L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s1.49
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s1.49
- Language
- French
v3.c16.s1.49
LA SECONDE TERRE SAINTE. — Quoi qu'il advienne de cette théorie, le fait subsiste que le Bouddhisme ne s'est pas répandu au Gandhâra de façon purement superficielle : il s'est véritablement mêlé à la vie et comme enraciné au sol. Dès avant l'arrivée de Fa-hien, cette implantation s'est déjà organisée et comme hiérarchisée. Or, nous croyons voir comment et pourquoi : car le sentiment qui présida à cette systématisation est assez clair, et nullement périmé. Le grand souci des brahmanes actuels du Kaçmîr est de retrouver dans leur vallée natale comme un raccourci de l'Inde religieuse, avec ses villes saintes et ses fleuves sacrés; leur orgueil est d'y montrer au voyageur comme le « reflet dans un miroir » de Bénarès, de Prayâg (Allahabâd) ou du Gange. Pour exprimer cette « contre-image » fidèle, ils emploient le mot de prati-bimba, le même qui leur sert à désigner une photographie. C'est exactement ainsi que jadis les bhikṣu du Gandhâra voulurent avoir chez eux le pendant, la contre-partie bouddhique de l'Inde centrale. Or, la gloire et l'attrait du Madhyadêça consistaient avant tout dans les quatre grands pèlerinages que l'on sait¹. Voici donc qu'à présent l'Uttarapâtha se glorifie à son tour de posséder « quatre grands stûpa » — consacrés, il est vrai, à commémorer des miracles du Bodhisattva et non plus du Buddha, mais enfin bâtis aux quatre places où l'être sublime avait jadis fait don, d'existence en existence, de ses yeux, de sa tête, de sa chair et de son corps. Si à la vertu magique de ce chiffre traditionnel on ajoute quantité d'autres lieux édifiants, de saintes reliques et de monuments au loin renommés pour leur taille et leur beauté, on conçoit que plus d'un pèlerin (à commencer par Song Yun et ses compagnons) se soit contenté de visiter les attractions de l'Inde du Nord, sans éprouver le besoin de pousser jusqu'au bassin du Gange. Or sur ces quatre grands sanctuaires en vogue — car il est une mode pour les places saintes comme pour les villes d'eau — le premier se trouvait à Puṣkarâvatî, en plein Gandhâra, et les trois autres sur sa frontière ou dans son voisinage immédiat¹. Avec « la plus haute pagode du monde », bâtie par Kaniṣka près de Pèshawar, avec ses « mille » ou « quinze cents » couvents aussi décorés par l'art que consacrés par la légende, avec les précieuses reliques du Maître qu'il se vantait de posséder², le pays avait évidemment fini par se donner des airs d'un petit Magadha septentrional. M. Éd. Chavannes l'a quelque part appelé, avec grande raison, « la terre sainte de l'Inde du Nord »³. Nous pensons qu'on peut aller encore plus loin, et qu'il n'y aurait aucune exagération à dire qu'il était devenu, et qu'il est resté jusqu'au vᵉ siècle la seconde terre sainte du Bouddhisme indien⁴.