L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s2.t1.32
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s2.t1.32
- Language
- French
v3.c16.s2.t1.32
UNE HYPOTHÈSE. — Aussi croyons-nous devoir renoncer pour notre part à imposer à la manifeste complexité des faits ce système de simplification à outrance. Dès lors nous devons retomber dans les anciens errements de la « pluralité des ères » et de « l'omission des siècles », sauf à prendre nos précautions contre les défauts les plus évidents de ces pis-aller. Tout d'abord nous nous garderons d'attribuer indistinctement l'invention d'un comput spécial à tous les envahisseurs qui ont successivement défilé au Gandhâra; nous réserverons cet honneur à ceux d'entre eux qui pouvaient se dire civilisés. Il paraît à première vue tout à fait improbable que des Barbares, comme les Kuṣaṇas et les Çakas, aient jamais possédé de fait, sinon de nom, une ère particulière ². Nous savons en revanche — et une monnaie de Platon le confirme à propos ³ — que les Indo-Grecs avaient adopté celle de leurs anciens suzerains, les Séleucides (312 av. J.-C.). Les Pahlavas, de leur côté, avaient-ils apporté avec eux dans l'Inde celle des Arsacides? La réponse à cette question reste incertaine, et la branche orientale des Parthes a peut-être choisi pour compter les années un point de départ autre que l'an 248 av. J.-C. Mais il est un fait sur lequel nos documents nous contraignent à des affirmations positives : c'est à savoir l'emploi courant par les habitants mêmes du pays, lesquels étaient après tout aussi policés que personne, d'une ère proprement indigène et complètement indépendante de celles de leurs conquérants parthes ou grecs. Il serait vraiment par trop excessif de n'oublier dans l'Inde que les Indiens, et de ne tenir aucun compte de l'importance des changements politiques introduits dans le Nord-Ouest par ce qui fut peut-être pour eux la première révélation de leur unité nationale. On devine que nous voulons parler de ce Maurya-kâla dont on a déjà cru lire la mention — depuis contestée et, il faut l'avouer, contestable — sur une inscription de l'Orissa¹, à l'autre extrémité de l'empire de Candragupta dont ce « temps » aurait commémoré l'avènement au trône (322-321 av. J.-C.). Apparemment le rival heureux de Séleucos avait cru devoir imiter sur ce point son exemple, non sans faire son profit des circonstances qui lui permettaient de prendre rétrospectivement dix ans d'avance sur le grand roi des Yavanas. Une chose du moins est sûre : c'est que l'existence de cette ère des Mauryas est un postulat nécessaire de nos statues datées. Là-dessus aucune hésitation ne nous demeure permise, à telles enseignes qu'il nous faut délibérément risquer sur cette exigence impérative de nos documents la valeur historique de l'exposé qui va suivre. Mais voici le plus nouveau. Non seulement les Indiens du Nord-Ouest ont continué à se servir sous le joug étranger de l'ère qui était en vigueur parmi eux depuis qu'ils avaient été annexés à l'empire des Mauryas dans les dernières années du IVe siècle avant J.-C., mais encore ils l'ont naturellement imposée à ceux de leurs vainqueurs qui, n'étant que des Barbares, n'en possédaient pas de leur cru. L'ère employée sous les rois Kuṣaṇas et à laquelle a fini par s'attacher le nom des Çakas débute en effet en 78-79 ap. J.-C. avec le Ve siècle de celle des Mauryas, dont elle n'est que le prolongement déguisé sous une appellation nouvelle. Telle est du moins, pour reprendre une expression anglaise, « l'hypothèse ouvrière » — ouvrière de vrai-semblance à défaut de certitude — qui nous aidera à dresser la charpente de notre essai.