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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c8.131

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c8.131

Language
French

v2.c8.131

Vendredi 4 mars. — J'étais à la maison enfoui dans mes manuscrits lorsqu'on est venu me prier d'assister à un spectacle de Holi. Le Holi est la grande fête printanière de l'Inde, mardi-gras ou mi-carême, et c'est pitié de voir comme au fond l'imagination humaine est restreinte : l'Inde a jusqu'à ses confettis ; pendant huit jours les gens se promènent à travers les rues portant en des sacs ou en de petits tubes une poudre rouge, et, fût-il le Mahârâja, quiconque passe en vêtements blancs est impitoyablement aspergé. C'est ici aussi (tout n'est-il pas dans tout ?) la fête des blanchisseurs, disons des dhobis. Le linge taché de rouge qui résiste à la lessive, si précieux qu'il puisse être, appartient de droit au dhobi. Et c'est, dans ces ruelles étroites et grouillantes une curieuse poussée de foule toute rougeoyante, la poudre se fixant aux cheveux, à la barbe, tout comme aux vêtements. Ce peuple du Népal est si épris de musique et de théâtre que la fête est un spectacle perpétuel; tel je l'ai vu dans les « Lines » aujourd'hui, tel ’je l’ai remarqué partout à Katmandou. Un groupe de briquetiers s’était accroupi sur une longue natte ; ils chantaient des chœurs, ces chœurs indéfinis de l’Orient où la gaieté se fond avec la mélancolie, tout en demi-teintes, onduleux et fuyants, évocation simple et puissante de l’infini. Au centre un petit groupe d’instrumentistes : timbales, cymbales, gongs, clochettes, tambourins ; à tour de rôle deux ou trois se levaient, jouaient et dansaient avec des contorsions de singes, entièrement barbouillés de rouge ; les acteurs de Thespis. Le chœur cesse, trois des briquetiers vont dans un coin se déguiser. Musique. Entre une bergère drapée en un long voile rose, les bras et les jambes chargés d’anneaux, parée de colliers à larges plaques, une bergère du Téraï, paraît-il. J’ai retrouvé mes Tharunis. La Tharuni en question est tout simplement un des trois briquetiers qui cette fois a barbouillé sa figure de cendres pour en adoucir l’éclat bronzé et qui s’est maquillé les yeux comme on fait même aux toutes petites fillettes ; un grand cerne noir donne au regard une séduction énigmatique et voluptueuse. La bergère sollicite l’indulgence du public ; elle chantera et dansera pour honorer la divinité. Un berger arrive, vêtu d’une couverture grossière nouée sur sa tête et qui vaguement simule une peau de bête ; il fait la cour à la bergère, mêlant à ses appels passionnés des gestes et des calembredaines grotesques. Arrivée d’un rival. Bref une pastorale, la classique et l’éternelle pastorale de l’amour, et je retrouvais là, vivantes et réelles, mes hypothèses sur l’origine du drame indien ; eh oui, en ce pays idyllique caressé de soleil et baigné de lumière, la pastorale aimable et souriante y est vieille comme le monde. Et sous ce climat heureux qui laisse à la forme humaine son libre jeu, le corps est si souple, si aisément gracieux, que ces rudes ouvriers de la brique tenaient à s’y méprendre leurs rôles de femmes. J’ai dû quitter la représentation pour monter sur la Darara, la colonne élevée par Bhimsen Thapa à l’Est de Katmandou, tout contre l’enceinte où elle s’insère et le champ de manœuvres ; une construction hideuse, une colonne de charcutier faite en saindoux et qui jure avec le goût du pays. Mais c’est, il est vrai, une fantaisie de Gourkha. Du sommet, à 40 et quelques mètres, on domine naturellement toute la vallée ; mais aujourd’hui encore l’horizon était laiteux et l’admirable rangée des glaciers était évanouie.