Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c2.52
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c2.52
- Language
- French
v1.c2.52.1
Entre la région des sept Gandakis et la région des sept Kusis s'insère un bassin médiocre d'étendue et de drainage, mais original d'aspect. La Bagmati (Vâgmatî) qui en recueille les eaux ne sort pas de la chaîne principale; elle naît à mi-chemin entre le haut Himalaya et les Collines de Grès, dans les replis d'un contrefort qui surplombe la rive droite de la Malamchi Kusi et la rive gauche de la Tirsuli Gandaki, échappe à l'attraction de ses puissantes voisines, et va porter elle-même au Gange le tribut de ses eaux sacrées. A peine née, la Bagmati baigne une vallée spacieuse, longue de vingt-cinq kilomètres, large de seize, unie comme la plaine, mais close à l'entour par des murailles de 2 500 à 3 000 mètres; seule une brèche étroite, ouverte au Midi, laisse une issue aux eaux d'amont. Fertile, riante, la vallée nourricière abrite sans en être encombrée trois cent mille habitants, une capitale prospère, deux grandes villes, des bourgs populeux, de gros villages, des plantations, des champs, des bosquets. L'altitude, de 1 300 à 1 400 mètres, est trop haute pour l'aoul, trop basse pour la neige; en hiver la bise y souffle, salubre, sans âpreté; en été les forêts voisines et les glaciers au delà tempèrent la chaleur tropicale; la moyenne y oscille entre 10° en janvier et 25° en juillet, sans fortes variations diurnes. Des ruisseaux sinueux, limpides et fécondants, fouillent le sol d'alluvion et s'y creusent un lit souvent trop vaste.
v1.c2.52.2
Le riz largement arrosé donne de splendides moissons ; les autres céréales réussissent à souhait. L'oranger, l'ananas, le bananier y donnent des fruits exquis. La vie, simple et douce, laisse à l'esprit le loisir de s'affiner. Au Sud, les barrières qui ferment l'accès aux armées de l'Inde laissent passer par une lente et sûre infiltration les bienfaits de la civilisation hindoue, les arts, les lettres, les religions, l'ordre social. Au Nord, deux passes, l'une praticable même aux chevaux, ouvrent la voie la plus aisée et la plus fréquentée entre l'Inde et Lhasa. A l'Est et à l'Ouest, des cols faciles mènent aux vallées latérales des Gandakis et des Kusis. Là, le contraste est brutal : des districts montagneux, des ravins profonds, des gorges sauvages, des pentes rapides où le sol est rare, où l'eau roule en torrents et dévaste sans irriguer ; en été l'aoul désole les bas-fonds ; en hiver la neige recouvre le haut pays. La population dispersée au hasard des maigres cultures vit en hameaux, souvent à demi nomade. Les villes, accrochées aux flancs des monts, y sont des bourgades avec un bazar et un château fort. Une féodalité oppressive morcèle le pays : le bassin de la Karnali est le territoire des vingt-deux Râjas (Baisi Raj); les Sept-Gandakis, le territoire des vingt-quatre Râjas (Chaubisi Raj). Les tribus des Sept-Kusis, à demi barbares, n'ont qu'une organisation rudimentaire de clans. La vallée centrale était naturellement désignée pour être le siège de l'hégémonie ;
v1.c2.52.3
le pouvoir qui en dispose est sûr de s'imposer, par la supériorité de ses ressources, à la masse chaotique et indisciplinée des principautés voisines. Il est maître de s'étendre, vers l'Orient et l'Occident, aussi loin que le permettent la nature du sol, les nécessités du ravitaillement et les difficultés des communications. Ces limites, en pratique, sont restées constantes, et les efforts tentés par les Gourkhas au début du XIXe siècle pour absorber le Sikkim d'une part et le Kumaon de l'autre ont échoué. Vallée et royaume sont si étroitement solidaires que le même nom sert couramment à les désigner l'une et l'autre ; mais la pratique officielle plus précise les distingue, elle donne au royaume le nom de Gorkhâ râj « royaume des Gourkhas » et, d'accord avec l'usage local, réserve exclusivement à la vallée la désignation de Népal. Hors du Népal proprement dit, le pays n'est connu que par ouï-dire ; jamais Européen n'a visité les régions de montagnes qui s'étendent à l'Est et à l'Ouest de la vallée centrale. Un simple coup d'œil jeté sur la carte du royaume, telle que l'a dressée le Service trigonométrique de l'Inde, révèle l'état des connaissances actuelles. De vastes espaces restent blancs : les cotes d'altitude qui les jalonnent indiquent les sommets qu'on a pu mesurer par le calcul en les visant du territoire britannique ;
v1.c2.52.4
les lignes capricieuses, où s'échelonnent à des distances problématiques les noms des localités, traduisent les informations recueillies par le service d'espionnage anglo-indien à l'aide des pandits hindous qu'il emploie comme agents secrets, ou des mercenaires embauchés dans les régiments britanniques. Le passé de ces régions interdites n'est guère mieux connu que le sol même ; l'archéologie, l'épigraphie sont encore à créer ; les rares informations recueillies jusqu'ici viennent d'indigènes suspects et de documents tardifs. La vallée seule, visitée, observée, étudiée depuis un siècle, appartient à la science.