Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c8.117
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c8.117
- Language
- French
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Donc, aujourd'hui c'est la Çivarâtri, et bon Népalais comme je le suis, j'ai commencé ma journée par un pèlerinage à Paçupati. En année normale, les pèlerins y arrivent par myriades ; il en vient de Madras, de Travancore comme de Bombay et de Calcutta. Mais la peste, cette effroyable peste qui va toujours se développant, a décidé le Gouvernement du Népal à fermer l'accès du pays aux pèlerins. Il n'y a donc que les Népalais à venir, et du moins ils viennent en masse. Tout le long des degrés qui descendent à la Bagmati ils montent et descendent, hommes et femmes se déshabillant tranquillement sur la berge et s'ébattant dans cette eau qui doit être glaciale; chacun cependant dessine de ses doigts les mudrâs réglementaires et marmonne les mantras. Mon « thûla babn » le petit pandit de Paçupati a vite appris mon arrivée; il vient me tenir compagnie et nous causons sanscrit sous les regards de la foule étonnée. Délicieuse fraternité! Les vaches purifiantes circulent dans la foule; les singes grimpent le long des chapelles, guettent les offrandes et les saisissent; un d'eux traverse la rivière en portant sur son dos, tout à fait à notre instar, un bébé singe trop faible pour résister au courant. Les chiens, tout impurs qu'ils sont, viennent aussi à la fête et lèchent sans façon les membres graisseux des idoles, tandis que les poules picorent librement les grains. Les belles dames étalent des pyjamas somptueux, des culottes à la zouave si larges qu'elles les empêchent de marcher.
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Il serait indigne d'ailleurs d'une personne distinguée de marcher comme les simples mortels; on les voit aux jours de fête passer par les rues et arriver au temple sur le dos des porteurs. Un paurânika lit ou psalmodie avec onction un texte qu'il ne comprend pas, et les Yogis plus ou moins professionnels étalent leurs austérités, soufflent leurs grosses conques et secouent leurs sonnettes pour attirer la foule. Après midi, mon cheval vient me prendre, et toujours en compagnie du Captain Sahib je débouche à Tundi khel, le champ de manœuvres énorme qui borde Katmandou (mur oriental) et le palais du Mahârâja. Un magnifique Longchamps, dans quel merveilleux cadre de montagnes verdoyantes et de glaciers lointains que commande à l'O. le Dhaulagiri, à l'E. le double trône de Gaurî-Çankara colossal et harmonieux, dressé dans l'azur sans tache, et si haut qu'il écrase les pics voisins, malgré leurs six et sept mille mètres. Au milieu du champ, un gros arbre isolé entouré d'une terrasse circulaire à deux étages. Je croise la voiture du Mahârâja qui passe sur le front des troupes escorté de lanciers et suivi d'un brillant état-major, et je file à l'arbre central où le Mahârâja me rejoint presque aussitôt avec un tas de généraux tout chamarrés d'or.
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Musique, saluts militaires, et dans ce cadre guerrier et cette odeur de poudre, le Mahârâja m'informe qu'il a donné l'ordre de déterrer le pilier de Changu Narayan et que je puis y envoyer quand bon me semble (l'accès m'en étant interdit) mon pandit et mon mukhya avec brosses et papiers. Il a aussi donné l'ordre de chercher la pierre à Bhatgaon. Vive le Népal ! Et ce n'est pas tout : il a prescrit de rechercher les manuscrits que je désire, et qui ne voudra pas les céder — au moins pour les copier — on les lui empruntera de force. Ça, c'est tout à fait le bon tyran. Pour attester la solidité de ses promesses, j'ai eu la visite du Pandit délégué à la recherche, M. Çâkyamuni, s'il vous plaît. Quel meilleur présage pour trouver des manuscrits bouddhiques ? Çakyamuniprasādayogāt kim na labhyeta? Le bon Çakyamuni sait le sanscrit comme moi le turc; j'ai l'autorisation de lui adjoindre Mitrânanda et les deux copains dûment stylés et admonestés vont entreprendre demain une série de recherches. Mais ce monde oriental est si long à mettre en branle ! Je pense souvent à l'histoire que Bühler me contait un soir : les longues journées de conversation sur la pluie et le beau temps avant d'aborder l'achat d'une simple monnaie ancienne. Et je vois à regret le départ maintenant prochain, deux semaines et demie au plus à passer ici, quand la semence est si près de lever.
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— Tandis que Sa Hautesse me donne ces heureuses nouvelles, le Dhirâj arrive en voiture, beau jeune homme de 23 ou 24 ans, grand, robuste, élégant, plaqué de diamants, la physionomie insignifiante. Il ne parle pas l’anglais, ou plutôt il ne parle pas du tout. Le Mahârâja me présente, explique l’objet de ma visite, célèbre mes connaissances sanscrites, et les canons tonnent à la ronde et les coups de fusil éclatent par milliers. Le roi s’en va dans une calèche où montent le Mahârâja et le Commandant en chef, et je reste avec le général Chandra Sham Sher, figure à poils rudes et grosses dents proéminentes, mais la bonté dans le regard et dans le geste. Il me dit sa satisfaction de voir un Français, me parle de l’Alsace-Lorraine avec une délicatesse charmante, et m’invite à choisir moi-même les manœuvres à exécuter. Et il se passe ce phénomène invraisemblable, fou, que c’est moi qui passe la revue ! Les admirables troupes, du reste ! Les soldats sont si merveilleusement stylés à parader comme des automates que, sans commandement, sur un rythme qu’ils battent eux-mêmes en frappant tour à tour des deux pieds le sol, ils font toute la manœuvre du fusil, avec la précision d’une machine. Obtenir dans la même journée un ordre officiel pour la recherche des manuscrits, une autorisation de déterrer le pilier de Changu Narayan, et passer la revue des soldats Gourkhas : voilà qui date dans l’existence.