Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c6.52
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c6.52
- Language
- French
v2.c6.52
Ces hôtes singuliers des couvents bouddhiques, ces charpentiers, ces forgerons, ces scribes, ces sacristains sont redevables de leur privilège à l'esprit brahmanique ; c'est au nom de la caste qu'ils s'arrogent un logement dans le vihâra, une part sur les revenus du vihâra. Les pères de famille, chefs d'une progéniture nombreuse, descendent par une filiation légitime des moines révolutionnaires qui rejetèrent jadis le vœu de chasteté et se créèrent dans leur cellule un foyer conjugal. A quel moment éclata la crise ? La tradition bouddhique du Népal impute cette déchéance au champion légendaire du brahmanisme moderne, Çaṅkara Âcârya ; ce formidable controversiste, qui marque encore après douze siècles son empreinte sur la pensée hindoue, aurait au cours de ses tournées triomphales visité la vallée népalaise. Plusieurs des rois du Népal ont porté justement le nom de Çaṅkara (deva) ; la légende en a profité pour introduire plus commodément l’âcârya dans la chronologie du Népal. Elle le fait paraître sous le père de Çankara deva le Sùryavamçi ; et quelques siècles plus tard, elle le ramène sans scrupule au Népal, sous le père de Çankara deva le Thâkuri. Le système des transmigrations tire si aisément d’embarras la chronologie ! A son premier passage, les bhikṣus et les çrâvakas établis dans les monastères n’essaient pas même de lui tenir tête ; des maîtres de maison (gṛhasthas), plus braves, appellent à leur aide Sarasvatī, la déesse de l’éloquence ; mais Çankara la détourne d’eux par la supériorité de ses moyens magiques. Les uns s’enfuient ; d’autres sont massacrés ; d’autres encore s’avouent vaincus et se convertissent. Il leur impose la pratique des sacrifices sanglants, qu’avait interdits le Bouddha ; il force les religieuses (bhikṣuṇīs) à se marier ; il oblige les maîtres de maison à se raser entièrement la tête comme les ermites, sans laisser sur le crâne un toupet de cheveux (cūḍā) à la mode brahmanique ; il leur retire le cordon brahmanique ; il détruit les 84 000 ouvrages canoniques du bouddhisme, et introduit la religion de Çiva à la place du culte vaincu. Cependant il dut laisser les bouddhistes en possession de quelques temples, faute de remplaçants capables de rendre propices les divinités. Alors il retourna vers la mer, sans essayer de conquérir les régions septentrionales du monde.