L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s5.10
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s5.10
- Language
- French
v2.c14.s5.10
Ce développement est trop régulier et trop cohérent pour ne pas justifier au moins notre assertion première. Mais il ne suffit pas que les choses aient l'air de s'être passées ainsi : et leur interprétation est au fond beaucoup moins simple et aisée qu'il ne paraît. Que penser, pour commencer, de cette façon d'exagérer la taille du protagoniste? C'est là, comme chacun sait, un moyen naïf de souligner son importance, et les primitifs ne se sont pas fait faute de l'employer. Mais il ne peut être question de retrouver au Gandhâra l'inexpérience d'un art encore dans l'enfance. En serons-nous quittes pour y voir l'effet d'une décadence ou, pour mieux dire, un cas de régression artistique? Ici surgit une complication inattendue. Ce personnage principal et le plus souvent central n'est, autant dire toujours, que le Prédestiné, sous sa forme de Bodhisattva ou de Buddha. Or nous n'avons pas le droit d'ignorer que la taille de ce dernier était le double de celle des gens ordinaires. Quand il parut en ce monde, la hauteur des hommes, laquelle va toujours en diminuant, était de huit pieds : c'est pourquoi nous avons vu précédemment un brahmane tenter de prendre sa mesure avec un bambou de seize pieds(3). C'est même la preuve que cette tradition n'était pas ignorée de l'école et qu'il est donc à propos de la faire intervenir ici. Mais alors une nouvelle question se greffe sur la première : ne faudrait-il pas voir simplement dans le grossissement intentionnel du Maître l'effet d'un orthodoxe désir d'en doubler les proportions par rapport au reste des humains ? Et qu'on ne croie pas se tirer d'affaire en alléguant que cette croyance au gigantisme du Buddha, étant absurde, doit être tardive; qu'elle aura été créée après coup par l'exagération même du procédé artistique en question et sera née du besoin d'expliquer l'écart excessif qui se marquait sur les bas-reliefs entre le Maître et ses disciples... Rien n'est assurément plus délicat que de faire le départ entre les actions et réactions réciproques qu'exercent l'une sur l'autre la tradition populaire et l'imagerie religieuse. Mais cette fois il semble bien que la légende soit décidément antérieure aux sculptures du Gandhâra : non seulement elle s'y montre d'assez bonne heure, mais une inscription de la balustrade de Sânchi, où le donateur d'un pilier se complaît en l'idée qu'il reproduit exactement la hauteur du Maître, nous paraît y faire directement allusion(1). Tout ce qu'on pourrait dire, c'est donc qu'une superstition locale a favorisé, en la sanctionnant, l'adoption et même l'aggravation de la convention artistique, dont nous décrivions tout à l'heure l'évolution apparente. Mais du même coup celle-ci perd le plus clair de la signification que nous nous plaisions à lui attribuer : et ce n'est plus uniquement dans l'espoir plus ou moins conscient d'arriver à s'émanciper un jour de leur bas-relief que les images centrales grandissent.