L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s1.t4: § IV. Vajrapâṇi
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s1.t4
- Language
- French
§ IV. Vajrapâṇi
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Le fait a pu prêter à diverses interprétations¹; mais il est établi sur trop de documents pour être contestable. Si nous nous en tenons aux seuls bas-reliefs reproduits ici, il n'est presque pas une illustration, de la figure 182 à la figure 282, où nous n'apercevions le Bienheureux flanqué de cet inévitable acolyte. On ne peut à chaque fois manquer de le reconnaître grâce à son attribut, le foudre (vajra) : à la vérité, il partage ce signe de reconnaissance avec Indra, mais on verra plus loin qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre². S'il n'apparaît pour la première fois qu'au moment du « Grand Départ de la Maison », en revanche il ne disparaît définitivement qu'après le Parinirvāṇa : pendant plus d'un demi-siècle il reste ainsi attaché aux pas du Maître. Le plus souvent il semble n'être qu'un spectateur impassible, encore que bénévole, des incidents qui se déroulent sous ses yeux. Parfois son attitude un peu équivoque a pu faire douter de ses bonnes dispositions à l'égard du Buddha : c'est ainsi que, par exemple, sur les figures 227 et 266, il semble détourner la tête avec affectation du péril que court le Maître; mais il ne faut pas s'y tromper : ce n'est chez lui qu'une manière de contenir la juste indignation — clairement traduite par son geste de la figure 302 — que les adversaires du Bienheureux lui inspirent. De même l'éclairage défectueux d'une photographie (cf fig 281) avait fait croire qu'il laissait éclater sa joie auprès du lit du Parinirvâna (1) • nous avons dû reconnaître que son geste, là comme ailleurs (fig. 276, 278, 437), exprimait au contraire sa douleur, celle-ci même est parfois si vive qu'il gît à terre, prostré sous son poids (fig. 277, 279, 280) .Qu'en temps ordinaire il soit d'ailleurs le très humble et très obéissant serviteur du Maître, c'est ce dont le jeu de scène de la figure 326 (cf. fig 199, 232 b et 331, où il a également dans la main droite le chasse-mouches) ne permet pas de douter.
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¹ Nous ne reviendrons pas sur leur compte, on les trouvera excellemment récapitulées dans les deux études de MM É. SENART, *Vajrapāṇi dans les sculptures du Gandhāra* (Actes du XIVe Congrès Internat. des Orientalistes, t. I, Paris, 1905) et J PH VOGEL, *Le Vajrapāṇi gréco-bouddhique* (B. E. F. E-O, IX, 1909, p. 523; cf plus bas, p. 60, n 1 et 84, n.° 3) Notre interprétation ne fait en somme que développer celle déjà proposée par M. S. D'OLDENBOURG dans le *Bull. de l'Acad des Sciences de S.-Pétersb.*, XIV, 1901, p 223-224 : nous tenons à le reconnaître dès le début
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² Cf. plus bas, p 202 et suiv.
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¹ Nous avons déjà dit (I p 564) que cette méprise avait été l'origine de l'identification de Vajrapâni avec Mâra, hypothèse si séduisante et qui rendait si bien compte du double aspect du personnage que pour notre part nous n'y avons renoncé que devant le témoignage formel des scènes complètes de la «Tentation» (cf 201), quand celles-ci furent enfin venues à notre connaissance (cf plus bas, p 197 et suiv, l'iconographie de Mâra) — Sur l'attitu le que Hiuan Tsang prête à Vajrapâni près du lit de Parinirvana, il faut consulter encore T Watters On Yuan Chwang's Travels in India, II p 35 36 (S Beal, Rec, II, p 36 37 a rompu's complètement cet épisode dans sa traduction comme dans ses notes)
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² Il suffit de combiner les deux passages, Lal vist, éd, p 66 et 219, tral p 65 et 193 Les Guhyakas (génies des cavernes avant de devenir ceux des «mystères»?) ne sont pas moins connus du Mahâvastu (voir l'index de l'éd Senart) et de la littérature brahmanique (Mahabh, I, 35, Manu, XII, 47)
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FIG 326. — LE BUDDHA ET VAJRAPĀṆI (cf. fig. 189). Museum für Völkerkunde, Berlin. Hauteur : 0 m 40.
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Telles sont les données de nos bas reliefs; et si nous n'en trouvions pas la confirmation dans les textes, ce serait tant pis pour ces derniers : il en faudrait seulement conclure que nos monuments figurés nous font pénétrer plus avant qu'eux dans les superstitions populaires du Gandhâra Mais en fait les écritures n'ignorent pas plus que les monuments la présence assidue de ce comparse officieux Le Lalita-vistara ne se borne pas à le faire apparaître juste au même moment de la biographie, exactement à l'heure où le Bodhisattva va abandonner sa maison pour embrasser la vie errante (I, p 358) : il nous renseigne encore sur son attribut, son nom, sa naissance D'après lui, «l'esprit» en question tire son origine de ce clan de Yaksas que l'on appelait Guhyakas, il se nomme Vajrapâni, et l'arme qu'il tient en main est le foudre Il serait difficile d'exiger plus de précision (2) Et l'on ne peut davantage dire que ses interventions ne soient fréquemment notées. Sans doute, lorsque le Buddha « conçoit une pensée mondaine », de plus grands personnages que Vajrapâni, à commencer par les grands dieux Indra et Brahmâ, sont censés se mettre en branle pour l'accomplir : mais le
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FIG. 327. — VAJRAPÂNI-EROS. FIG. 328. — VAJRAPÂNI HERAKLÈS.
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Fig. 327. Musée de Lahore. Détail du n° 31. Hauteur de la tête : 0 m. 04. Fig. 328. Musée de Lahore. Détail du n° 522. Hauteur de la tête : 0 m. 06.
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génie particulier du Maître n'en est pas moins donné de façon courante comme son aide-de-camp ordinaire, et, si l'on peut dire, le représentant toujours prêt de son bras séculier. C'est lui que le Bienheureux charge par délégation spéciale, tel un archange, de la protection d'Êlâpatra converti (I, p. 505 et suiv.) ou de la subjugation du dragon Apalâla (I, p. 548 et suiv.). C'est lui qui pratique une brèche dans les murailles de Bhadrankara pour permettre à la foule de se précipiter plus vite aux pieds du Maître (1), lui qui achève la déroute des six chefs des sectes rivales (2), lui qui protège le Bienheureux contre les traîtresses embûches de Devadatta (3). Des textes tibétains en feraient même, d'après un renseignement que veut bien nous communiquer M. d'Oldenbourg, le saha-ja (4) du Buddha. Il semble avoir été particulièrement populaire parmi la secte des Sarvastivâdins, qui fut aussi la plus répandue dans le Nord-Ouest de l'Inde, mais il ne faut pas croire qu'il soit inconnu des autres écoles. Ni les Thérâvâdins ni les Mahâsanghikas n'ignoraient son existence. Dans un sutta pâli, c'est lui qui brise l'intraitable orgueil du brâhmane Ambattha (5), et il est clair que le Mahavastu le considère comme un complément indispensable d'une apparition du Buddha (6). Enfin, quand les textes postérieurs conseillent aux prédicateurs bouddhiques de s'en servir comme d'un épouvantail pour les pécheurs (7) ou le font sous une forme terrible triompher de Mahêçvara en personne (8), ils n'oublient pas qu'en dépit du pouvoir extraordinaire qu'il doit à son dévouement pour la Bonne Loi, ce n'est après tout qu'un Yaksa et c'est bien ainsi que nos sculpteurs le conçoivent.
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Si même l'école du Gandhâra n'avait connu qu'un type de Yaksa, toutes les incertitudes passées sur l'identité de Vajrapâni auraient été promptement fixées. Mais nous avons déjà pu constater comment ce type était resté aussi indécis et flottant que le sont en tout pays les conceptions populaires au sujet des « esprits ». Du moins retrouvons-nous attribués à notre personnage, exactement les mêmes caractères extérieurs de costume ou de physio
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¹ Divyavadana, p 130 Cf Brhath-tha-çloka-sangraha, éd. LÉVI, v 324
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² Bodhisattvavadana-kalpalata, XIII 57 (pour la restitution de la stance, cf J. A. janv février 1909 p 32)
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³ SCHIEFNER, Leben, p 281, ROCKHILL Life, p 92 on se rappelle les rapports étroits de ces derniers documents avec le canon de Sarvastivâdins
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⁴ Cf II p 43 n 2 et p 47
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⁵ Cf RHYS DAVIDS, Dialogues, part I p 117, il est vrai que Buddhaghosa semble avoir déjà perdu la tradition sur ce point (cf plus bas, p 202) et glose Vajrapâni par Indra Voir aussi Kelsilajataka (n° 202) et, pour un épisode analogue T. WATTERS, On Yuan Chwang's Travels in India, II p 36
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⁶ Mahavastu, I, p 153, 1 10 - Cf Saddharma pundarika, éd KERN p 445
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⁷ Bodhisattva-bhûmi, ms de Cambridge Add 1702, fol 6a a le passage nous a été signalé dès longtemps par feu C. BENDALL
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⁸ SCHIEFNER, Leben, p 244, cf B. F. I. O. IX, 1909 p 48
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Fig 329 — VAJRAPANI HERMÈS Fig 330 — VAJRAPANI DIONYSOS Fig 329 Musée de Lahore d'après 943 Hauteur du personnage 0 m 90 Fig 330 Musée de Lahore d'après 291 Hauteur du personnage 0 m 11
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nomie qui ont déjà servi pour les Yaksas(1) Ses innombrables exemplaires se partagent eux aussi en imberbes (voir pour ne citer que les spécimens les plus nets, les figures 182 189 191 194, 197-199, 245, 251b, 256, 270 272 274 278 327
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(1) M SENART est arrivé de son côté à la même constatation : tantôt une figure barbue d'adulte tantôt un éphèbe imberbe (loc la d. p 121)
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329-330, 333-334) et en barbus (cf. de même les figures 193, 195, 213, 220, 226-227, 238 a, 243, 266, 267, 271, 276, 277, 281, 326, 328, 331-332). Si à présent nous examinons de plus près les premiers, nous constaterons vite chez eux une tendance à revêtir, sous l'influence des souvenirs classiques, l'allure d'un Mercure, d'un Amour ou d'un Bacchus : particulièrement caractéristiques à ce point de vue sont la figure 327 (cf. fig. 198) où une bandelette antique presse la longue chevelure d'un Vajrapāṇi-Eros ; la figure 329, où il a les cheveux courts d'Hermès ; la figure 330, où il adopte les grosses boucles d'un Dionysos. Quant au type barbu, il oscille pour les mêmes raisons entre deux adaptations possibles. L'une, d'allure faunesque, convient bien au caractère volontiers sylvestre des Yakṣas : elle est surtout marquée sur les figures 227, 243 et 332(1) par les yeux torves, la barbe et les cheveux incultes, le rictus de la bouche et même la forme pointue de l'oreille qui rappelle celle des Égipans. L'autre nous paraît avoir été suggérée à l'artiste soit par la notion du vajra, soit par le fait que parfois ce vajra est tenu à la façon d'une massue ; et ainsi le « porteur du foudre » tourne tout naturellement soit au Jupiter, soit à l'Hercule. Nous citerons tout particulièrement comme exemples en ce genre les figures 193, 226, 266, 328, 331 et 441. Mais ici encore nous ne devons pas nous en tenir aux seules figures d'une individualité particulièrement accusée (cf. II, p. 46) et négliger pour les exceptions le témoignage moyen de l'ensemble. Le Zeus ou l'Hermès, l'Héraklès ou l'Eros d'occasion n'est après tout qu'un Yakṣa comme les autres, en dépit de son cachet personnel. Il suffit, pour s'en assurer, de comparer parmi les Vajrapāṇi barbus ceux des figures 328 et 331 avec les atlantes des figures 87 et 325 ou ceux des figures 326 et 332 avec le génie de la figure 313 — et, parmi les imberbes, ceux des figures 327, et 329-330 avec les figures 84 et 314, ou encore celui de la figure 182 avec les porteurs des pieds du cheval sur la même scène : il n'en faut pas plus pour constater la parfaite similitude de tous ces personnages qui, avec ou sans foudre, ne sont au même titre que des Yakṣas.
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¹ Notons encore, dans le même groupe, le Vajrapāṇi-Silène, si bien caractérisé, du n° 143 du Musée de Lahore; il est malheureusement peu visible sur notre figure 208 c, mais consultez J. I. A I., 1898, pl X, 4.
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Ce qui est vrai des différents types de Vajrapāṇi ne l'est pas moins de ses divers costumes : à quelques exceptions près, dont le caractère hellénisant est clairement marqué, il n'en est aucun qui ne convienne en définitive à un « esprit » d'assez basse caste. Tout d'abord — et dans les mœurs indiennes c'est là un trait essentiel à ce point de vue — il ne porte jamais aucun bijou(1). Même sur certains bas-reliefs, où il semble que l'artiste ait poussé jusqu'au bout la docilité aux préjugés populaires, il lui enveloppe la tête d'un pan d'étoffe (fig. 256 a, 333) exactement comme s'il s'agissait d'un paria (cf. fig. 250 et II, p. 8). Le plus souvent il le vêt d'un simple pagne ou caleçon à l'indienne, d'ordinaire fort court : tout au plus jette-t-il par-dessus une sorte de châle flottant. Tel est le costume de Vajrapāṇi, ainsi qu'on a pu le constater tout à l'heure, dans l'immense majorité des cas, et par suite le seul sur quoi des conclusions valables puissent être fondées. Il est néanmoins permis de relever les quelques variantes où se marque le mieux l'influence classique, telles par exemple que la chlamyde nouée autour du cou de celui de la figure 245 ou la peau de lion dont se coiffe celui de la figure 317 et dont il ramène également les pattes sur sa poitrine. Parfois nous rendrions volontiers la routine du sculpteur responsable de ces apparentes originalités. Si sur les figures 226 et 274 il drape étroitement l'himation de Vajrapāṇi autour de son buste, c'est encore, croyons-nous, sous l'influence de ses souvenirs d'école. De même que tout à l'heure nous avons vu le foudre, campé comme une massue ou un caducée, lui suggérer les types d'Hercule ou de Mercure, ici le même attribut, en lui rappelant le rouleau de manuscrit tenu dans la main gauche par le prétendu
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(1) A ce point de vue même, la simple ceinture qu'il porte sur la figure 334 est une exception à noter.
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« orateur », lui a suggéré, de façon aussi exceptionnelle qu'irrésistible, l'attitude et le costume du Sophocle du Musée de Latran (1). Il est non moins rare, mais pourtant il arrive que les plis lâches du manteau laissent apercevoir la nudité de Vajrapâni (fig. 199 et 329), ou même qu'il soit nu comme l'antique (fig. 232 b, 251 a, 257 a). On trouvera encore des exemples où la languti indienne s'est changée en un pagne relevé sur la hanche à la mode classique (fig. 331). D'autres fois elle est remplacée par une tunique qui, en façon d'exomide, laisse l'épaule droite découverte (fig. 189, 276, 326, 332), ou qui, au contraire, monte jusqu'au cou. La plus caractéristique en ce dernier genre est celle de la figure 334, pressée à la taille par une ceinture à gros grains : sa coupe, qui rappelle le chiton du prétendu « Bon Pasteur » (fig. 324) est encore soulignée par des sortes de cnémides (2). Mais — ne craignons pas de le répéter une fois de plus — toutes ces indécisions ou ces fantaisies, auxquelles le vague des croyances populaires condamnait ou autorisait les artistes, ne doivent pas nous faire perdre de vue la nature foncière de notre personnage. Sous toute la variété des déguisements où il se complaît, Yaksa il est et Yaksa il demeure.
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Il nous faut en venir enfin à l'attribut qui, au milieu de toutes ces variantes, nous a servi de point de repère et de signe indéniable d'identification : nous voulons parler de ce foudre au prestige duquel, comme l'a remarqué M. Senart, Vajrapâni doit, outre son nom, l'étonnante fortune qu'il devait faire dans la mythologie postérieure du Bouddhisme. Mais notre premier soin doit être justement de dépouiller, à l'exemple de nos sculpteurs, le vieux vajra védique (3) de tout le mythique cortège des idées que l'Inde y assocrait, pour n'en considérer que la forme matérielle et concrète. De même que le *cakra*, la fameuse « roue solaire » se réduit, une fois en main, à n'être plus qu'une variété d'arme de jet — sorte de disque évidé et affilé sur le bord extérieur — de même le *vajra*,
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¹ Nous aurons à revenir plus loin sur ce type à propos de Buddha à la fin du chapitre XVIII (cf. fig. 454 b et 594)
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² Il porte les mêmes sur la figure 276. Il faut en rapprocher les jambières du Yaksa Pâncika (fig. 386-390)
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³ Cf. Vajrapâni, dans P. W. et Rig-Veda, IV, 22, 1-2. Si ce carreau de foudre a eu jadis quatre pointes, remarquons qu'il les retrouvera dans les doubles vajra en croix des lamas tibétains. — Voir d'autre part Th. BLINKENBERG, The thunder-weapon in religion and folklore, Cambridge 1911 ch. VI et p. 113
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FIG 331 — VAJRAPANI-ZREE FIG 332 — VAJRAPANI-PAN
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FIG 331 : Musée de Lahore, détail du n° 2122 (Sikri) Hauteur du personnage 0m 21
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FL 332 Musée de Lahore, détail du n° 901 Hauteur du personnage 0m 22
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en tant qu'attribut, devient une simple masse d'armes qu'on saisissait par le milieu, à la façon des haltères Il se montre à nous sous l'aspect d'une sorte de double pilon, renflé aux deux extrémités, et ordinairement arrondi, parfois aussi pourvu d'arêtes, mais non plus de ces pointes qu'on lui voit encore à Sanchi¹ Il présente ainsi une ressemblance, trop évidente pour être fortuite, avec un des attributs que brandit Çiva sur les monnaies des Kusanas (pl V, 10) ¹ et que l'iconographie a plus tard interprété, par une confusion facile, comme un tambourin en forme de sablier Quoi qu'il en soit, cette arme invincible suffit à distinguer Vajrapâni entre tous les Yaksas Elle ne saurait se confondre en effet avec la boule d'Âtavika (cf fig 253 et 323) ni avec la « masse de fer » (ayah-kûta) que brandissent dans les textes d'autres génies ² C'est tout à fait par hasard qu'il croit utile de se munir en outre de la large épée indienne (fig 140, 227, 270) comme tels de ses congénères de l'armée de Mâra (fig 306) Il faut avouer d'ailleurs que son foudre ne laisse pas de l'embarrasser quelque peu Assurément il n'ignore pas que cela se tient par le milieu (cf fig 184, 189, 191, 193-194, 197, 226, 243, 251, 256, 267, 272, 274, 276 278, 281, 326, 332), mais fort souvent il se contente d'en faire reposer l'extrémité inférieure sur la paume de sa main droite ou gauche (fig 187, 195-198, 199, 213, 229, 266, 271, 329, 330, 334) Parfois même, mais ceci à titre tout à fait exceptionnel, il le maintient appuyé d'un bout sur sa hanche gauche (fig 331) ou droite (fig 222) On dirait que, chez lui, la notion du foudre parfois s'oblitère, avec les résultats connexes que nous avons constatés, au profit du sceptre de Jupiter, de la massue d'Hercule ou du caducée de Mercure Mais si diverses que soient aussi ces attitudes, toutes rentrent dans une même formule générale que nous a amicalement suggérée l'admirable perspicacité de M Foucher c'est toujours au fond celle du licteur flanquant, faisceau en main, le personnage consulaire Or demanderons-nous, qu'importent, sur un monument quelconque de l'époque romaine, l'âge, la taille, la physionomie, l'équipage ou la pose même du licteur? Chez lui, il n'y a que le faisceau, ou même le fer de hache emmanché dans le faisceau, qui compte Nous en dirons autant du vajra pour le « porteur du foudre » C'est l'instrument symbolique du magique pouvoir de son Maître, exactement comme le faisceau romain était l'insigne traditionnel de la royauté, puis de la plus haute magistra-
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¹ Dans la main des dieux sur la faça le du pilier de droite de la porte Est — C'était d'ailleurs la meilleure des armes si l'on en croit la *Bhagavad gîtâ*, x 28
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¹ P GARDNER Cat pl XXVI 12 XXVIII 14 16 et I LXV et I SMITH Cat, pl XI, 9 y voient avec raison un foudre Cf A'GRÜNWEDEL Mythol gr à l'index s v damaru
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² Jat., n° 347
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[Figure: Fg 333 — VAJRAPANI COSTUMÉ EN PARIA Musee de Lahore, f agne t du n 97 Hauteur to ale 0m 19]
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ture républicaine Aussi cet objet reste-t-il à travers tous les hasards et les jeux de la fantaisie ou de la coutume artistiques, le signe certain et — heureusement pour les iconographes — aisément reconnaissable de son identification Pas plus que la diversité de ses types ou de ses costumes, celle de ses attitudes ne saurait à aucun moment nous dérouter C'est bien visiblement ainsi que l'entendaient nos sculpteurs. Forts de cet emblème significatif, ils s'en sont remis à lui du soin de nous faire constamment identifier Vajrapâni, non à son aspect, mais à son rôle : et en effet, ce n'est pas, à proprement parler, un personnage; c'est, comme on dit en langage de théâtre, un « emploi »(1). Dès lors, pourquoi se seraient-ils fait scrupule d'user à son occasion, puisque Yaksa il y avait, des multiples modèles dont ils disposaient pour figurer les génies? On dirait même qu'ils s'appliquent, par amour de la variété, à déployer toutes les ressources de leur répertoire. Sur des stèles ou des frises à plusieurs compartiments et tout entières de la même main, on voit l'aspect du porte-foudre changer d'une scène à l'autre. C'est ainsi que sur le pourtour du stûpa de Sikri (fig. 73) le Vajrapâni est tour à tour barbu ou imberbe (cf. par exemple fig. 243 et 245). Le même contraste voulu se retrouve chez lui sur les deux panneaux aujourd'hui séparés par tant de lieues, mais qui ornaient jadis le même édifice, des figures 189 et 326, ou sur les deux étages de la figure 238, etc. Dès lors, nous ne serons pas outre mesure surpris qu'il lui arrive de prendre à l'intérieur du même cadre deux types et deux costumes aussi différents que sur la figure 274(2). Tout ce qui précède lèverait, s'il en était besoin, nos dernières hésitations devant cette mise en scène, au premier aspect déconcertante (cf. I, p. 553) : c'est bien Vajrapâni qui est là par deux fois représenté, à la fois en qualité d'appariteur ordinaire du Maître et de ministre spécial de ses volontés comme dompteur du dragon « Au moment même, dit excellemment M. Senart(1), où il l'éloigne du Buddha pour cet office, le sculpteur le dédouble et le conserve aux cotés du Maître dans sa pose consacrée, tant il est conçu comme un garde du corps attitré inséparable, du Buddha ». Ce n'est pas tout : si notre hypothèse sur les origines populaires de Vajrapāṇi sont justes, chaque Buddha, quels qu'en soient le nom et l'époque doit en raison de son exceptionnelle dignité, être escorté de son Yakṣa, or telle est bien la façon dont l'imagination des artistes, reflétant les croyances des donateurs concevait les choses. Cette sorte d'incarnation de sa puissance surhumaine ne manque pas d'apparaître aux côtés du Buddha Dīpaṃkara (fig. 140-141). Et nos bas-reliefs n'ont eu garde de s'arrêter en si beau chemin. Sur une frise malheureusement incomplète mais qui représentait sans doute les sept Buddhas passés de notre âge en compagnie du Messie Maitreya, chacun d'eux est régulièrement flanqué de son Vajrapāṇi (fig. 136, cf. 77 en bas et 457). On peut dire que ce monument nous apporte la confirmation et comme le couronnement de notre théorie car aucun des trois Vajrapâni conservés ne se ressemble et pourtant qui ne voit ici que les variations de leur type ne peuvent rien ôter à l'identité de leur fonction, ni par suite de leur titre?
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¹ Telle est la solution que nous proposerions à la difficulté — certainement très grave — soulevée par M J Ph Vogel, dans son article déjà cité du B. E F E O (1909, p 525) contre les hypothèses « qui considèrent notre Vajrapâni comme représentant un seul et même personnage de la légende bouddhique. Vajrapâni apparaît sous des formes si diverses que nous sommes forcés d'admettre qu'il n'a pas partout le même rôle... Nous croyons au contraire que c'est sur l'uniformité constante de son rôle que se fonde la relative unité du personnage et que ses variations d'aspect ne sont qu'une compensation, autorisée par son caractère subalterne, à la monotonie de ses perpétuelles réapparitions.
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² Cf. encore les deux types imberbe et barbu, sur A. M. J., pl 96 (cf I, p 434) — Dans le même ordre d'idées on peut noter le même contraste entre les deux Pâncika javanais et d'ailleurs tout voisins des figures 513 et 514.
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¹ Loc. laud., p. 124.
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FIG. 335 — VAJRAPANI COIFFÉ À LA TOQUE. Musée de Lahore, d'après n. 821. (Il est le 2e personnage à g.)
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En raison même, si l'on peut dire, de cette persistance dans l'imprécision, il serait chimérique, nous le craignons, d'attendre de frises du même genre, s'il s'en découvrait de nouvelles, des données sûres sur l'aspect spécial du Vajrapâni de tel ou tel Buddha nommément désigné. Toutefois nous ne doutons pas que si la figure 136 était complète, nous y aurions trouvé, déjà réalisés côte à côte au Gandhâra, les «huit Vajrapâni» (à raison d'un par Buddha passé ou futur), dont nous parle couramment Hiuan-tsang¹. Ce nombre, pour consacré qu'il soit, ne nous semble leur avoir été assigné que par voie de conséquence, d'après celui des Bienheureux de notre âge du monde, dont ils sont l'escorte obligée. Il n'en fallait pas davantage pour ouvrir la voie aux fantaisies décoratives qui s'étalent sur les parois des sanctuaires du Turkestan chinois². Car il est à remarquer que les images de Vajrapâni, du moins dans ses fonctions d'assistant du Buddha, sont aussi nombreuses dans la Sérinde qu'elles sont rares dans l'Inde propre. Il est probablement exagéré de dire qu'il n'a jamais été figuré dans l'école de Mathurâ³. Du moins avons-nous cru l'apercevoir en double exemplaire sur le Parinirvâna de la figure 282 (cf I, p 565). Mais nous devons reconnaître que nous n'avons pas d'autre spécimen à citer, et, d'autre part, c'est tout juste si nous croyons en découvrir une représentation certaine(1) sur les sculptures d'Amarâvatî. Longue serait au contraire la liste des illustrations déjà publiées du Vajrapâni-licteur dans la Haute-Asie. Évidemment il s'y multipliait dans un milieu favorable, à la faveur des idées régnantes qui réclamaient, tout comme au Gandhâra, la présence constante auprès du Bienheureux de son génie gardien. C'est justement le sens symbolique et l'utilité pratique de ce rôle que ne semblent plus comprendre les bouddhistes du bassin du Gange et du Dekhan. Sans perdre leur dévotion en Vajrapâni, voire même tout en élargissant sa place dans leur panthéon, ils ont rompu le lien spécial qui le rivait à la personne du Maître.
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¹ Mém, I p 319 et 340, Rec, II p 22
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² M le Prof A GRÜNWEDEL (Idikut schari p 136 et fig 132) cite une cella du Turfan dont la voute est ornée de 48 images du Buddha et derrière l'épaule de chacun d'ces derniers se tient un Vajrapâni porteur du chasse-mouches et du fouet. Non moins nombreuses sont les représentations citées ou figurées dans les Altb Kult Turk du même auteur, ou le Chotscho de M VON LE COQ. Nous aurons à revenir plus bas, p 160, sur le fait que ces Vajrapâni sont armés de pied en cap
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³ J-PH VOGEL, Mathurâ Cat, p 127, à propos du fragment n° II, en cite un nouvel exemple
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Ici s'arrête d'ailleurs pour nous l'histoire de ce personnage protéiforme. Ce serait sortir de notre sujet que de prétendre, soit remonter jusqu'à ses problématiques origines mazdéennes, soit le suivre à travers l'iconographie postérieure de l'Inde, tantôt comme Bodhisattva d'aspect bénin, tantôt comme Dharma pâla d'allure furibonde(2). Tout au plus devons-nous rappeler en passant la séduisante hypothèse de M. Grünwedel qui rattacherait à la double forme gandhârienne, l'une juvénile et l'autre hirsute, de notre Yaksa, l'origine de cette double transformation, d'une part en idéal pour les fidèles et d'autre part en épouvantail pour les impies. Ce qui nous importe avant tout, c'est que, de toutes manières, nous trouvons dans l'école gréco-bouddhique l'amorce de cette évolution. Ici encore nous ne saurions mieux faire que de céder la parole à M. Senart(3), qui, lui non plus, ne croit pas « que l'on puisse isoler le Vajrapâni mahâyâniste de notre Vajrapâni plastique. Tout, au contraire, semble les relier étroitement. Et comment douter que, par sa fonction uniforme et caractéristique de suivant, de protecteur armé du Buddha à travers sa carrière religieuse, il ne s'achemine à sa fonction plus générale, plus systématique de patron du Bouddhisme? Si le double aspect — combattant redoutable et Bodhisattva serein — qu'il assume dans l'imagerie, rappelle encore ses origines de génie subalterne en même temps qu'il affirme sa promotion à une dignité plus haute, il n'empêche que sous l'un ou sous l'autre, il ne soit essentiellement un protecteur de la religion, et n'apparaisse ainsi comme le continuateur naturel du Vajrapâni des sculptures ».
Cites (12)
- Jātaka — Pāli
- Mahābhārata — Sanskrit
- Mānava Dharmaśāstra — Manu & Bhṛgu, Sanskrit
- Ṛgvedasaṃhitā — Sanskrit
- Bhagavadgītā — Vyāsa, Sanskrit
- Bodhisattvāvadānakalpalatā — Kṣemendra, Sanskrit
- Mahāvastu — Sanskrit
- Bṛhatkathāślokasaṃgraha — Budhasvāmin, Sanskrit
- Divyāvadāna — Sanskrit
- Saddharmapuṇḍarīkasūtra — Sanskrit
- Lalitavistarā — Haribhadra Sūri, Sanskrit
- Sāñcī