L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s1.t3: § III. Les Yakṣas
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s1.t3
- Language
- French
§ III. Les Yakṣas
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Si les Nâgas ont pour séjour les eaux souterraines, les Yaksas sont avant tout les génies de l'air (3) Quand Açoka est couronné et qu'il donne un ordre, « les Nâgas, est-il écrit, l'entendent à une lieue par en bas et les Yaksas à une lieue par en haut » Le meil-
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(1) Cf les références données II p 35, n 3 et GRÜNWEDEL loc cit, fig 41, 70, 238b Citons encore au Cambodge les Garudas des bas-reliefs d'Angkor Vat (cf Bull de la Commission archéologique de l'Indochine, 1911 pl I II, IV XXI) on des terrasses d'Angkor-Thom et au Tibet, A GRÜNWEDEL Mythol gre, fig 159 161 On remarquera que ces bras entes sur un corps d'oiseau se retrouvent sur les monnaies des Guptas (E J RAPSON Indian Coins pl IV, 11 et notre pl V, 21) et qu'ils rappellent les Kinnara
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(2) J I A I, 1898, p 40 et pl XXVI et Buddh Art in India, p 52
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(3) Cf Divyavadana, p 373, 406, 427 etc C'était aussi l'idée de BERNOUF Introd, p 600 L'opinion de CUNNINGHAM (Barhut, p 23), qui leur donne la terre comme séjour, lui est personnelle leur équivalent, si l'on voulait traduire leur nom, serait peut être de dire « les esprits ». On conçoit qu'une appellation aussi large prête à confusion. A Barhut une inscription désigne comme Yaksa Virûdhaka, le propre roi des kumbhândas. Parfois il semble que les textes étendent abusivement la même dénomination à toute la plèbe démoniaque dont il a déjà été question plus haut (II, p 78),
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[Figure: FIG 323 — LA CONVERSION DU YAKSA ÂTAVIKA (cf fig 252 253) Musée de Peshawar, n° 471 Photogr de l'Archæological Survey]
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et, inversement, c'est sans doute par abus de langage que les grands dieux Mâra ou Çakra sont parfois qualifiés par les textes de Yaksa¹. A proprement parler, il s'agit présentement des génies aériens à qui commande Kuvêra-Vaiçravana, le dieu gardien du Nord. Nous écartons non seulement tous les gnomes à forme monstrueuse, mais jusqu'aux nains, si fréquents dans l'école indienne.
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¹ Mahavastu, II p 261 f 11, Rhys Davids, Dialogues, p II p 297 — Sur le sens védique de laksa, cf A M Boyer J A, mai-juin 1906
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(cf. fig. 464-465) et plus ou moins parents de ceux qui servent de vāhana à Kuvēra et aux Yakṣiṇīs sur les piliers de Barhut et de Mathurā (fig. 469, 472-473). Nous ne retenons plus ici que les esprits à forme purement humaine, quelque farouche que puisse être à l'occasion leur aspect. Si d'ailleurs quelques-uns, en raison de leur dignité parmi leurs congénères, se présentent exceptionnellement sous l'aspect de grands seigneurs, il n'est pas douteux qu'ils ne forment dans l'ensemble une caste de demi-dieux aussi méprisée que redoutée.
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Il n'y a pas, en effet, à se le dissimuler : les Yakṣas sont plutôt mal famés dans la littérature bouddhique. Évidemment, l'imagination populaire s'en défiait, et ce n'était pas sans cause. Leurs goûts étaient connus, et ces goûts étaient déplorables : qui voulait les satisfaire devait leur offrir un bali de viande, de poisson et surtout d'alcool¹. De ces brutales propensités provient leur zèle intéressé en faveur de la coutume des sacrifices sanglants². Elles les rendent même plus que suspects de cannibalisme. S'ils provoquent ici le mirage du désert³, là une maladie épidémique⁴, c'est uniquement pour satisfaire leurs instincts d'anthropophages. C'est de leur cruauté que se sert la légende pour éprouver la générosité sans bornes du Bodhisattva⁵. Nous avons rencontré sur nos bas-reliefs un de ces ogres, le Yakṣa Āṭavika (I, p. 508), qui hantait un figuier des banyans et dont le nom souligne encore le caractère de déité sylvestre⁶. L'auteur de la figure 253 s'est laissé aller — influencé sans doute par son titre de roi des Yakṣas⁷ — à donner une allure punière à cet habitant de la djangle. Plus fidèles à l'esprit des textes comme aux idées populaires, ceux des figures 252 et 323 lui attribuent, sinon les canines proéminentes, du moins la chevelure hérissée voire même la barbe hirsute que nous retrouvons chez tous ses congénères de Boro-Boudour (fig 513). Si l'on pense que ces truculents personnages, leur général Pañcika en tête, ne font sur ce bas relief que remplir une mission pacifique, on doit reconnaître qu'ils jouaient déjà à Java le rôle qu'ils continuent à remplir au Cambodge, celui de croque-mitaine¹.
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¹ Jāt., n° 113.
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² Jāt., n° 347
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³ Jāt., n° 1. Cf. les récits de FA-HIEN, ch 1, et HIUAN TSANG, Rec, II, p 325.
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⁴ Mahāvastu, I, p. 253, TĀRANĀTHA, trad. SCHIEFNER, p. 11 et 46 ; Sūtralan kāra, trad Ed. HUBER, p. 123; Mahā-vamsa, XXXVI, 82 et suiv., etc — Sur la persistance de ces superstitions, cf. W. CROOKE, An Introduction to the popular Religion and Folk-lore of Northern India. p. 78 et suiv.
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⁵ Avadāna-çataka, IV, 5; Jataka-mālā, VIII, etc.
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⁶ Comparer les Yakṣas de la forêt de Santal dans Divyāvadana, p. 41.
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⁷ Ceci nous explique aussi que nos Nāga rājas portent parfois le turban royal en dépit de ce que nous avons dit plus haut de leur condition humiliée
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¹ B F F E O, I, 1901 p 218 et 233 IX 1909 p 15 (S g)
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Il n'est d'ailleurs si cruel Yaksa qui, sous l'influence de l'ineffable bonté du Buddha, ne se convertisse, mais, pour beaucoup d'entre eux, le mieux qu'on en puisse dire, c'est que ces êtres, jadis si volontiers féroces, sont devenus parfaitement inoffensifs et même serviables. Dans les textes ils font partie de la divine garde qui veille sur le futur Buddha, dès avant sa dernière renaissance. Nous les avons aperçus de nos yeux, lors de son Départ de la maison, en train de soulever les pieds de son cheval (fig 182-184). Le Mahâvastu, qui confie ce soin aux quatre Lokapâlas, croit du moins savoir le nom du Yaksa² qui ouvrit sans bruit les battants de la lourde porte, et tel est aussi l'office que nous voyons remplir à un personnage hirsute et barbu sur la figure 183. Ailleurs un de ses congénères, mais celui-ci imberbe, supporte, agenouillé, sur sa tête le symbole sacré des Trois joyaux (fig. 216). Toute besogne leur devient bonne pour la plus grande gloire du Buddha. Aussi les sculpteurs finissent-ils par en prendre à leur aise avec eux: dans la pensée de ceux du Gandhâra comme de l'Inde centrale, c'est sans doute, nous a-t-il semblé (cf. plus haut, II, p. 23), à des Yakṣas qu'était assigné un rôle plus ou moins édifiant, mais toujours décoratif, le long des soubassements, sur la face des pilastres ou aux angles des piédestaux. Parmi l'humble cohorte de ces génies désormais asservis aux lois de l'art, sinon de la morale, on peut encore, croyons-nous, ranger la curieuse figurine qui encadre, au musée de Lahore, un fragment de la Nativité du Buddha (fig. 324). On sent au premier regard à quel point elle rappelle le type de l'Hermès Kriophore et de son succédané chrétien, le Bon Pasteur : aussi les spéculations n'ont-elles pas manqué sur son compte. Toutefois le fardeau qu'il porte sur ses épaules, en le maintenant avec ses deux bras repliés, n'est, autant qu'on peut juger dans l'état actuel de la pierre, qu'un vulgaire sac. La nudité de sa tête et de ses pieds, et la simplicité de sa tunique, en dépit de la coupe grecque de cette dernière, nous paraissent achever de donner raison à M. Grünwedel¹ quand il y voit tout uniment «le porteur de tribut» de l'art hellénistique. Une preuve concluante nous est apportée par le rapprochement du Yakṣa — celui-ci des plus indiscutables — que nous verrons tout à l'heure vider ce même sac de son contenu de pièces de monnaie (fig. 364).
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² Mahâ astu II p 161 1 3 Bemar- quons qu'il en fait un saha-ja ou saha-jata (cf plus haut I p 317) le C'an dala et par su te du Bulla
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¹ B. Kunst, p 126; éd. angl., p 136 — Cf l'image d'un Yakṣa porteur d'un sac sur le plafond de la grotte I, Ajantâ, pl 108, n° 39.
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Fig 324 — Yaksa porteur. Musée de Lahore de a l du n 261. Hau eur du personnage 0 m 08.
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De cette revue générale de nos génies, la première impression que nous gardions est celle d'une variété de figures non moins difficile à classer que ne l'étaient tout à l'heure, dans leur apparente incohérence, les données des textes Mais de même que nous avons vu se dessiner à travers nos documents écrits les deux conceptions, d'ailleurs convertibles, du bon et du méchant Yaksa, un
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[Figure: FIG 325 — YAKSA ATLANTE (cf fig 87) Musée de Lahore n° 2118 Provenant de Skri Bahlol]
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examen plus attentif dégagera des bas-reliefs les deux types, également interchangeables, du Yaksa imberbe ou barbu Le premier se montre sur les figures 84 85, 104, 150, 182, 216, 252 306, 314, peut être 315-316, 324, les figures 87, 183, 313, 323, 325, nous présentent des spécimens non moins caractéristiques du second; les deux voisinent sur la figure 130. Dans le nombre de ces représentations, on en aura remarqué quelques-unes à qui les artistes indo-grecs ont su imprimer un caractère tout à fait classique. Mais il faut bien se mettre dans l’esprit que ces ressemblances frappantes avec les créations de l’art hellénique restent en somme l’exception. Comme il arrive constamment dans l’école du Gandhâra, elles dénoncent les origines et l’éducation occidentale de ses initiateurs : elles ne doivent pas nous faire oublier les résultats fournis à notre enquête par la majorité des sculptures. Au point de vue documentaire, la masse vulgaire de ces dernières, où n’interviennent qu’à un moindre degré l’originalité et le talent des artistes, risque moins de nous masquer, sous la fantaisie individuelle de l’exécution, la véritable identité du personnage. Ce serait se fourvoyer complètement que de chercher, sans aller plus loin, un Eros dans la figure 314 ou un Zeus dans la figure 325, ainsi qu’on le ferait infailliblement s’il s’agissait de statuettes isolées : une fois remis dans leur milieu, ce ne sont plus, de toute évidence, que des variantes des deux types courants du yakṣa, tel qu’il avait été réduit au métier d’atlante.
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Sur les génies ainsi domestiqués nous n’avons du reste pas épuisé tout ce que les textes ont d’intéressant à nous apprendre. D’après la tradition indienne, ils étaient soumis à la volonté d’Açoka, tout comme ils sont censés obéir à Salomon dans la légende arabe. C’est grâce à leur aide surnaturelle que le grand roi bouddhique accomplit ce tour de force de consacrer en un seul jour 84,000 sanctuaires au Buddha (1). Sa haine de la Bonne Loi n’empêche pas d’ailleurs son successeur Puṣyamitra d’avoir également un grand Yakṣa attaché à sa personne et qui garantissait son invulnérabilité (2). Puisque sa piété ne lui valait plus ce protecteur surnaturel, il le devait donc uniquement au prestige de son trône C'est ainsi, nous dit-on, que, dans l'antiquité la plus reculée, le fabuleux empereur Māndhātṛ possédut à son service, en qualité de purohita, c'est-à-dire de « héraut », le Yakṣa Divaukasa¹, et celui-ci assurait de la façon la plus brillante son service de renseignements au cours des campagnes que lui coûta la conquête de l'univers Dans un autre conte², c'est encore un Yakṣa qui est chargé de tenir constamment au-dessus de la tête d'un Cakravartin la roue d'or, emblème de sa puissance souveraine De tous ces récits on peut enfin rapprocher les fréquents rappels de ces déités protectrices, à la fois patronnes et servantes, qui s'emploient à la sauvegarde et s'empressent aux ordres des saints³ Il semble même qu'on ait prêté à tout fidèle une divinité née en même temps que lui (saha-jā) et chargée de l'accompagner constamment dans la vie (nityānubaddha)⁴ Toutes ces allusions nous apparaissent comme autant d'affleurements à la surface de la littérature d'une couche profonde de croyances populaires Peut-être celles-ci étaient-elles particulièrement répandues dans le Nord-Ouest de l'Inde ce que nous tenons pour certain, c'est que chacun y était intimement persuadé de l'existence, auprès de tout personnage tant soit peu exceptionnel, d'une espèce d'esprit familier, fort analogue en somme au ka des Égyptiens, au δαίμων des Grecs et au genius des Latins, sans parler des anges gardiens des Mithriastes, des Gnostiques et des Chrétiens Ainsi seulement s'expliquerait la présence constante sur nos bas-reliefs, aux côtés du Buddha, d'une sorte de garde du corps qui ne le quitte pas plus que son ombre. Tel est du moins le fondement assurément très large, apparemment solide, sur lequel nous voudrions rebâtir l'édifice, déjà trois fois écroulé, de l'identification du Vajrapāṇi.
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¹ Divyâvadâna, p. 381, 406; cf. Târanâtha, p. 35 et 36 Hiuan-tsang fait aussi l’autre grand empereur bouddhique Kaniṣka donner ses ordres aux Yakṣas (Rec, 1, p. 156).
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² Divyâvadâna, p. 434.
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¹ Divyavadana, p 211 et 214
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² Traduit par Ed CHAVANNES Cing cents Contes t II, p 64 Cf Mahavamsa, xxi 30 et xxvi 6
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³ Voyez Divyavad, p 42 CHAVANNES Cing cents Contes, I p 348 et cf la çasana-devi ou « deesse des commandements » des Jins dans le Katha-koca trad TAWNEY p 6 et 27 Chaque Jina aurait même eu à son service à la fois un Yaksa et une laksmi cf J BURGESS trad de BUHLER On the Indian Sect of the Jainas, p 63 et Ind Ant XIII p 276 H WILSON Essays and Lectures on the Religions of the Hindus I p 293
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⁴ Ce cliché se lit par exemple Divyavadana p 1 et revient fréquemment dans l'Avadanaçataka (trad FEER dans les Annales du Musee Guimet t XVIII p 5 cliché n° 11) Cf encore plus bas p 84 n 1
Cites (11)
- Jātaka — Pāli
- Mahāvastu — Sanskrit
- Mahāvaṃsa — Pāli
- Avadānaśataka — Sanskrit
- Jātakamālā — Āryaśūra, Sanskrit
- Divyāvadāna — Sanskrit
- Kahakosu — Śrīcandra (Apabhraṃśa), Apabhraṃśa
- Indian Antiquary
- *Virūḍhakasūtra — Sanskrit
- Bharhut
- Ajanta