui vient périodiquement couper la série (fig. 134) et surtout l'exemple typique du soubassement de la figure 77, auquel est venu récemment se joindre celui de la figure 457, prouvent qu'ils ont bien eu parfois l'intention de figurer les sept Buddhas de notre âge, en compagnie du Messie Maitrêya. Rien n'est plus canonique que les noms des six prédécesseurs de Çâkya-muni; rien n'était non plus davantage dans les goûts et les habitudes des fidèles que ces représentations collectives. Pour s'y conformer les imagiers de Barhut et de Sânchi n'avaient-ils pas déjà réalisé le tour de force de figurer symboliquement ces sept et même ces huit personnages sous les espèces de leurs arbres de Bodhi¹? Il peut sembler paradoxal de prétendre qu'avec ce moyen primitif l'école de l'Inde centrale atteignait beaucoup mieux son but que celle du Gandhâra, si du moins ce but était de spécifier distinctement chacun des Illuminés de notre æon. Telle est cependant l'exacte vérité. Il n'y a en effet aucune confusion possible, en quelque ordre qu'on les range, entre le bignonia de Vipaçyin par exemple et le ficus religiosa de Çâkya-muni. Sur les frises gréco-bouddhiques dont nous disposons à l'heure actuelle, il nous est au contraire parfaitement impossible de reconnaître aucun Buddha autrement que par son numéro de file. En veut-on la preuve? Sur la foi de la première stèle qui les ait alignés au complet sous nos yeux (fig. 77), M. le Professeur A. Grunwedel nous avait d'abord crus autorisés à désigner sous le nom de Kâçyapa, prédécesseur immédiat de Çâkya-muni, tout Bienheureux enveloppant son bras droit dans son manteau. Mais il nous avertit avec juste raison dans sa seconde édition² que rien ne permet de faire de cette pose l'apanage du seul Kâçyapa (n° 6). Et en effet, sur la nouvelle figure 457, nous voyons attribuée à la fois à Vipaçyin (n° 1), à Krakucchanda (n° 4) et à Çâkya-muni (n° 7). Rien n'empêche que la prochaine réplique la prête tout aussi bien à Çikhin (n° 2), à Viçvabhû (n° 3) ou à Kanakamuni (n° 5). Nous recevons donc nettement l'impression que, dans les usages de l'école, aucune convention n'assignait à aucun d'eux aucun geste spécial. Il semble bien qu'il en soit resté de même plus tard, aussi bien à Mathurâ et à Ajanṭâ que dans la Sérinde(1).

v2.c14.s4.t3.30

¹ Quant au geste qui consiste à enrouler le bras droit dans le manteau (cf fig 454 b), il n'a pas de valeur iconographique et n'interesse que l'histoire de l'art (cf plus bas, a la fin du ch XVIII)

v2.c14.s4.t3.31

² Cf t. II, p. 232

v2.c14.s4.t3.32

³ Tel semble en revanche avoir été plus tard le cas, par exemple sur la figure 8. Il ne faudrait pas non plus prendre ici le change en pensant que cette pluralité de Buddhas n'ait jamais, comme dans le Grand Miracle de Çrāvastī, qu'un caractère magique elle a parfois (p 330) des prétentions pseudo-historiques.

v2.c14.s4.t3.33

¹ Voir Barhut, pl XXIX-XXX, et La Porte orientale de Sanchi (Bibl de lulg du Musée Guimet, t XXXIV 1910), p 171-172 et 221. Notons également à Sânchi la représentation des sept Buddhas par leur sept stûpa

v2.c14.s4.t3.34

² B Kunst, p 166; éd. anglaise, p. 189.

v2.c14.s4.t3.35

¹ Cf pour Mathurâ, J Ph. VOGEL, A S I, Ann Rep 1909-10, p 68, pl XXV a et fig 3, Ajanṭâ, pl 61 (ou BHAGVANLAL INDRAJI, dans J Bombay Branch R A S, XV, 1881, pl XVII-XVIII, comparez ibid, pl VXII, les huit statuettes de cuivre trouvées à Sopârâ) et 91, Idihutschari, p 146-148 et fig 143 a, en haut

v2.c14.s4.t3.36

² Il suffit de se reporter aux index du Jataka et de FA HIAN ou HIUEN TSANG.

v2.c14.s4.t3.37

FIG 459 — a ADORATION DU TAPE À SRAVASTI b GRAND MIRACLE DE ÇRAVASTI c INSTIGATION DU BODHISATTVA Musée de Lahore n° 5-a Hauteur 0m 80

v2.c14.s4.t3.38

Les Buddhas Dipaṅkara et Kâçyapa. — A ce point de vue, d'ailleurs, le témoignage des scènes légendaires corrobore celui des frises décoratives. Parmi les précurseurs du Maître dans la carrière de Sauveur, ceux qui reviennent le plus souvent dans les textes sont le très lointain Dipaṅkara et le relativement proche Kâçyapa. Celui-là le doit à l'importance de la prédiction qu'il aurait été le premier à faire au futur Çâkya-muni; celui-ci, en sa qualité de prédécesseur immédiat de notre Buddha, revient constamment dans les récits du Jataka ou les relations de voyage de nos pèlerins chinois(2). Or, c'est une règle (pour employer le style des sûtra) que les héros des textes soient aussi ceux des monuments figurés : et nous retrouvons en effet sur nos bas-reliefs non seulement Dipaṅkara, mais — identification plus nouvelle — Kâçyapa. Nous nous sommes trop longuement étendus sur le premier pour devoir y revenir(3). Du second nous ne connaissons encore qu'une seule représentation (fig 458 b) laquelle se rapporte d'ailleurs à un incident tout à fait analogue à celui qui a fait la fortune de Dipaṅkara. Au milieu trône le Buddha Kâçyapa, flanqué à droite de sa communauté; à gauche Ghaṭikâra, le fils du potier, lui amène de vive force, en le tirant par les cheveux et malgré les coups de pied qu'il lui lance dans les jambes, son ami d'enfance, le jeune brahmane Jyotipâla : et, en dépit de la mauvaise grâce que ce dernier a mise à s'approcher de lui, le Bienheureux lui prédit à nouveau qu'il sera un jour Çākya-muni¹ Le jeu des acteurs ne laisse aucun doute sur le sens de la scène, et rien n'est plus attendu que de voir surgir, après le premier, le dernier vyakarana dont le Maître ait été l'objet au cours de ses existences antérieures. Mais tournez et retournez les figures 139-141 et 458b, vous serez obligés de vous avouer à vous-mêmes que si ce sont bien là deux des Buddhas du passé, vous ne le savez que grâce aux comparses, rien dans leur geste, leur posture, leur costume, leur corps, leur tête, ne les distingue du présent Buddha.

v2.c14.s4.t3.39

³ Cf t I, p 273 et suiv.

v2.c14.s4.t3.40

¹ Mahavastu, I p 320 et suiv (Ce Ghatikāra est devenu dans la Viliya kathā [cf plus haut t II p 313] la divinité qui apporte au Bodhisattva ses habits monastiques ) Le lieu de la scène était placé près de Benarès (cf Hiuan TSANG Fee, II p 48 ou il faut corriger Prabhipala en Jyotipāla)

v2.c14.s4.t3.41

LES DHYĀNI BUDDHAS — Nous sommes ainsi conduits à penser qu'on n'a jamais songé à différencier entre eux les Buddhas pseudo-historiques qui ont périodiquement illuminé de leur apparition le passé de l'humanité et que, pour cette raison, on appelle les Mānusi Buddhas. Ce sont seulement les Dhyāni Buddhas — ce suprême effort de la spéculation sur la notion fondamentale de la secte — qui ont été plus tard assouplis, puis asservis, à la gymnastique spéciale de l'iconographie. Quand nous les rencontrons au Népal et sur le Boro-Boudour², ces êtres transcendantaux ont tous une mudrā — voire même, en peinture, une couleur — qui leur est particulièrement réservée, si bien qu'ils peuvent à la rigueur intervertir leurs places, ou même s'isoler, sans renoncer pour cela à leur personnalité ni se perdre aussitôt parmi la foule anonyme de leurs congénères. Une rigueur aussi systématique se dénonce elle-même comme fort étrangère à tout ce que nous venons de voir des habitudes irrégulières et nonchalantes de l'école indo-grecque. Cette sacrée cohorte, dont les cinq membres composants sont d'avance et à jamais figés dans une attitude déterminée, est évidemment une composition savante, d'une stylisation déjà très avancée, et à laquelle on devine qu'un docteur expert en imagerie a dû laborieusement s'appliquer. Nos artistes en prenaient plus à leur aise avec les conceptions mythologiques de leurs donateurs, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'ils ne cumulaient pas, comme font les lamas actuels, les métiers de moine et d'imagier. Nous ne possédons d'ailleurs aucune preuve que la bizarre théorie, toute pénétrée d'idées gnostiques, relative aux prototypes métaphysiques, et apparemment éternels, d'où émaneraient les Buddhas terrestres, ait été si tôt élaborée et surtout systématisée. Faisons enfin cette simple remarque que pour les différencier tous les cinq entre eux, il est nécessaire de leur affecter cinq mudrā différentes : or nous n'en avons jusqu'ici relevé que quatre : la cinquième, et non la moins importante — celle, dite du don, où la main droite abaissée, la paume en avant, laisse se déverser sur le fidèle la faveur divine — manque encore au tableau¹. Au bout du compte nous ne pouvons que répéter au sujet de ces importants personnages du panthéon postérieur ce que nous avons déjà dit de leurs hypostases, les Dhyāni-Bodhisattvas : ils ne figurent pas au répertoire de notre école, tel du moins qu'il nous est connu.

v2.c14.s4.t3.42

² Pour le Népal cf Iconogr bouddh I p 176 n 1 J Burgess Notes on the Bauddha Rock-temples of Ajanta, App A p 98 et pl XXIII XXIV pour le Boro-Boudour B E F E O IX 1909 p 44 Bien entendu il ne peut être ici question des Çakti, mystiques et lascives épouses de ces Dhyāni Buddhas

v2.c14.s4.t3.43

¹ Cf. t. II, p 326, sur la fig. 197, le Buddha fait bien en apparence le geste de la charité mais en fut c'est lui qui reçoit le don. Nous devons revenir d'ensemble sur cette question, ci-dessous, p 373 et suiv.

v2.c14.s4.t3.44

Ce n'est pas faute en effet que nous ne les y ayons cherchés, en groupe ou isolément : et, cette fois encore, nous avons bien cru apercevoir au moins quelques signes précurseurs de leur avènement. A voir par exemple des Bodhisattvas s'installer si volontiers sur le piédestal des Buddhas (cf. fig. 456, 481), comment ne pas être tenté d'imaginer entre eux quelque lien d'affiliation mystique?

v2.c14.s4.t3.45

Il fut même un temps où nous n'hésitions pas à reconnaître de chaque côté de la figure 77 deux Dhyâni-Buddhas (dont l'un brisé) planant au-dessus de la tête de leurs fils spirituels respectifs(1) et voilà que des découvertes plus récentes attestent qu'ils avaient fini par se poser en fait sur leur coiffure (fig 399 et 429) On sent d'autre part à quel point les nombreux Buddhas qui se présentent ensemble sur d'autres stèles du même genre (fig 78, 79, 459), parfois environnés d'une auréole faite d'autres eux-mêmes(2), prêtent à des spéculations sur la pluralité actuelle des Bienheureux — dût-on, pour accorder cette idée avec le dogme, répartir ces derniers entre autant de paradis et de mondes distincts En ce sens il serait permis de dire qu'à l'occasion du « Grand Miracle » de Çrâvastî, dont ces sculptures ne nous donnent qu'une pâle réduction, notre Çâkya muni gāndhârien, en s'installant pour une fois sur le lotus magique et en projetant dans l'espace tant de sosies émanés de lui-même, a donné le mauvais exemple à l'iconographie postérieure — sinon le branle aux spéculations théosophiques de ses sectateurs On ne fait pas au miracle sa part A quel point ce recours au « prodige » peut être dangereux, la suite l'a prouvé en même temps que sa personnalité finit par se dissoudre en « trois corps » et se volatiliser en idées pures, ses propres images de plus en plus lui échappent pour servir à figurer les nouvelles abstractions en vogue Toutefois les livres dont nous avons tiré jusqu'ici le commentaire de nos sculptures n'entendent pas encore malice à ces superpositions de Buddhas, et quand, à leur lumière, nous pénétrons plus avant dans l'intelligence de cette scène légendaire, nous apprenons à ne pas prendre au sérieux toute cette fantasmagorie On nous en avertit de façon expresse Ce ne sont là que « jeux de Buddha »(3) »

v2.c14.s4.t3.46

¹ R H R, XXX 1894 p 355 Le terme *Buddha-suta*, « fils de Buddha » se rencontre déjà dans le *Lalita-vistara* p 414 l 8

v2.c14.s4.t3.47

² Cf la figure 484 qui de plus aligne justement cinq Buddhas au haut de la stèle

v2.c14.s4.t3.48

³ *Buddhavikrīḍitam* (Divyavadana p 401 cf Mahavastu I p 178 l 8).

v2.c14.s4.t3.49

Il ne saurait être question de passer outre à l'autorité des textes, mais il vaut peut être la peine de noter en finissant une impression dont nous ne saurions nous défendre : car sur les questions mêmes où nous ne savons encore rien de précis, on trouve quelque consolation à définir du moins la cause de son incertitude. Que ces stèles, d'ailleurs relativement tardives, puissent être tour à tour envisagées sous des aspects si opposés, le fait nous paraît prouver qu'elles appartiennent à une époque de transition. Quand on y descend pas à pas, en venant des bas-reliefs et des textes qui les commentent, on incline à négliger, comme pure fantaisie, l'importance de ces premières tentatives pour dégager des scènes légendaires une imagerie nouvelle et spéciale au Bouddhisme; si au contraire on les aborde en remontant des panthéons tibétains ou japonais, népalais ou mâgadhiens, on est non moins disposé à exagérer le degré d'avancement de leur systématisation iconographique. Tantôt on ne verra par exemple dans les figures 79 et 459 qu'une représentation un peu plus complexe que les autres de l'éternel « Grand Miracle » du Maître parmi son cortège de divinités, et encore constaterait-on, si on l'analysait en détail, que cette complexité est plus apparente que réelle; tantôt la tentation sera presque insurmontable d'y reconnaître, d'après l'analogie des images postérieures, quelque Buddha mythique, à commencer par Amitâbha, entouré d'une légion de Bodhisattvas¹. Et comme la durée des pierres est plus longue que celle des croyances humaines, le plus déconcertant est de penser que chacune de ces deux interprétations a fort bien pu être à son tour la bonne.

v2.c14.s4.t3.50

¹ Cf plus bas, p. 380 et 381.

Cites (14)