Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c4.63
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c4.63
- Language
- French
v1.c4.63
Tandis que les uns tenaient Mañjuçrî pour un personnage historique, d’autres l’exaltaient comme un être surnaturel : les Yogâcâryas le considéraient comme le fils spirituel (Dhyâni-bodhisattva) du Bouddha Akṣobhya et comme identique avec Vajrapâṇi ; ailleurs il figure en compagnie de Vajrapâṇi et d’Avalokiteçvara, dans une triade où il correspond au Brahmâ de la Triade hindoue. Il reçoit souvent l’épithète de kumâra « le jeune homme, le prince », ou sous une forme plus emphatique, kumâra-bhûta. L’appellation de Kumâra semble faire pendant aux Kumârîs du Tantrisme, aux Vierges qu’adorent à la fois Bouddhistes et Çivaïtes ; mais outre cette valeur, elle paraît avoir ici pour fonction spéciale de définir le rôle de Mañjuçrî dans l’Empire de la Loi. Les Bouddhas sont les Dharma-râjas, « les rois de la Loi » ; Mañjuçrî le Bodhisattva, auprès d’eux, mais au-dessous d’eux, est le prince à la cour du souverain. Mais l’élément essentiel de son nom est l’adjectif mañju, qui se retrouve dans les divers synonymes : Mañjuçrî, Mañjughoṣa, Mañjusvara, Mañjubhadra, Mañjunâtha ; le titre de Vâg-îçvara, « Maître de la Parole », en est l'équivalent, ou la glose. L'adjectif *mañju* s'applique proprement, et pour ainsi dire exclusivement, à la voix ou au timbre : le bourdonnement des abeilles, le chant des coucous, les paroles des perroquets, tout ce que la poétique de l'Inde exalte comme un symbole d'harmonie et de mélodie a droit, avec la voix humaine, à l'épithète de *mañju* ; la technique donne le nom de *mañju-gîti*, *mañju-vâdinî* à des mètres d'une complication savante. Les Tibétains, traducteurs scrupuleux, ont choisi pour rendre ce vocable le mot *hjam*, qui s'applique spécialement à la douceur de la parole. Il est le dieu à la voix suave, maître de l'éloquence, et correspond ainsi au Brahmâ des Hindous ; le rapport est si étroit qu'il emprunte à Brahmâ son berceau de lotus, et même sa compagne Sarasvatî. Mais, tandis que Brahmâ s'éclipsait dans l'Inde et disparaissait presque du culte, Mañjuçrî, sa contre-partie, éclipsait dans le bouddhisme indien, et surtout hors de l'Inde, la troupe nombreuse des Bodhisattvas concurrents¹.