L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s1.62
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s1.62
- Language
- French
v3.c16.s1.62
Ainsi tous les témoignages s'accordent pour attester l'extraordinaire prospérité du Bouddhisme au Gandhâra : la question se pose même de savoir s'il ne conviendrait pas de dire sa complète prédominance. Il ne faudrait rien moins, semble-t-il, pour rendre compte du fait brutal que, parmi tant de restes de couvents, l'on n'ait pas encore découvert les ruines du moindre temple brahmanique; et quant aux images des dieux, on n'en rencontre guère que dans la mesure où les monastères accueillaient les représentants des croyances populaires communes à tous les Hindous. Le caractère ouvert et tolérant des disciples du Maître² se prêtait évidemment mieux que l'orgueil exclusif des brahmanes à l'adoption des modes étrangères: mais il ne faut pas s'exagérer la valeur de cet argument, qui d'ailleurs ne s'appliquerait plus à des moines jainas; et, en tout état de cause, les dispositions accueillantes des *bhikṣu* ne suffiraient pas à expliquer qu'ils aient complètement accaparé l'art grec. Certes — nous n'hésitons pas à le répéter une fois de plus — nous sommes loin de croire que le sol du Gandhâra nous ait livré tous ses secrets; et ainsi tout espoir n'est pas perdu de retrouver, selon le vœu le plus cher du regretté Bühler, parmi les «cent temples hérétiques» dont Hiuan-tsang avoue l'existence, un ancien sanctuaire brahmanique, voire même quelque *stûpa* jaina, si tant est que les Jainas soient montés si haut : mais il faut avouer que jusqu'ici les fouilles ont créé une écrasante présomption en faveur du quasi-monopole de leurs rivaux. Est-ce à dire que nous nous rallions sans réserve à la théorie fort répandue qui admet une période bouddhique dans l'histoire de l'Inde? Cette façon de parler ne nous paraît au contraire reposer que sur une illusion, d'ailleurs bien naturelle de la part de spécialistes enivrés de la lecture des textes canoniques. A notre avis, le plus qu'il soit permis de dire en ce sens, c'est simplement que le Bouddhisme a régné un instant en la personne d'Açoka, son Constantin, de Kaniṣka, son Clovis, et de Harṣa Çilâditya, son saint Louis, sur une partie de la péninsule. La conception d'une hégémonie durable de la Bonne Loi, s'étendant au Jambudvîpa tout entier et accompagnée d'une éclipse quasi totale de toute autre doctrine, tant brahmanique que çramanique, nous paraît historiquement insoutenable. Nous n'oserions même pas avancer qu'elle ait jamais été réalisée dans ce pays, le moins indien de l'Inde, qu'a toujours été le Gandhâra. Disons simplement que nulle part l'impossible miracle de cette unification religieuse n'a été un instant plus près de s'accomplir. Telle serait du moins l'explication la plus pleinement satisfaisante du fait — provisoirement indéniable — que la communauté du Buddha ait été, de toutes les sectes indiennes, la seule à mettre aussi largement à profit l'avènement de l'art hellénique sur la frontière du Nord-Ouest.