Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c2.31
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c2.31
- Language
- French
v1.c2.31
C'est à l'intérieur de leurs frontières que les Gourkhas ont surtout, depuis la conquête, dépensé leur énergie ; l'organisation d'un nouvel empire en a réclamé la plus grande partie ; les intrigues de palais ont consommé le reste. En vertu de la loi fatale qui pèse sur les dynasties asiatiques, les héritiers de Prithi Narayan appartiennent plus à la pathologie qu'à l'histoire, dégénérés de types divers, nerveux, irritables, sanguinaires, impulsifs, alcooliques, érotiques, idiots ; une longue série de minorités laisse l'enfant-roi sous la tutelle redoutable d'un oncle, d'une mère ou d'un ministre jaloux du pouvoir, intéressés à prolonger jusqu'à l'épuisement prématuré les débauches précoces du souverain. Le roi fainéant fait le maire du palais. Deux clans, les Thapas et les Panrés, se sont disputé l'autorité réelle ; tous deux se sont montrés dignes de l'exercer. Damodar Panré et son père Amar Singh comptent parmi les gloires militaires des Gourkhas, chez qui la bravoure est pourtant banale. Depuis le commencement du XIXe siècle, les Thapas ont réussi à garder presque constamment le pouvoir ; Bhim Sen (Bhîmasena) se maintint plus de trente ans dans les fonctions de premier ministre ; tombé brusquement en disgrâce, il fut jeté dans les fers, et se trancha la gorge dans sa prison. Son neveu, Jang Bahadur, soutint mieux sa fortune : il est le héros du Népal moderne, l'idéal du Gourkha nouveau style ; la littérature et la presse ont rendu ses aventures et ses prouesses populaires, même en Occident. Brave autant que dissimulé, le coup d'œil rapide, l'esprit perspicace, toujours sur ses gardes et maître de lui, expert aux mœurs des bêtes et des hommes, chasseur de fauves sans rival, cavalier incomparable, il endort ou déconcerte ses adversaires, frappe sans scrupule le coup décisif, et fait face partout à la fois. S'il le faut, il pirouette à cheval sur une planche au-dessus d'un abîme, il passe une journée accroché de ses ongles crispés au mur d'un puits, suit le tigre dans les hautes herbes, abat d'un coup de feu ses concurrents au pouvoir ou les livre à la tuerie d'une soldatesque effrénée. Il ne craint pas de heurter les préjugés de la caste, si rigoureux chez les Gourkhas, ou de laisser vacant un poste convoité ; il se rend en Europe, est « le lion » de la saison à Londres et à Paris, et rentre au Népal avec un prestige doublé. Par prudence, il n'usurpe pas le trône ; il est premier ministre, dictateur ; il se fait octroyer le titre de mahârâja, joue la comédie de l'abdication pour éprouver son entourage et reconnaître ses forces, et reparaît plus puissant que jamais. Après lui la dictature échappe à sa lignée directe et passe à ses neveux par un drame de famille sanglant. Le premier ministre actuel, Chander Sham Sher Jang (Čandra Çama Çera Jaṅga) Rana Bahadur, a succédé à ses deux frères Bir (Vîra) Sham Sher et Deb (Deva) Sham Sher, l'un mort, l'autre déposé ; il porte les titres de mahârâja, premier ministre et maréchal du Népal. Le roi, Pṛthvî Vîra Vikrama Sâha porte le titre d'Adhirâja (vulg. Dhirâj) ; il vit confiné dans son palais, livré aux femmes et à la boisson, exhibé comme une poupée inconsciente aux jours de grande cérémonie.