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L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s4.t2: § II. L'évolution du type du Buddha

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s4.t2

Language
French

§ II. L'évolution du type du Buddha

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Il faut en toute chose garder la mesure. La fidélité, pour ne pas dire la servilité avec laquelle, dans les lieux et les temps les plus divers, les fabricants d'idoles bouddhiques se sont attachés à repro- [Figure: FIG. 555. — BUDDHA DE BÉNARÈS. (cf. p. 370, 481, 611, 681, 683, 701, 703, 716). Trouvé et conservé à Sárnáth. Hauteur : 1 m. 60. Cf. A. S. I., Ann. Rep. 1904-5, pl. XXIX c.]

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duire au moins l'aspect d'ensemble du prototype indo-grec du Buddha, s'impose avec toute l'évidence d'un fait palpable, aisé à contrôler dans le premier album ou musée oriental venu : et c'est pourquoi, s'ils risquent de baisser dans l'estime des critiques, ils sont sûrs de garder la reconnaissance des iconographes. Quand les premiers amateurs d'art japonais avaient l'impression de retrouver dans leurs bibelots exotiques un sentiment classique des proportions et de la draperie, et un caractère « plus indien que chinois(1) », ils ne se doutaient guère que leur opinion, alors si risquée en dépit de sa justesse, serait un jour susceptible d'une si minutieuse vérification. A la lumière des récentes explorations, leur hasardeuse conjecture s'est muée en certitude historique. En même temps elle s'est singulièrement précisée. Non seulement des traits étranges et frappants, tels que l'exagération des oreilles ou la protubérance du crâne ont trouvé ou trouveront une explication naturelle ou satisfaisante : on pourrait déjà pousser les rapprochements jusqu'à des caractères plus subtils. Il n'est pas, par exemple, jusqu'à cette rondeur lourde du bas du visage, que nous avons à tort ou à raison reprochée à nos statues gandhâriennes(2), qui ne se remarque chez les Buddhas sino-japonais (fig. 564-566, 582, 590) aussi bien d'ailleurs que chez les Javanais (fig. 561, 568, 580). Mais, encore une fois, l'air de famille de tous les Buddhas connus est un fait d'évidence sensible, et que nous avons assez longuement vérifié pour être sûrs de n'être victimes d'aucune illusion d'optique. Ce qui importe à présent, c'est de marquer et, si possible, de coordonner, après les ressemblances, les différences non moins indéniables qui les séparent selon les pays et qui ne pouvaient manquer de s'accentuer entre eux à mesure qu'ils s'éloignaient dans l'espace et le temps de la souche de leur race. Car c'est bien au fond d'une étude anthropologique qu'il s'agit. Un jour même, avec les progrès de l'archéologie, tout un système élaboré de mensuration sera ici de mise : mais il va de soi que nous ne saurions déjà prétendre à tant de scientifique rigueur.

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¹ GONSE, L'art japonais, I, p. 166.

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² T. II, p. 357.

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D'un certain nombre de ces variations, d'ordre soit corporel, soit seulement vestimentaire, nous nous sommes déjà servis incidemment pour la chronologie interne de l'école du Gandhâra¹ : nous voudrions essayer à présent de dégager leur place et leur valeur exactes dans la série universelle des images du Buddha, sans d'ailleurs qu'il soit ordinairement besoin de descendre plus bas que le xe siècle. Or, si nous reprenons de ce point de vue la visite des collections ou simplement l'examen des recueils d'images, nous remarquerons bientôt que les modifications les plus importantes, parce que les plus constantes, portent sur le traitement des draperies et sur celui des cheveux. Et cette première constatation ne pourra manquer de nous donner à réfléchir. N'est-ce pas justement l'exécution technique de ces éléments² qui nous a le plus clairement dénoncé l'origine occidentale des créateurs du type ? Et n'est-ce pas sur l'atténuation progressive de leur allure hellénisante que nous avons bâti notre essai de classement chronologique des Buddhas gandhâriens ? Il semble donc que nous ayons seulement à étendre les observations déjà faites sur le clan originel à tous les membres de la tribu, si dispersés qu'ils soient. Aussi bien les circonstances historiques de leur transformation n'étaient-elles pas, ici et là, sensiblement les mêmes ? Qu'il se perpétuât au Gandhâra ou qu'il se répandît dans l'Inde et en Extrême-Orient, le prototype du Bienheureux ne pouvait que tomber des mains de ses initiateurs dans celles de leurs imitateurs et continuateurs indigènes : et comment ceux-ci n'en auraient-ils pas pris avantage pour l'accommoder, consciemment ou non, à leurs idées et à leur goût ? Telle est l'autre face du problème que pose l'évolution plastique de l'idole bouddhique par excellence. Dans les pages précédentes, nous avons suivi avec les yeux complaisants d'un Européen l'installation triomphante du Buddha indo-grec dans tout l'Orient du Vieux-Monde : et il n'est pas douteux, en effet, qu'il n'y ait été reçu avec enthousiasme, et qu'artistes et fidèles ne se soient partout inclinés devant le prestige de sa beauté. Mais il est non moins évident que sur les deux points déjà signalés — et d'autres, plus intimes — la technique grecque choquait à la fois leur esthétique et leur orthodoxie, et qu'ils le firent bien voir. Regardé par l'autre bout de la lorgnette, le *dig-vijaya* du Maître nous apparaîtra plutôt comme la lente, mais irrésistible absorption de l'image semi-européenne qu'une école étrangère avait, par le seul jeu de sa supériorité souveraine, imposée dès l'abord à l'admiration, voire à l'adoration des peuples asiatiques. Toute action appelle une réaction ; et il est à la fois vrai de dire que le Buddha a conquis l'Asie, et celle-ci son vainqueur.

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¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 550, 553, etc.

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² Cf. t. II, p. 282, 350 et suiv.

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LES CHEVEUX. — Mais laissons ces trop ambitieuses généralités et reprenons notre patiente analyse. Des deux traits convenus de la figure du Bienheureux qui, par leur promptitude et leur persévérance à se transformer, ont tout d'abord attiré notre attention, les cheveux et les draperies, le premier est de beaucoup le plus important : car là il ne s'agit pas seulement d'une affaire de mode, mais d'une belle et bonne hérésie. Deux choses sont en effet également certaines : l'une, que les statues du Buddha — si tant est que le Buddha eût jamais dû avoir de statue — devraient toutes, comme on sait déjà¹, avoir la tête rasée ; l'autre, que ces mêmes statues ont toutes, comme on peut voir, gardé leur chevelure. Même dans les écoles qui, à la différence de celle du Gandhāra, représentent le Prédestiné en train de se couper les cheveux², son crâne, après cette opération, n'en devient pas plus chauve. On se rappelle peut-être à quel point cette question est étroitement liée à la genèse de l'*uṣṇīṣa* et comment cet ornement postiche nous a paru devoir son artificielle existence aux dévotes exigences de fidèles rigoristes, compliquées de la routinière maladresse de quelques apprentis sculpteurs (1). La théorie a pu sembler assez alambiquée : elle n'en trouve pas moins sa confirmation dans la revue que nous sommes en train de passer des images du Buddha.

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¹ Cf. t. II, p. 279 et suiv.

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² Cf. t. I, p. 364. Le fragment de schiste trouvé à Khotan, et déjà signalé à cette place, a été depuis publié (M. A. STEIN, *Anc. Khotan*, pl. XLVIII, Kh. 003 g.).

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FIG. 556. — BUDDHA (DE MATHURÂ), AU MAGADHA (cf. p. 609, 681, 701). Musée de Calcutta, n° B. G. 1. Provenant de Bodh-Gayâ. Hauteur : 1 m. 18.

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De tous les signes caractéristiques du grand homme, celui qui lui avait ainsi poussé après coup sur la tête est aussi le seul chez lequel nous puissions relever des modifications vraiment foncières, et cela jusqu'à nos jours. L'uṣṇīṣa, s'il faut l'appeler de ce nom, se porte en effet de bien des manières, non seulement rond, à l'ancienne mode, mais encore conique au Cambodge, ou en pointe, comme au Siam, ou en forme de flamme comme au Laos, ou de lyre comme à Ceylan (fig. 569-572). Évidemment les fantaisies individuelles ou nationales se sont ici donné carrière : et l'on pourrait être tenté de voir dans ces « variations » une vérification de plus de l'axiome des théologiens « que l'orthodoxie est une et que l'hérésie est multiple ». En réalité elles proviennent simplement du fait qu'il n'existait sur ce point aucune tradition fixée. Et comment les vieux textes sacrés, qui n'avaient même pas idée d'une représentation du Maître, auraient-ils pu en effet dogmatiser à l'avance sur une déformation, aussi tardive qu'inopinée, de ses statues gandhâriennes¹ ? Au contraire, le fait que l'uṣṇīṣa était sorti d'une sorte de compromis entre donateurs et artistes ouvrait désormais la porte à toutes les combinaisons possibles, selon les hasards de l'heure et du lieu. C'est tout juste si, à travers ses transformations, ce « signe » est demeuré d'ordinaire (mais non toujours²) sur le sommet du crâne, à la place originelle de ce chignon indien dont il n'est en définitive qu'une malfaçon.

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¹ Notons toutefois que le cliché auquel nous avons fait allusion plus haut (t. II, p. 299) a pu donner prétexte aux modernes, pour figurer l'uṣṇīṣa sous forme d'une excroissance flamboyante (cf. pour l'ūrṇā, t. II, p. 289).

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² Nous avons déjà eu l'occasion de signaler que, sur les miniatures bengales du XIe siècle (cf. Iconogr. bouddh., pl. X, 1 et 4), il est de forme pointue et placé sur l'arrière de la tête, comme un toupet de clown.

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Il est inutile d'insister sur les fioritures modernes, mais intéressant de noter les trois variantes anciennes du motif. L'une des plus curieuses nous est offerte par une image déjà familière de Mathurâ (fig. 550) et se retrouve, non moins nette, sur une tête détachée de même provenance, aujourd'hui à Lakhnau (fig. 551). Les sculpteurs locaux ont bien renoncé à raser la tête du Buddha — moins, semble-t-il ici, par respect pour le modèle gandhârien que par crainte de le faire méprendre pour un simple moine ; mais, probablement par déférence pour la mode locale, ils ont roulé en spirale sur le sommet du crâne la longue mèche caractéristique des Hindous. Au total ils ont fabriqué une figure du Maître qui, avec son chignon « en forme de coquillage », mériterait, au même titre que Çiva, l'épithète de *kapardin*¹. Cette bizarre élucubration

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¹ C'est évidemment là une mode à l'usage des laïques : toutefois le nom a pu être donné à des ordres ascétiques qui se bornaient, comme font encore la plupart des *sâdhu* actuels, à se découvrir la tête sans la raser.

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Fig. 557-558. — Buddhas (de style Pâla), au Magadha (cf. p. 611, 681, 701, 704, 730). Fig. 557. — Musée de Calcutta, n° Kr. 15. Provenant de Kurkihâr. Hauteur : 1 m. 05. Fig. 558. — Trouvé près de Râjagriha; cf. J. A. S. of Beng., LXIII, I, pl. II, 1894.

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n'eut d'ailleurs, si l'on en croit les fouilles, aucun succès. Plus durable se montra un autre procédé dont s'avisa la même école et qui s'amorce déjà sur les deux images en question : nous voulons parler de cette façon d'arrêter rigoureusement sur le front la ligne des cheveux, dont la masse n'est plus indiquée que par un modelé parfaitement lisse : si bien que, tout en gardant la silhouette caractéristique du chignon, la tête paraît entièrement rasée (cf. fig. 584). Ce mode de compromis entre les deux tendances opposées que nous avons dites est fort ingénieux et d'ailleurs des plus commodes pour l'ouvrier : aussi ne s'étonnera-t-on pas outre mesure qu'il ait joui de quelque faveur. On le retrouve non seulement dans l'Inde sur un Buddha du Madhyadêça (fig. 554), mais jusqu'en Sérinde (fig. 563) et en Chine (fig. 540 et 564). Il fut toutefois éclipsé et supplanté à peu près partout par les « boucles frisottantes et toutes tournées vers la droite » qui avaient pour elles l'autorité du texte — encore que détourné de sa véritable application — des saintes écritures. Tel est, on s'en souvient, le parti qu'avaient pris, de guerre las, les artistes du Gandhâra. Mieux valait encore pour eux s'exécuter de bonne grâce que d'exposer leurs œuvres à des retouches du genre de celles dont la belle tête indo-grecque de la figure 573 porte si visiblement la trace édifiante, mais déplorable. Is fecit cui... placet : le coupable s'y dénonce assez de lui-même. C'est pour flatter le goût ou les préjugés indigènes qu'une main indienne s'est intentionnellement efforcée d'effacer par le frottement l'indécente luxuriance de la chevelure, en même temps qu'elle se plaisait à reprendre les sourcils pour mieux en souligner la jonction. Devant cet insigne « sabotage », on conçoit que les sculpteurs gandhâriens aient préféré se réformer eux-mêmes. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que, pressés d'abandonner leur procédé favori des « ondes », ils aient dû inventer tout exprès pour la circonstance celui des boucles. Quelque archaïque qu'il dût paraître à leurs yeux comme aux nôtres, ce dernier leur était également familier, et se montre sporadiquement sur des œuvres de bonne époque. C'est ainsi que la figure 152 en gratifie un dieu et la figure 151 le neveu d'Asita, personnage encore respectable : mais le fait qu'on le prête également à de simples lutteurs (fig. 303, et cf. I, p. 334) ou même à des démons (cf. fig. 528 et 465) prouve assez qu'il n'avait pas à l'origine le caractère hiératique et sacré que finit par lui donner son association avec la tête du Maître.

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Sous le bénéfice de ces observations, rien ne serait plus aisé — car les têtes sont ce qui nous manque le moins — que de suivre à travers les collections publiques ou privées la progressive schématisation et la transformation finale de la chevelure « à la grecque » du Buddha gandhârien. Comme point de départ nous prendrions quelque spécimen de bonne époque dont les ondes soient encore souples et fluides (fig. 574 et 574 bis; cf. fig. 445-449, 480-481, etc.). Mais bientôt nous verrions, sans que les mèches cessent pour cela d'être longues, leurs ondulations commencer à se dessécher et à se figer (fig. 575; cf. fig. 455-456, 482, etc.). Sur la figure 576, elles semblent déjà se rompre en petites vaguettes distinctes. Enfin, sur la figure 577, apparaissent les boucles crépues¹; et il suffira à celles-ci de se styliser à leur tour (fig. 578; cf. fig. 483), pour nous présenter d'avance l'apparence stéréotypée des images de Mathurâ (fig. 579; cf. fig. 587), de Bénarès (cf. fig. 555, 567 et 588), ou du Magadha (cf. fig. 556-558). Il ne nous resterait plus qu'à suivre la fortune de ce procédé au Cambodge (fig. 581; cf. fig. 560) et à Java (fig. 580; cf. fig. 561 et 568), en Chine (cf. fig. 541) et au Japon (fig. 582; cf. fig. 566 et 590). Mais, à l'aspect de ces dernières, surtout des figures 581 et 582, qui se douterait, si nous ne venions de suivre la filière de leurs modifications successives, que ces rangées de rugosités, pareilles à des alignements de grains de chapelet, représentent les vestiges atrophiés des anciennes boucles? Il n'est pas surprenant que les Bouddhistes d'aujourd'hui s'y trompent eux-mêmes. Nous nous sommes laissé conter qu'au Laos les gens ont une façon à eux de comprendre la coiffure spéciale du Maître. Un jour, disent-ils, un de ses fidèles, craignant qu'il ne prît une insolation, a coiffé sa tête rasée d'un fruit, préalablement évidé, de jaquier (ou arbre-à-pain). Il est de fait que rien ne ressemble mieux à l'écorce rugueuse de la jaque que le crâne grenu d'un Buddha laotien ou siamois (cf. fig. 571-572) : mais tout de même nous croyons notre théorie archéologique préférable. Nous ne sommes pas davantage disposé à abandonner celle que nous avons avancée à propos des draperies « à la grecque » pour adopter la version mongole de leur origine : car sur ce point aussi des fidèles, paisiblement ignorants de l'art hellénique, ont inventé de toutes pièces une explication qui leur fût intelligible. Les artistes chargés d'exécuter la première image du Maître, éblouis par sa splendeur, n'auraient pu copier que la tremblante réflexion de sa personne dans l'eau : et les ondulations serpentant sur cette eau rendraient compte des plis, à leur gré inutiles et même disgracieux, qui courent sur le costume¹.

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¹ Nous ne revenons pas ici sur la manière dont lesdites boucles ont envahi le soi-disant uṣṇīṣa (cf. t. II, p. 296). — La Bṛhat-Saṃhitā de Varāha-Mihīra, qui décrit sommairement les Buddhas de son temps (viᵉ siècle), note ces cheveux courts (58, 44). — Les musées indiens conservent nombre de ces boucles détachées.

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¹ Cf. A. GRÜNWEDEL et J. BURGESS, *Buddhist Art in India*, p. 171-172, d'après G. HUTH, *Geschichte des Buddhismus in der Mongolei*, II, p. 409. Voir particulièrement certains Buddhas de Rawak (M. A. STEIN, *Anc. Khotan*, p. 490). — Nous reviendrons dans un instant (§ III) sur les légendes relatives à la création de la première statue du Buddha : nous avons affaire ici à une variante de celle que nous conterons p. 720-722, d'après le *Divyāvadāna*.

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LES DRAPERIES. — Mais laissons ces billevesées, pour significatives qu'elles soient, et reprenons le fil de notre étude. L'expérience qui vient de nous réussir sur les cheveux, nos documents nous invitent à la recommencer immédiatement à propos des draperies : et, de fait, ils nous présentent également toute la série des nuances intermédiaires entre le faux himation et la véritable saṅghāṭi. Nous partirions cette fois encore du beau manteau, si bien drapé à la grecque, de la planche II (cf. fig. 477-478 et 480) ; mais déjà sur la figure 583 (cf. fig. 481-483) nous en verrions l'étoffe, naguère si hardiment creusée et si librement flottante, s'étriquer et se plaquer sur le corps, comme si elle venait d'être mouillée. La tendance à atténuer les creux et à mouler, pour ainsi dire, le torse et les membres se précise et s'exagère, à mesure que nous pénétrons dans la péninsule, sur les images de Mathurâ et d'Amarâvatî (fig. 584-587 ; cf. fig. 552-553) : toutefois on ne sait quel scrupule fait encore respecter, pour amenuisés qu'ils soient, l'indication traditionnelle des plis. Si nous descendons à la fois jusqu'au

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[Figure: FIG. 559. — BUDDHA DE CEYLAN (cf. p. 682, 707). Statue voisine du Ruanweli Dagoba (Mahâ-thûpa), à Anurâdhapura.]

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ve siècle et jusqu'à Bénarès (fig. 588 ; cf. fig. 554-555, 567), ces dernières rides ont disparu, exactement comme sur un miroir d'eau qui s'apaise. La personne du Bienheureux, voire même la ceinture de son vêtement de dessous, achèvent de se dessiner à travers la transparence voulue du tissu : seul un dernier flot achève de retomber de sa main gauche en une savante cascade. Regardez-la de près; c'est bien une chute classique, dernier vestige de l'influence grecque. Il ne nous resterait plus qu'à suivre l'extension et la perpétuation de cette même facture sur les statues debout ou assises du Magadha (fig. 500, 557-558, 588 *bis*), d'Ajaṇṭā (fig. 503), du Cambodge (fig. 205, 521, 560) ou de Java (fig. 512, 561 et 568). Parfois le fait que l'image est vêtue en vient à n'être plus marqué que par une simple rainure coupant la poitrine et les jambes, ou quelque plissement discret des coins du manteau. Force est de convenir que nous assistons une fois de plus à l'élimination progressive et méthodique de la technique hellénisante et à son remplacement par un procédé plus conforme à l'esthétique et aux habitudes de l'Inde. Aussi bien, après les remarques que nous avons déjà dû faire plus haut à propos des formes et du costume¹, il nous est aisé de deviner les deux causes opérantes de cette transformation : d'une part, le goût indigène pour les surfaces rondes et lisses, de l'autre la substitution aux épais lainages gandhâriens des diaphanes mousselines de l'Inde. Nous venons seulement de suivre l'action de ces deux causes jusque dans leurs ultimes effets. Mais il faut tout de suite remarquer que, par définition, elles ne sauraient l'une et l'autre être véritablement agissantes qu'en des pays de climat chaud et de colonisation indienne. Par le fait, la loi de l'atténuation des draperies, s'il est permis d'employer ce terme ambitieux, ne se vérifie *grosso modo* que dans la zone tropicale : et ainsi nous ne saurions lui reconnaître la même aire d'extension qu'à celle du frisottement des cheveux. Dans toute la Haute-Asie nous discernerons bien une certaine schématisation et des dispositions nouvelles dans les plis : mais jamais, comme dans les Indes, ceux-ci ne brilleront par leur absence.

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¹ Cf. t. II, p. 350 et suiv.

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Serons-nous plus heureux si, au lieu de considérer le mouvement d'ensemble de l'étoffe, nous nous attachons à tel détail particulier de vêture? L'espoir nous vient de découvrir dans la manière de porter la *sanghāṭi* l'amorce d'un développement qui ait été partout et uniformément suivi. Nous nous sommes déjà trouvé dans l'obligation de faire remarquer à propos des moines que la manière indigène de « faire des cérémonies » consistait à se découvrir l'épaule droite et que, par ailleurs, cette mode n'apparaît qu'assez tard sur

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FIG. 560. — BUDDHA DU CAMBODGE (cf. p. 683, 701, 704). Trouvé par J. COMMAILLE à l'entrée de la façade Sud du Bayon d'Angkor-Thom (1913).

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les Buddhas du Nord-Ouest ¹. Ce qui n'était au Gandhāra qu'une exception tardive devient au contraire la règle générale sur les images postérieures du Magadha et de Ceylan, de l'Indochine et de l'Insulinde ². Or il est non moins visible que cette coutume indienne s'est également propagée dans la Haute-Asie. Dès Rawak, à côté des Buddhas vêtus jusqu'au cou nous en apercevons qui montrent leur épaule droite (1). Malheureusement pour la théorie, ils n'en demeurent pas là. Un développement inattendu et auquel l'Inde n'a plus de part, vient tout à coup en Sérinde se greffer sur le premier. Voici en effet qu'un pan du manteau remonte par derrière et se rabat sur l'épaule droite, comme pour en voiler la nudité. Ce trait nous paraît d'autant plus digne de retenir l'attention des sinologues qu'il surprend davantage les yeux des indianistes, et il conviendra de fixer aussi exactement que possible la date, sinon les raisons de son apparition. Déjà dans la « Grotte des Peintres » à Qyzyl, les dessins de M. le professeur A. Grünwedel relèvent côte à côte des Buddhas dont la *sanghâti* découvre seulement l'épaule droite, à l'indienne, et d'autres où au contraire elle laisse — dirons-nous, à la chinoise? — la poitrine à nu entre les deux épaules vêtues. Cette dernière disposition est devenue courante en Chine dès le Ve siècle (fig. 540-542, 564) et on la retrouvera jusque chez les Buddhas sino-japonais et tibétains les plus modernes (2) : mais c'est justement par là qu'ils se différencient à première vue de leurs congénères indochinois ou singhalais.

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¹ Cf. t. II, p. 270 et 553.

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² Il nous paraît inutile de répéter une fois de plus les mêmes renvois aux mêmes figures.

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¹ M. A. STEIN, *Anc. Khotan*, II, pl. XVII.

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² Le témoignage chinois du XIIe siècle cité par F. HIRTH (*Über fremde Einflüsse in der Chinesischen Kunst*, p. 51) au sujet du style des Buddhas du Magadha ne fait que confirmer nos documents indiens, mais prouve que les Chinois se rendaient compte de la différence. Notons encore, à l'appui des remarques qui vont suivre sur les croisements d'influence, le cas de ces bonzes indiens chargés de décorer vers ce même temps le *yamen* d'un préfet du Sseu-tch'ouan.

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Ainsi les deux tentatives que nous venons de faire pour esquisser les lignes directrices de l'évolution des draperies chez les idoles bouddhiques n'ont qu'à moitié réussi. L'une s'est vu restreindre, par des conditions particulières de civilisation et de climat, aux seules Indes orientales, tandis que la courbe de l'autre a été soudainement traversée par un élément spécial à la Haute-Asie. Mais ces réserves ne sont pas les seules que nous devions faire. Il faut bien avouer que nos essais de « lois » n'ont qu'une portée purement théorique, à chaque fois compromise par la multiple diversité des faits. C'est ainsi que dans les Indes nous relevons des traces sporadiques de draperies, comme si après tout elles ne s'effaçaient qu'à regret (cf. fig. 500, 559 et surtout 589). En Chine nous rencon-

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FIG. 661. — BUDDHA DE JAVA (cf. p. 684, 694, 701, 704). Type des Buddhas du Boro-Boudour.

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trons à la même époque et quelquefois côte à côte, comme sur la figure 564, des Buddhas à la poitrine dénudée ou dont la robe monte au contraire jusqu'au cou. Parfois même, aux temps et aux lieux où l'on s'y attendrait le moins, les plis traditionnels ressuscitent comme sur telle statue de bois¹ dont l'existence n'est attestée au Japon qu’à partir du xᵉ siècle (fig. 590). Et certes nous voyons bien comment il serait facile d’arranger les choses. Ces subites récurrences individuelles du type ancestral sont un phénomène bien connu en anthropologie. Dans l’espèce elles étaient singulièrement favorisées par le fait qu’on continuait, nous le savons, à colporter dans toute l’Asie bouddhique des dessins des images les plus célèbres(¹), et que plusieurs de celles-ci se rattachaient directement au prototype gandhârien (cf. fig. 591). Rien ne serait donc plus aisé que d’ajuster ces variations et ces résurrections dans notre système : ce sont les exceptions qui confirment les règles que nous venons d’énoncer. — Sans doute : mais elles nous avertissent en même temps avec quelle prudence il conviendra de les appliquer.

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¹ Voir SEI-ICHI TAKI, On a statue of Shaka in the Seiryo-ji Temple showing Indo-greek Influence (Kokka, t. XX, p. 232-239).

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¹ Cf. R. PETRUCCI, *Conférences au Musée Guimet* en 1914 (Bibl. de vulgarisation, t. 41), p. 121 et 140.

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L’INTERPRÉTATION CHRONOLOGIQUE ET ESTHÉTIQUE DES FAITS. — Aussi ne tenterons-nous pas de pousser plus profondément l’examen des nombreuses espèces qu’embrasse le genre Buddha. Nous risquerions à présent de ne ramener qu’une poussière de faits sans liaison entre eux et dont chacun réclamerait une explication de détail, d’un caractère surtout ethnique ou technique. Comment mesurer par exemple la part de la race dans l’épaississement du menton javanais (fig. 580), l’élargissement des lèvres khmères (fig. 581) ou le retroussis des yeux sino-japonais? Ou encore qui définira exactement le rôle joué par la matière dans la facture des images d’argile moulée de la Sérinde ou des statues en pierre volcanique de Java? Ces seuls exemples peuvent donner une idée des discussions sans fin, et le plus souvent sans issue, où nous risquerions à présent de verser. Mieux vaut nous borner aux seuls traits extérieurs et marquants qui se laissent aisément vérifier presque à tout coup et organiser tant bien que mal en séries continues. Le tout n’est pas d’ailleurs de dresser des sortes de tableaux synoptiques des modifications les plus répandues et permanentes : il faut encore les interpréter, tant au point de vue esthétique que chronologique.

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D'une façon générale on peut dire que l'étude des documents a corroboré l'affirmation de principe que leur simple réunion nous avait amenée à poser (cf. plus haut, p. 691-692). Vérification faite, tout se passe bien exactement comme si le type, fixé au Gandhâra dès avant notre ère, s'était peu à peu et simultanément répandu au Sud-Est comme au Nord-Est. A chaque siècle écoulé, à chaque centaine de lieues franchie, il perd davantage le cachet de sa fabrication étrangère; à mesure que passent les générations et que s'accumulent les étapes, il est plus complètement assimilé par son nouveau milieu. De ce fait dûment constaté la conséquence chronologique est évidente. — Réciproquement, dirons-nous, plus un Buddha a dépouillé son caractère hellénisant, plus il est devenu chinois ou hindou, en un mot, asiatique, et plus il est théoriquement éloigné de l'époque de sa création comme de son lieu d'origine; et en effet nous savons d'avance (pour ne parler que des deux points extrêmes de son périple) que tout Buddha japonais est postérieur au VIe siècle et tout Buddha javanais au Ve. Mais le jeu de ce transformisme paraît comporter plus de précision, et c'est de la possibilité d'opérer un classement au sein des images d'un même pays qu'il nous ouvre de loin la séduisante perspective. Pour formuler la règle telle que nos recherches viennent de la dégager, toute image dont les cheveux ondulent ou dont la robe haut montée se drape à larges plis (cf. fig. 480) est a priori antérieure à toutes celles dont la tête s'ornera de cheveux crépus, ou dont le manteau serré laissera à découvert l'épaule droite ou la poitrine (fig. 481-483). Malheureusement les lois a priori ne sont jamais valables que sous bénéfice d'inventaire, et, dans chaque cas particulier, il faudra toujours compter avec le talent des artistes ou la fantaisie des donateurs. Assurément, si exigeants qu'aient pu se montrer les scrupules orthodoxes ou les lubies esthétiques de ces derniers, il y a peu d'apparence qu'une image fortement imprégnée de couleur locale remonte à la bonne époque classique. Mais, en revanche, qu'est-ce qui peut nous garantir que telle statue portant encore les traces non équivoques de ses origines hellénisantes n'est pas soit l'œuvre tardive d'un dernier bon sculpteur qui passait, soit la copie ou la restitution voulue d'un ancien modèle popularisé par l'imagerie? Pour ne pas citer d'autres exemples, le Buddha de la figure 484, en dépit du caractère tardif de la stèle, est néanmoins vêtu jusqu'au cou, tandis que le grand Buddha du Longmen (fig. 565), en dépit de sa draperie et même de sa chevelure quasi gandhâriennes, n'en est pas moins postérieur à celui de Yun-kang (fig. 564). Il faut donc nous résigner, à propos des statues comme des bas-reliefs¹, à ne poser qu'un principe général, quitte à vérifier chacune de ses applications. Mais cette sage réserve ne nous autorisera que mieux à rejeter, cette fois encore, une autre forme d'a-priorisme d'autant plus insidieuse que, si rien ne la justifie dans les faits, elle préexiste dans notre esprit à raison de l'éducation que nous avons tous reçue. Qui ne croirait par exemple à première vue que telle tête de Mathurâ (fig. 579) ou de Boro-Boudour (fig. 580) est plus ancienne que le plus ancien type du Buddha indo-grec? Et nous ne contestons pas en effet qu'elles ne présentent un aspect plus « archaïque » : seulement nous savons qu'elles lui sont postérieures la première de cinq et la seconde de neuf siècles. Ceci peut servir de leçon, et empêcher que l'application intempestive des méthodes de notre archéologie classique ne fasse prendre pour le début d'un développement le terme... écrirons-nous : d'une décadence?

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¹ Cf. t. I, p. 614-615.

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Plus d'un lecteur sera peut-être surpris que le mot se refuse à venir sous notre plume. Jusqu'à ces derniers temps la coutume en Europe n'était guère de ménager les susceptibilités asiatiques en parlant de leur vieil art religieux, si tant est qu'on lui fît l'honneur d'en parler. Nous sommes tous trop imbus de la supériorité de notre art classique pour qu'aucune déviation de sa technique ou de son objet ne soit pas immédiatement synonyme de « dégénérescence » ou même de « dégradation ». Avouer ici du type du

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FIG. 562. — BUDDHA DE LA SÉRINDE MÉRIDIONALE (cf. p. 686). British Museum. Provenant de Rawak. Hauteur : 0 m. 17. D'après M. A. STEIN, Ancient Khotan, II, pl. LXXXII.

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Buddha qu'il s'est indianisé ou enchinoisé, cela ne revient-il pas à dire qu'il est tombé dans la laideur et le grotesque, juste punition de ceux qui s'écartent de l'idéal de beauté créé une fois pour toutes par les Grecs? Voilà du moins où nous en étions, il n'y a pas tant d’années. L’indéniable mérite de la nouvelle critique d’art oriental est d’avoir protesté avec vigueur contre la suffisance injustement dédaigneuse de nos préjugés européens : « Décadence, nous dit-elle : en êtes-vous bien sûrs? Ne serait-ce pas simplement recherche d’un idéal autre, et peut-être plus élevé, que le gréco-romain ? Quelle obligation y a-t-il pour l’homme à se complaire toujours et partout dans le rendu réaliste et vivant du jeu des muscles et du mouvement des draperies ? Pourquoi, par exemple, l’atténuation dans l’Inde des saillies des biceps ou des pectoraux, des angles des articulations, des creux des étoffes ne serait-elle pas intentionnelle ? Les yeux ne se caressent-ils pas mieux à la rondeur coulante et au fondu onduleux des contours ? La suprême beauté ne doit-elle pas « haïr le mouvement qui déplace les lignes » ? Et ne voyez-vous pas d’ailleurs que l’artiste indien ne supprime de parti-pris les détails physiques que pour mettre en valeur les éléments spirituels de la personnalité, et qu’il ne sacrifie le corps que pour mieux suggérer l’âme ? » En quoi les indianisants ne font qu’alterner avec les japonisants qui, les premiers, nous dirent : « Pourquoi vous rebuter dès l’abord de ce qu’il peut y avoir à votre gré de géométrique dans l’arrangement des plis et des cheveux, de rigide dans l’attitude, de schématique dans la construction des têtes des vieux Buddhas japonais ? Seriez-vous incapables de parvenir au degré d’abstraction requis pour en comprendre et en sentir l’intellectuelle et subtile beauté . . . ? » Tels sont à peu près leurs discours ou du moins les plus persuasifs de leurs discours : et ils méritent considération, ne serait-ce que pour la raison qu’ils ébranlent des opinions préconçues et nous invitent à y regarder à deux fois. Mais il nous plaît de signaler un symptôme encore plus favorable, au jugement de tout esprit impartial. On a déjà dû s’apercevoir que les partisans des deux thèses opposées sont remarquablement d’accord sur les faits qui forment le fond du débat ; seules, les appréciations qu’ils en donnent diffèrent. « Schématisation, donc décadence, disent les uns. — Vous n’y entendez rien, répondent les autres ; on voit bien que vous n'êtes que des « archéologues » (car c'est en ce mot que se concentrent leurs mépris) : c'est « idéalisation, donc progrès », qu'il faut dire. » Et certes les

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FIG. 563. — BUDDHA DE LA SÉRINDE SEPTENTRIONALE (cf. p. 686, 700). Museum für Völkerkunde, Berlin. Provenant d'Idikutschari. Hauteur : 0 m. 43. D'après A. GRÜNWEDEL, Idikutschari, pl. IV, 1.

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deux points de vue sont fort divergents ; mais enfin le terrain de la discussion est le même et, dès lors, on peut causer.

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Loin de cacher notre sympathie pour les efforts des « esthètes » (s'ils nous permettent de leur donner ce nom sans aucune nten-tion d'ironie), nous n'hésitons pas à proclamer notre adhésion de principe à la partie positive de leurs doctrines, nous voulons dire à celle qui peut aider nos yeux à se dessiller et notre esprit à s’ouvrir. Ils nous excuseront de ne pouvoir les suivre jusqu’au bout des tentatives de démolition où l’ardeur du bon combat a entraîné quelques-uns d’entre eux. Il est même permis de se demander s’il était parfaitement judicieux de leur part de corriger si vertement l’arrogance européenne sur les épaules innocentes, et d’ailleurs plus qu’à demi indiennes, du Gandhâra. Mais quoi, l’enfance de la stratégie n’est-elle pas de porter la guerre dans le camp ennemi ou supposé tel ? C’est ainsi qu’il nous a été donné d’apprendre en particulier que les Buddhas « directement attribuables à l’influence gréco-romaine » sont des « poupées sans âmes », et que, d’une façon générale, l’art du Gandhâra, complètement dépourvu de sincérité et de spiritualité, a été créé par des praticiens qui étaient le rebut de l’Europe et est lui-même demeuré le rebut de l’Asie¹. C’est une opinion : mais nous venons justement de consacrer trop de pages à réfuter par avance ce qu’elle a d’évidemment excessif pour nous laisser piquer par sa vivacité ou impressionner par son éloquence. Elle nous touche d’autant moins que nous n’avons aucune prétention, pas plus au titre d’archéologue qu’à celui d’esthète ; et tout ce que nous avons promis en commençant, c’était un essai d’interprétation et d’histoire, nullement une appréciation critique de l’école du Gandhâra. Enfin le philologue est incapable par métier de ces engouements furieux et de ces haines généreuses auxquels les opinions des hommes doivent d’ordinaire tout leur sel. C’est dans les moyens termes qu’il cherche instinctivement la vérité, et il a ceci de commun avec le casuiste qu’il commence d’abord par dire : « Distinguons ! » : en quoi ses méthodes n’ont rien de divertissant pour personne. Aussi laisserions-nous volontiers au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions et au Buddha indo-grec la charge de se défendre lui-même — ce dont ils sont l’un et l’autre parfaitement capables, — si l’attaque contre ce dernier n’était vraiment trop directe pour que nous puissions nous dérober à l'obligation de la relever dans un chapitre qui lui est spécialement consacré.

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¹ E. B. Havell, *Indian Sculpture and Painting*, p. 42-43 et suiv. Nous nous flattons de n’avoir pas, en la résumant, trahi la pensée de l’auteur.

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Que veut dire, pour commencer, M. Havell par ses « soulless puppets » ? — Hélas, nous croyons l'entendre. Il existe de par

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FIG. 564. — BUDDHAS (DE L'ÉPOQUE DES WEI), EN CHINE (cf. p. 345, 369, 380, 686, 694, 700, 706-707, 710). Statues rupestres colossales dans la grotte n° XVIII de Yun-Kang. D'après ÉD. CHAVANNES, Mission, pl. CXLVI.

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le monde, aussi bien dans nos églises que dans les temples de l'Inde et les pagodes d'Extrême-Orient, quantité de statues parfois exécutées d'un ciseau assez habile et à qui, en apparence, il ne manque rien. Mais un cadavre aussi est complet en apparence. Et en effet, il ne leur manque qu'une âme, c'est-à-dire cette sorte d'énergie latente, cette indéfinissable vibration des surfaces, d'intensité plus ou moins forte, de qualité plus ou moins fine, mais qui garde toute frémissante et transmet immédiatement au spectateur, comme par un courant magnétique, l'intention, l'inspiration du sculpteur. Il est tellement plus commode pour l'ouvrier et plus économique pour le donateur de verser dans la reproduction machinale des modèles antérieurs ! Seulement ce n'est plus d'art qu'il s'agit, mais de production industrielle. La chose, certes, est arrivée au Gandhâra comme partout ailleurs : cette servilité routinière n'est en somme qu'une manifestation de la loi universelle du moindre effort. Et c'est pourquoi nous n'avons jamais songé, pour notre part, à prétendre que tous les Buddhas du Nord-Ouest fussent des chefs-d'œuvre, ni même des œuvres d'art. Nous avons pris soin de dire expressément le contraire, et n'avons pas davantage déguisé le germe de froideur académique que recèlent les plus beaux d'entre eux¹. Mais à quel homme de bonne foi fera-t-on accroire que les Buddhas indiens ou japonais possèdent tous, par grâce spéciale, cette « âme » gratuitement refusée à leurs seuls prototypes ghandâriens ? Le don de vie, qui n'est que la forme artistique du don de soi-même — car, on ne saurait trop le répéter, il n'y a de véritable œuvre d'art que celle qui a été faite avec amour — a été en tout pays le privilège exceptionnel d'un petit nombre d'artistes de rares périodes. Qu'il se soit rencontré dans le bassin du Gange au temps des Guptas (cf. fig. 555 et 587), en Chine sous les T'ang (cf. fig. 565), au Japon à l'époque de Nara (cf. fig. 566), et qu'il ait enfanté en ces lieux divers des créations dignes de l'admiration la plus vive — dussions-nous pour les admirer abjurer une bonne part de nos conventions et de nos habitudes classiques, — nous sommes prêts à le reconnaître, et même à plaindre qui ne le reconnaîtrait pas : car il est plus d'un genre d'idéal, et c'est toujours un gain précieux que la compréhension d'une beauté nouvelle. Mais que cette étincelle divine n'ait jamais lui au Gandhara, le beau Buddha de Mardân (fig. 445), pour ne citer que celui-là, se rit et triomphe, en sa grâce à la fois correcte et pensive, de ce blasphème mensonger. Non, la seule épithète de gandhârien ne doit pas être traduite par « laideur matérielle », pas plus que le seul nom d'indien ou de japonais ne confère un brevet de « spirituelle beauté ». Il faut une bonne fois renoncer à ces condamnations ou à ces réhabilitations en bloc, et juger chaque espèce selon ses mérites. *Suum cuique*. La conclusion est sans doute fort plate ; mais qu'opposer à des paradoxes, sinon des truismes ? Nous ne rougirons pas de nous en tenir au juste milieu. Pour se guérir d'un classicisme outré, il nous paraît inutile de tomber dans un accès d'orientalisme aigu. Au dogme trop absolu de la prééminence européenne, que nous abandonnons sans regret, nous nous refusons à substituer aussitôt celui, non moins abusif, de l'infaillibilité asiatique.

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¹ Cf. t. II, p. 302, 388, 570, etc.

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