L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v1.c7.s3.t3.8
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v1.c7.s3.t3.8
- Language
- French
v1.c7.s3.t3.8
Si nous prenons pour commencer le morceau le plus caractérisé (fig. 202), l'attention est d'abord attirée par les soldats debout au premier rang et dont le terme d'« armée » a sans doute suggéré l'introduction à l'artiste. Celui de droite, avec son casque (çirṣa-kaṭaha), son armure¹ faite à la mode assyrienne d'une cotte de plaques et d'écailles (varma-kavaca), son bouclier, son épée, sa lance et ses chaussures a tout l'air d'un mercenaire d'Occident. Celui de gauche, pieds nus, portant la dhoṭi et le turban, figurerait plutôt un soldat indien armé, mais non tout à fait équipé à la mode étrangère, tel que les sipayes d'aujourd'hui; on peut en rapprocher celui qui s'appuie sur sa hache à la droite de la figure 201. Entre les deux, le guerrier demi-nu appuyé sur son bouclier (nous connaissons par les répliques de Calcutta [fig. 204] et les fresques d'Ajaṇṭâ son large glaive court que sa pose empêche ici d'apercevoir) représente l'infanterie légère ou, comme on dirait encore, les auxiliaires indigènes. Au-dessus s'étage sur deux rangs la horde grimaçante des démons « à forme de Yakṣas, de Kumbhāṇḍas, de Mahoragas, de Prêtas, de Piçācas, etc., et tout ce que le monde a produit de difforme et de terrible ». Leurs boutoirs saillants, leurs faces bestiales, sinon même leurs têtes d'animaux (par exemple de bouc et de bélier sur la figure 204, de chien et d'hippocampe sur la figure 201), leurs langues pendantes, leurs yeux torves, etc., tout cela est écrit comme il est figuré. Notons particulièrement en haut la double face à trois yeux ou encore la ligne de têtes superposées le long du bord droit du panneau (fig. 202). L'emploi de ces faces abdominales revient fréquemment dans les répliques postérieures, à Sârnâth et à Amarâvatî. Sur un fragment de Calcutta, de fantastiques montures prêtent à l'attaque des démons l'élan d'une infernale chevauchée. Nulle part le goût indien pour le macabre et le monstrueux ne s'est manifesté et donné plus librement carrière qu'à propos de cet épisode de la légende. Devons-nous croire que les artistes gréco-bouddhiques traitaient de sang-froid ces allégories, dans le même esprit que Mantegna, par exemple, disperse devant les coups de Minerve la bande grotesque des vices personnifiés ? Traduisaient-ils au contraire de bonne foi sur la pierre, comme nos artistes du moyen âge, dont les diables ont avec ceux-ci tant de rapport, les visions d'une imagination malade ? Il nous est aussi difficile de le dire que de décider, entre les écrivains ou les sculpteurs, lesquels ont copié ici les autres. Ce qui est sûr, c'est que plus d'un de ces types effroyables paraît encore accepté, sans ombre de scepticisme, par les lamas pour les images de leurs divinités comme pour les masques dont s'affublent les acteurs de leurs mystères. Assurément il se peut que ces extravagantes difformités aient eu un succès particulier auprès des barbares ultramontains : mais il ne faudrait pas croire que ces recherches d'horreur soient étrangères à l'esprit de l'Inde, ni, dans l'Inde même, particulières au Bouddhisme. Sans remonter aux descriptions de démons toutes pareilles que l'Atharvaveda et le Mahābhārata nous donnent, c'est encore sous les mêmes couleurs qu'à l'heure actuelle les purohita ou brahmanes officiants de Hardvâr dépeignent aux nombreux pèlerins qui s'y pressent le cortège dont le dieu Çiva se fit suivre pour interrompre en ce lieu même le sacrifice de Dakṣa : et c'est aussi ce qui fait, pour aller jusqu'au bout de notre pensée, que nous sommes moins touché que M. Grünwedel de l'allure hellénique de ces représentations(1).