L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s2.t1: § I. La critique des documents
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s2.t1
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- French
§ I. La critique des documents
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Il faut s'y résigner : notre sujet a ses qualités, comme d'être en partie nouveau et à cheval sur deux mondes; mais il manque de simplicité et de clarté, et c'est vainement qu'on y chercherait les linéaments de cette logique intérieure qui préside au développement d'un organisme vivant placé dans un milieu favorable. Par une sorte de paradoxe qui ailleurs serait inconcevable, ce n'est donc pas dans l'école même, mais autour d'elle, dans ses tenants et aboutissants les plus divers, que nous réunirons les plus sûrs éléments de son histoire. Qu'on ne soit pas trop surpris de voir jusqu'où il faudra parfois aller les chercher. Cette méthode discursive ne paraît que trop naturelle aux indianistes, dès longtemps accoutumés à faire l'histoire de l'Inde surtout avec celle de ses conquérants. Bien entendu, nous continuerons de ne retenir parmi tous ces témoignages, rarement indiens, ordinairement étrangers, que ceux qui se rapportent en quelque façon au point spécial qui nous occupe : encore y touchent-ils de plus ou moins près. Il importe, comme nous venons de le dire, mais il ne suffit pas de les distribuer entre plusieurs groupes chronologiques. Les dévider ensuite pêle-mêle et sur le même plan ne servirait qu'à diviser en plusieurs lots la confusion dans laquelle nous voudrions au contraire contribuer à introduire un peu d'ordre. Il faut encore, et d'abord, les passer rapidement en revue afin de les classer par catégorie
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ment byzantine, sauf peut-être sur certains rejetons sérindiens de l'école du Gandhâra (cf. fig. 530).
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selon les secours que nous en pouvons attendre : nous apprendrons du même coup avec quelles précautions et dans quelle mesure il est permis d'en user.
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LES LITTÉRATURES INDIGÈNES. -- Il serait exagéré de dire que l'Inde ait complètement réussi à donner le change aux historiens sur ses relations forcées avec la Grèce. A la longue, on se trahit toujours par quelque endroit. Mais il faut bien avouer que si nous ne savions des Grecs que ce qu'elle nous rapporte, nous ne serions pas beaucoup plus renseignés sur leur compte que, par exemple, sur celui des Kambojas, dont elle nous parle souvent dans la même haleine et dont nous ignorons tout, sauf le nom. C'est uniquement parce que nous connaissions d'avance ce qu'elle entend par Yavanas que nous parvenons, avec beaucoup de bonne volonté, à les reconnaître sous quantité de demi-aveux, pour ne point dire de réticences, épars dans la littérature sanskrite. M. S. Lévi n'a pu écrire une petite thèse ingénieuse et nourrie sur « ce que les documents de l'Inde ancienne nous ont transmis au sujet des Grecs » qu'à condition de tout mettre à contribution, monuments figurés, inscriptions, monnaies, faits linguistiques, etc., et de poursuivre dans ses plus lointaines conséquences chaque emprunt de chose ou de mot¹. Si l'on s'en tenait au témoignage direct des textes brahmaniques, en réquisitionnant jusqu'aux exemples grammaticaux, on obtiendrait à peine, vannage fait, ces quelques grains d'histoire : l'existence à l'occident de l'Inde d'un peuple de Yavanas, qui se coupent les cheveux et mangent couchés sur des lits; leur incursion dans l'Inde, où ils auraient régné quatre-vingt-deux ans et fait preuve d'un courage militaire qui les rend dignes d'être considérés comme des kṣatriya, d'ailleurs irrémédiablement déchus de leur caste; enfin leur habileté incontestable dans les sciences et les arts. La notice veut être flatteuse, dût notre insatiable amourpropre européen faire la grimace. C'est que nous avons toujours à l'esprit la Grèce de Lycurgue et de Solon, de Platon et d'Aristote, de Phidias et de Praxitèle. Nous ne sommes que trop disposés à oublier que l'Inde n'a guère reçu, en fait de Grecs, que des soldats mercenaires et des aventuriers, et qu'elle n'eut pas à se louer de leur visite. Il est même remarquable que ses lettrés aient su découvrir, derrière l'inévitable brutalité du conquérant colonial, la supériorité scientifique et technique de la métropole; il l'est plus encore que, l'ayant découverte, ils aient consenti à la consigner par écrit. Après tout les brahmanes n'étaient pas à même de deviner -- ni par suite de nous laisser deviner, si nous ne la connaissions d'enfance -- la mère de nos arts, de nos sciences et de nos lois.
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¹ Quid de Græcis veterum Indorum monumenta tradiderint. Paris, 1890.
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On ne peut guère espérer mieux du caractère moins orgueilleusement conservateur des bouddhistes. Le Milinda-pañha a tout à l'heure singulièrement éclairé pour nous, du point de vue oriental, la vie des petites colonies grecques du Penjâb et de leurs dynastes -- du moins quand celui-ci était un homme à l'esprit assez ouvert pour s'intéresser aux idées philosophiques et religieuses des indigènes. De même, en dépit de l'éloignement de Ceylan, ses chroniques nous ont déjà fourni et pourront encore nous fournir quelques données utilisables. Mais la grande masse des textes sacrés, à commencer par ceux qui nous ont au point de vue iconographique rendu le plus de services, va désormais nous fausser compagnie. La faute n'en est pas seulement à leur destination exclusivement édifiante; elle tient surtout au vague de leur propre chronologie et, en fin de compte, aux trop médiocres exigences de l'esprit indien en fait de précisions historiques. A peine pourrons-nous y glaner quelques légendes où se traduit l'impression produite au sein de la Communauté par le talent des artistes Yavanas et l'apparition des images du Maître¹.
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¹ Cf. plus bas, p. 529-530 et chap. XVIII, § III.
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La récolte est maigre; et ce ne sera pas une consolation d'ajouter que les autres races qui ont, pêle-mêle ou tour à tour, envahi l'Inde du Nord-Ouest, ne sont pas mieux partagées. Les épopées et les purāṇa accusent bien connaissance des Bâhlika ou Bactriens, des Çakas ou Scythes, et des Pahlavas ou Parthes, pour ne citer que les peuples qui nous intéressent : mais c'est tout juste s'ils font à ces barbares l'honneur de les nommer. Du cycle légendaire qui s'était formé autour de Kaniṣka, sur le modèle de celui d'Açoka, nous ne possédons pas la rédaction indienne ¹. La Rājatarangiṇī ² se borne à citer son nom et celui de deux autres rois « Turuṣkas ». Sans doute son souvenir avait été conservé au Kaçmîr tant par ses monnaies, encore courantes aujourd'hui, que par l'appellation de la ville qu'il y avait fondée. Mais on sait que ce n'est pas au Ier livre de la chronique kaçmîrienne qu'il est permis d'attribuer la moindre valeur chronologique; et pas plus que le paṇḍit Kalhaṇa, le lâma Târanâtha ne nous renseignera d'après les sources indiennes sur la date si controversée, et pour notre objet essentielle, de Kaniṣka.
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¹ Cf. plus haut, t. II, p. 418; et S. LÉVI, Notes sur les Indo-scythes dans J. A., nov.-déc. 1896 et jan.-fév. 1897.
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² I, st. 168-170.
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LES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES. — Si nous sommes déjà arrivés à quelque approximation sur ce point, nous le devons au témoignage des Chinois, non moins précieux pour nous que celui de nos classiques. Par bonne chance il commence à se faire entendre dès avant les débuts de l'école et il se prolongera jusqu'après sa destruction. Puis, que ces textes proviennent d'annales officielles ou de relations privées, leur teneur est faite pour remplir d'aise le chercheur européen. Les historiens chinois professent le même intérêt que les nôtres pour ces vaines contingences qu'on appelle les noms de rois et les dates de leurs règnes; et quant aux prédilections de leurs pieux voyageurs, elles sont d'avance d'accord avec les préoccupations de nos archéologues. Où en seraient les indianistes sans le renfort que les sinologues sont venus leur apporter? Malheureusement il subsiste dans cette inappréciable série de documents une grave lacune. Les relations entre la Chine et l'Occident se poursuivent, bien qu'avec des intermittences dans leur activité, de la fin du IIe siècle avant notre ère à celle du Ier siècle après; elles reprennent à la fin du IVe siècle, et successivement les visites de Fa-hien (vers 400), de Song Yun (vers 520), de Hiuan-tsang (entre 629 et 641), de Wou-k'ong (entre 751 et 790) nous fournissent autant de tableaux de l'Inde du Nord au moment de leur passage. Entre les années 100 et 400, mentions des annales et récits de pèlerins font à la fois défaut : nous ressentirons cruellement leur absence.
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Il n'y a pas en effet à compter, pour boucher ce trou, sur les renseignements de nos auteurs classiques, grecs ou latins. Dans leurs œuvres historiques ou géographiques, qu'elles nous soient ou non parvenues à l'état de fragments, il est peu de passages concernant la région, l'époque et le sujet qui nous intéressent. Que ne donnerions-nous pas pour avoir la relation de voyage d'un amateur grec qui aurait visité le Penjâb, mettons vers le milieu du Ier siècle de notre ère? Le plus désappointant est que nous sommes censés l'avoir. Malheureusement ce n'est qu'une partie de la biographie d'Apollonios de Tyane, un thaumaturge, rédigée à cent cinquante ans de distance d'après les notes de son compagnon Damis, un gobeur ou un hâbleur, par un rhéteur de profession nommé Philostrate, pour le divertissement d'une impératrice théosophe, la Syrienne Julia Domna, femme de Septime Sévère. Comment s'étonner après cela de n'y trouver à la lecture — brodée sur un canevas qui ne manque pas de vraisemblance¹ —
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¹ Exemple : le roi parthe Bardanès, qui facilite le voyage d'Apollonios à travers ses États, est celui dont Tacite nous dit (*Annales*, XI, 10) qu'il avait poussé les frontières de son royaume — non pas, comme on l'a compris parfois, jusqu'à l'Indus — mais jusqu'à la rivière qui sépare l'Arie de la Bactriane (Daha, Ta-hia). Beaucoup d'autres détails semblent également authentiques.
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qu’une pitoyable rhapsodie de tous les racontars qui traînaient alors sur l’Inde! L’Évangile de saint Thomas contient de même des faits évidemment exacts, les uns parce qu’ils sont confirmés d’autre source, les autres parce qu’ils sont de ceux que l’on n’invente pas : dans l’ensemble, il n’en est pas moins apocryphe. Le ton positif et le style commercial du *Périple de la Mer Érythrée* feraient une heureuse diversion à ces œuvres décevantes : mais, par définition, ses renseignements se bornent presque uniquement, comme ceux d’une carte marine, aux ports de la côte arabique et indienne. Enfin la plupart des données, plus ou moins sujettes à caution, qu’ont recueillies Pline, Strabon ou Ptolémée, ne nous concernent, il faut l’avouer, que de fort loin. Il y a un tri à faire parmi toutes ces informations éparses. Celles qui sont d’ordre géographique, politique ou mercantile ne peuvent guère fournir que le cadre de nos recherches, ou, à l’occasion, rehausser d’une touche plus claire le fond obscur du tableau. Somme toute, ce n’est pas l’histoire diplomatique, militaire ou économique de l’Asie antérieure, c’est celle de l’art classique qui pourrait nous fournir les lumières les plus directes sur l’influence que cet art a exercée dans l’Inde.
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L’ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE. — Cette fois il semble que nous ayons trouvé une source d’information plus immédiate et plus sûre. On ne s’est pas fait faute d’y puiser, et nous persistons à nous croire en droit d’établir quelque parallélisme entre les vicissitudes de l’art hellénistique dans les deux moitiés, occidentale et orientale, du monde connu des anciens. Les difficultés ne commencent que quand on descend dans le détail et qu’on veut fonder la chronologie de tel ou tel morceau soit sur de simples considérations esthétiques, soit sur des rapprochements entre des œuvres qui se ressemblent des deux parts, en prenant avantage du fait que, dans le bassin de la Méditerranée, styles et objets d’art portent leur date. L’une et l’autre démarche oblige à d’infinies précautions quiconque veut la mettre à l'abri de tout reproche, sinon de tout soupçon. En premier lieu, les questions de style sont livrées aux discussions des hommes, et leur solution est sujette à des écarts considérables selon les experts. M. Goblet d'Alviella en a donné un piquant exemple à propos du reliquaire, ci-dessus reproduit (fig. 7), de Dèh Bîmarân. « Quand je montrai, écrit-il¹, ce dessin à trois des membres les plus distingués de la Société d'archéologie de Bruxelles, deux d'entre eux crurent y reconnaître une œuvre occidentale du xe ou du xie siècle; le troisième, professeur d'histoire de l'art, opina pour une origine byzantine. Cependant nous avons là non seulement une œuvre essentiellement indienne ou plutôt bouddhique, dans le sujet et dans la facture, mais encore une des rares productions de l'Inde antique qu'il soit permis de dater, ou à peu près. En effet on a recueilli, à côté d'un vase en stéatite qui renfermait le coffret, quatre monnaies en place portant l'effigie d'Azès, remontant par conséquent au dernier tiers de siècle avant notre ère. » A la grande rigueur cette trouvaille prouve seulement que le reliquaire est postérieur à Azès : mais la caractérisation si nette des deux divinités orantes donne à penser qu'il est en tout cas antérieur à celui de Kaniṣka² : nous voilà bien loin du compte de MM. les archéologues classiques. — Mais, dira-t-on, il s'agissait là d'un spécimen isolé et tout à fait en l'air : on marchera sur un terrain plus solide quand on pourra faire porter le poids de la conclusion chronologique moitié sur une œuvre occidentale et moitié sur son pendant oriental. Nous n'en disconvenons pas. Encore faut-il être sûr, pour que le rapprochement soit valable dans le temps, qu'il soit le seul possible dans l'espace. En termes plus explicites, il sera prudent de n'user qu'avec une extrême discrétion, et seulement au cas où l'Orient hellénisé ne fournirait aucun point de comparaison plus proche, des monuments de la Grèce et surtout de l'Italie. Qu'on veuille bien se reporter aux observations que nous avons déjà dû faire à propos de l'introduction de personnages sous les acanthes des chapiteaux corinthiens(1). Que reste-t-il, vérification faite, d'une des assimilations les plus séduisantes qui se soient présentées? Nous l'avons en fait échappé belle: car sur la foi de la fausse analogie des bains de Caracalla il eût fallu faire descendre jusqu'au milieu du IIIe siècle après notre ère -- soit deux siècles trop bas -- quelques-uns des meilleurs morceaux de Jamâl-Garhî.
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¹ Ce que l'Inde doit à la Grèce, p. 92.
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² Telle est aussi l'opinion de M. J. Ph. VOGEL (A. S. I., Ann. Rep. 1908-1909, p. 34, n. 1). Qu'on rapproche notamment le Brahmâ de la fig. 7 de celui de la fig. 155 (cf. t. I, p. 539).
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¹ T. I, p. 236.
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² Cf. ci-dessus, t. II, p. 435-436.
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LA NUMISMATIQUE. — Une ressource subsiste dans ce qu'on pourrait appeler à son gré les plus artistiques des documents ou les plus documentaires des œuvres d'art. Au milieu de la mêlée tourbillonnante des renseignements, l'avantage devait forcément rester à la phalange serrée des quelque 30,000 monnaies découvertes depuis tantôt cent ans dans le Nord-Ouest de l'Inde. Porteuses d'inscriptions en même temps que d'images, elles ne se contentent pas de nous fournir des noms et des effigies de rois ou de divinités: les lois spéciales qui régissent la numismatique permettent encore de sérier chronologiquement, selon les types, les modules, les poids, ces inappréciables données. C'est elle qui a posé en axiome, avant même qu'elle ne fût vérifiée par les fouilles(2), la succession des dynasties indo-grecque, indo-scythe, indo-parthe, indo-koushane, et établi un ordre approximatif à l'intérieur de ces dynasties. Assurément son témoignage a encore besoin sur bien des points d'être précisé et assoupli : en dehors de lui tout n'est qu'incohérence. Nous y recourrons d'autant plus librement que, selon toute apparence, les monnayeurs indo-grecs ne sont autres que les initiateurs des sculpteurs gréco-bouddhiques, avec lesquels ils finissent par se confondre : et ainsi nous ne ferons après tout que comparer deux variétés de leurs œuvres et comme deux faces de leur talent. Aussi bien avons-nous déjà constaté, chemin faisant, plus d'une analogie de détail entre les reliefs et les médailles. Tout semble donc nous convier à établir au Gandhâra un parallélisme suivi entre le développement de la glyptique et celui de la sculpture, ces branches si voisines de l'art. Leurs procédés à toutes deux, étant d'origine hellénistique, seront également portés dès le début à leur perfection; puis toutes deux subiront la même sorte de régression entre les mains d'apprentis indigènes de plus en plus inexperts, jusqu'au moment où la tradition grecque achèvera de se perdre dans le plus lamentable bousillage. Telle est bien, en effet, nous l'avons vu¹, l'évolution des monnaies du Nord-Ouest de l'Inde : car, par une chance favorable, c'est sensiblement la même série numismatique qui se continue ainsi, des pièces les plus belles aux plus barbares, pendant six siècles. Cette fois ou jamais, nous tenons le fil conducteur cherché : l'ordre chronologique marchant en sens inverse de la valeur esthétique, ce que l'école indo-grecque aura eu de mieux sera son commencement et son histoire deviendra celle de sa décadence. Enfin, pour mesurer le degré de celle-ci nous disposerons d'un étalon infaillible : il suffira d'en juger d'après l'élimination progressive de l'élément hellénique, au début tout à fait dominant, et qui va s'effaçant peu à peu.
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¹ Cf. t. II, p. 165 et 437.
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De notre point de vue européen, cette théorie ne peut manquer de nous apparaître comme indubitablement conforme au cours naturel de nos pensées, sinon des choses elles-mêmes : mais ce n'est pas une raison pour fermer l'oreille à la fâcheuse voix de la critique. Si la corrélation entre le monnayage et la sculpture était à ce point étroite, on ne comprendrait plus que les médiocres monnaies des Guptas, sur lesquelles les derniers vestiges de lettres grecques ont achevé de disparaître, soient justement contemporaines des plus belles statues de Mathurâ et de Bénarès (par exemple, fig. 555 et 587). — Pardon, répondra-t-on peut-être : il suffit à l'argument que ces statues soient justement celles où le génie indien a le plus évidemment repris le dessus sur l'influence étrangère. Ce que nous soutenons, c'est qu'en toute occurrence l'élément hellénique est forcément allé en s'atténuant et que, dans le cas particulier de l'école indo-grecque, le mérite artistique a fléchi de façon concomitante; mais nous ne prétendons pas refuser du même coup tout mérite artistique aux écoles indiennes postérieures. — L'aveu est précieux à recueillir, et il n'était pas mauvais d'abjurer dès à présent un préjugé qui n'est que trop répandu en Europe. On ne saurait toutefois se croire quitte avec cette seule restriction. Oublie-t-on que nous avons dû également reconnaître à l'école gandhârienne une certaine individualité locale et sa juste part d'originalité? Puis le fait que les destinées de la gravure en creux ou en relief ont pu ainsi diverger dans l'Inde centrale force à se demander si, même au Gandhâra, elles sont restées aussi fidèlement mêlées qu'on veut bien le dire. Notons que leurs procédés et conditions d'exécution sont fort loin d'être semblables. Certes nous professons toujours l'opinion que l'homme capable d'exécuter telle monnaie gréco-bactrienne était de force à camper une statue : qui peut le plus peut le moins. Mais la réciproque n'est pas vraie, et nul ne soutiendra que tout bon tailleur de pierre soit en état de graver un coin et de frapper un flan. Ceci est un métier à part, où les commandes sont assez rares, et qui dut être toujours le privilège d'un petit nombre de spécialistes; le tour de main technique du graveur en médaille avait fort bien pu se perdre alors que les ateliers formaient encore d'honorables sculpteurs¹. Bref, il est toujours permis de répéter, après M. Senart², que dans l'école indo-grecque la sculpture a dû suivre une évolution analogue à celle de la numismatique; mais il faut renoncer à calquer pas à pas le développement de l'une sur celui de l'autre.
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¹ Renvoyons le lecteur aux judicieuses réflexions de M. A. BARTH (Œuvres, t. II, p. 163, n. 1) et de M. FLEET, dans l'Imperial Gazetteer of India, t. II, p. 75: il en ressort clairement que les deux techniques ne sont pas rigoureusement connexes.
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² J. A., fév.-mars 1890, p. 151.
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¹ Nous pouvons renvoyer le lecteur aux listes de M. R. D. BANERJI (*List of dated Kharoshthī Inscriptions*, dans *The Scythian Period of Indian history*, *Ind. Antiq.*, février 1908, p. 67) et du Prof. J. Ph. VOGEL (*Inscribed Gandhāra Sculptures*,
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L'ÉPIGRAPHIE. — Qui sait d'ailleurs au juste jusqu'à quel point valent les arguments tirés de la numismatique et combien de fantaisies individuelles et de caprices du hasard se dissimulent sous la fixité purement théorique de la série? Le fait seul que les monnaies doivent être elles-mêmes rangées au nombre des productions de l'école indo-grecque suffit à vicier quelque peu leur témoignage. Tel est en effet le maléfice particulier qui s'attache aux arts d'importation. Sans doute, dans toute histoire artistique, il y a des éléments de variations dont on doit tenir compte, selon que l'artiste est plus ou moins bon, le donateur plus ou moins riche, le site plus ou moins voisin des grands centres, les matériaux disponibles plus ou moins favorables à l'exécution ou à la conservation des œuvres, etc. Mais s'il faut encore ajouter à toutes ces raisons de perplexité l'éventualité perpétuellement menaçante que, jadis, un passant ait brouillé comme à plaisir la contexture de la trame dont nous tâchons de démêler les fils, mieux vaut, semble-t-il, renoncer à ce vain casse-tête. Avouons-le sans ambages : il ne subsiste vraiment qu'un instrument de précision pour fixer l'époque exacte d'une sculpture déterminée, à savoir les inscriptions. . . . . Le lecteur qui nous voit depuis si longtemps nous débattre et nous enliser dans les sables mouvants de l'histoire indienne a déjà son opinion faite : les inscriptions nous sauveraient, mais il n'y en a pas. — C'est en quoi il se trompe : il y en a, et tant au Gandhâra que dans les pays circonvoisins on en a déjà réuni une quarantaine(1). — Mais alors elles ne se déchiffrent pas? — Pardon; bien que le caractère si cursif de la *kharoshthī* soit d'une lecture peu facile, cependant elles se lisent, et même elles se comprennent, le prâkrit dans lequel elles sont rédigées voisinant de près avec le sanskrit. — Mais alors elles ne se rapportent jamais aux sculptures ? — Erreur : quinze au moins d'entre elles sont directement gravées sur des bas-reliefs ou des statues de l'école. — Mais alors ces inscriptions votives ne sont pas datées ? — Il y en a au moins deux, sinon trois, qui débutent par une date clairement lisible. — Mais alors, qu'attend-on pour faire des œuvres qui les portent les points de repère dont le besoin se fait si vivement sentir ? — Seulement de savoir à quelle ère leur date se réfère...
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Telle est l'ironie du sort. Les documents qui devaient enfin — suprême recours — nous apporter quelque sécurité sont la source de difficultés nouvelles et ont déjà fourni matière à des discussions sans fin. On n'attend pas de nous que nous prétendions résoudre en passant les épineux problèmes auxquels tant d'indianistes éminents se sont attaqués sans parvenir à s'entendre¹. Nous ne saurions toutefois nous soustraire à l'obligation de prendre parti ou, pour mieux dire, d'introduire dans le débat les conclusions auxquelles nos documents artistiques nous ont nécessairement conduits : car là se borne notre rôle. Tout le monde s'est d'ailleurs mis d'accord sur le fait qu'il n'y a, en gros, que deux solutions possibles, quitte à se diviser ensuite tant sur le choix à faire entre elles que sur le mode de leur traitement. Selon la première, la multiplicité des peuples qui ont dominé l'Inde du Nord suppose une variété d'ères entre lesquelles se répartissent leurs diverses inscriptions. Quant aux difficultés de moindre importance que laisse subsister cette première complication, elles trouveraient tant bien que mal un remède dans un usage qui nous est familier et qui est posté-
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¹ On trouvera commodément réunis, sur l'initiative du Dʳ F. W. THOMAS, tous les éléments de la cause dans le J. R. A. S. de 1913.
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dans A. S. I., Ann. Rep. 1903-1904, p. 244). — Bien entendu, nous ne faisons pas entrer ici en ligne de compte les inscriptions de Mathurâ.
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rieurement attesté dans l'Inde : il suffirait d'admettre que les dates ont pu dès lors s'écrire de façon abrégée en omettant le chiffre des centaines, et, à plus forte raison (mais cette éventualité est ici hors de cause), celui des milliers. Les lecteurs désireux d'entendre les deux sons de cloche feront bien de lire les critiques que M. Fleet, le champion de l'opinion adverse, a dirigées avec une verve incisive contre ce double expédient, selon lui périmé. Partisan d'une ère unique, il ramène bon gré mal gré à une seule série, quel que soit le chiffre d'années qu'elles énoncent ou la race du roi qu'elles nomment, toutes les inscriptions sorties du sol du Gandhâra ou du Penjâb. Il a pu ainsi édifier à son tour une théorie d'une rigueur et d'une simplicité admirables. En fait nous ne lui connaissons qu'un défaut : c'est, comme on l'a montré, de se réduire elle-même à l'absurde ¹.
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¹ Cf. ci-dessous, p. 405.
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UNE HYPOTHÈSE. — Aussi croyons-nous devoir renoncer pour notre part à imposer à la manifeste complexité des faits ce système de simplification à outrance. Dès lors nous devons retomber dans les anciens errements de la « pluralité des ères » et de « l'omission des siècles », sauf à prendre nos précautions contre les défauts les plus évidents de ces pis-aller. Tout d'abord nous nous garderons d'attribuer indistinctement l'invention d'un comput spécial à tous les envahisseurs qui ont successivement défilé au Gandhâra; nous réserverons cet honneur à ceux d'entre eux qui pouvaient se dire civilisés. Il paraît à première vue tout à fait improbable que des Barbares, comme les Kuṣaṇas et les Çakas, aient jamais possédé de fait, sinon de nom, une ère particulière ². Nous savons en revanche — et une monnaie de Platon le confirme à propos ³ — que les Indo-Grecs avaient adopté celle de leurs anciens suzerains, les Séleucides (312 av. J.-C.). Les Pahlavas, de leur côté, avaient-ils apporté avec eux dans l'Inde celle des Arsacides? La réponse à cette question reste incertaine, et la branche orientale des Parthes a peut-être choisi pour compter les années un point de départ autre que l'an 248 av. J.-C. Mais il est un fait sur lequel nos documents nous contraignent à des affirmations positives : c'est à savoir l'emploi courant par les habitants mêmes du pays, lesquels étaient après tout aussi policés que personne, d'une ère proprement indigène et complètement indépendante de celles de leurs conquérants parthes ou grecs. Il serait vraiment par trop excessif de n'oublier dans l'Inde que les Indiens, et de ne tenir aucun compte de l'importance des changements politiques introduits dans le Nord-Ouest par ce qui fut peut-être pour eux la première révélation de leur unité nationale. On devine que nous voulons parler de ce Maurya-kâla dont on a déjà cru lire la mention — depuis contestée et, il faut l'avouer, contestable — sur une inscription de l'Orissa¹, à l'autre extrémité de l'empire de Candragupta dont ce « temps » aurait commémoré l'avènement au trône (322-321 av. J.-C.). Apparemment le rival heureux de Séleucos avait cru devoir imiter sur ce point son exemple, non sans faire son profit des circonstances qui lui permettaient de prendre rétrospectivement dix ans d'avance sur le grand roi des Yavanas. Une chose du moins est sûre : c'est que l'existence de cette ère des Mauryas est un postulat nécessaire de nos statues datées. Là-dessus aucune hésitation ne nous demeure permise, à telles enseignes qu'il nous faut délibérément risquer sur cette exigence impérative de nos documents la valeur historique de l'exposé qui va suivre. Mais voici le plus nouveau. Non seulement les Indiens du Nord-Ouest ont continué à se servir sous le joug étranger de l'ère qui était en vigueur parmi eux depuis qu'ils avaient été annexés à l'empire des Mauryas dans les dernières années du IVe siècle avant J.-C., mais encore ils l'ont naturellement imposée à ceux de leurs vainqueurs qui, n'étant que des Barbares, n'en possédaient pas de leur cru. L'ère employée sous les rois Kuṣaṇas et à laquelle a fini par s'attacher le nom des Çakas débute en effet en 78-79 ap. J.-C. avec le Ve siècle de celle des Mauryas, dont elle n'est que le prolongement déguisé sous une appellation nouvelle. Telle est du moins, pour reprendre une expression anglaise, « l'hypothèse ouvrière » — ouvrière de vrai-semblance à défaut de certitude — qui nous aidera à dresser la charpente de notre essai.
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² Au VIe siècle Song Yun a encore trouvé les Hephthalites complètement brouillés avec le calendrier (trad. CHAVANNES, dans le *Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient*, t. III, 1903, p. 404).
v3.c16.s2.t1.34
³ Cf. P. GARDNER, *Cat.*, pl. VI, 11 et p. 20; ou E. J. RAPSON, *Indian Coins*, p. 5, § 20.
v3.c16.s2.t1.35
¹ BHAGVÂNLÂL INDRAJÎ, *Actes du sixième Congrès des Orientalistes*, t. III, p. 174-177; mais cf. FLEET dans *J. R. A. S.*, 1910, p. 824, et Prof. LÜDERS, *List of Brahmi Inscriptions*, n° 1345, dans *Epigraphia Indica*, vol. X, Appendix.
Linked texts (3)
- Rājataraṅgiṇī — Kalhaṇa, Sanskrit
- Milindapañha — Pāli
- Purāṇa — Sanskrit