Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c6.84
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c6.84
- Language
- French
v2.c6.84
Dans le même temps aussi, Devî est honorée de deux grandes fêtes : l'une, purement locale, à Katmandou ; c'est la Neta-Devî-yâtrâ ; l'autre en dehors du Népal propre, à Nayakot, mais commune au Népal entier : la Devî-yâtrâ. La procession qui va de Nayakot à Devî-Ghat a conservé plus fidèlement que toutes les autres son caractère primitif de rudesse et de sorcellerie. Le centre des rites de la yâtrâ est un simple amas de pierres brutes au confluent de la Triçûla-Gangâ et de la Sûryavatî (vulg. Tadi), descendues l'une et l'autre du Gosainthan. Le courant, à la fonte des neiges, est si impétueux qu'il emporte toutes les constructions élevées sur les rives ; aussi malgré la sainteté du lieu, malgré les vœux et le zèle de nombreux rois, il a fallu se passer d'un temple régulier. L'idole divine reste toute l'année à Nayakot, abritée dans un sanctuaire ; au début du mois de vaiçâkha, on la transporte solennellement au tas de pierres de Devî-Ghat ; on dresse à l'entour une palissade de bois, et les rites commencent. Les Banras font l'office ; ils récitent les formules, psalmodient les hymnes, décorent la statue ; mais les opérations du sacrifice ne leur incombent point. Il faut des bouchers professionnels (kasâis) pour égorger les innombrables buffles qui viennent, cinq jours durant, ensanglanter cette chapelle barbare. La classe des paysans joue aussi son rôle ; deux Jyapus (cultivateurs) déguisés l'un en Bhairava, l'autre en Bhairavî, reçoivent les hommages unanimes des Gourkhas et des Névars empressés, et boivent à même le sang chaud qui ruisselle des cadavres pantelants. On les voit, entraînés par leur dévote gourmandise ou par leurs transports exaltés, s'emplir, se tendre, enfler, étouffer, éclater enfin en hoquets et rejeter une vomissure rougeâtre que les fidèles se disputent avidement, comme les restes du repas des dieux. Après cinq jours de tuerie et d'orgie, la statue retourne au sanctuaire de Nayakot, et l'esprit de la déesse se déchaîne, implacable, contre les impies qui lui ont refusé l'offrande. Ils succomberont victimes de l' « aoul », la fièvre meurtrière qui se met à rôder dans les bas-fonds dès l'heure où sont achevés les rites de Devî-Ghat.