Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c8.89
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c8.89
- Language
- French
v2.c8.89
En rentrant à Katmandou je trouve la route bordée d'une haie de spectateurs comme à nos jours de mi-carême ; les femmes ont fait toilette, vêtues de jupes démesurées, qui se gonflent comme des ballons. On attend le passage de la Mâgha-Yâtrâ. Et moi aussi je la verrai. En ville, la pluie d'hier a mariné les immondices tout au long des chaussées, et dans la poussée de la foule la puanteur est intolérable. Heureusement il suffit au mukhya, pour me frayer un passage, de crier : *Ho! sahib pandit!* et les rangs s'écartent. J'arrive à m'installer sur une terrasse en avant du temple d'Annapûrnâ et du coup je deviens moi-même la yâtrâ, le spectacle, le point de mire universel. Un groupe de brahmanes s'approche, entame la conversation en sanscrit, et une joute aimable s'engage que la foule suit amusée. Voilà le défilé ! Des enfants nus portant un bâton couronné d'une grosse boule hérissée de pailles dorées, le soleil peut-être ? au-dessous une orange. Dans des palanquins, des adolescents nus assis ; sur leurs genoux des lampes où brûle l'encens ; sur une grande plate-forme, un garçonnet peinturluré de vert, vêtu d'oripeaux pailletés, les yeux cerclés de noir, immobile et grave, fait Râma ; à sa gauche une délicieuse Sîtâ, un type idéal de beauté enfantine, les yeux en extase. Devant eux un éphèbe nu, élégant et harmonieux comme une sculpture antique, l'arc en bandoulière, c'est Lakṣmaṇa. Du grand sabre nu qu'il tient à la main, il coupe le nez à une poupée colossale, hideuse, les cheveux dénoués et tombants, la face d'un oiseau de proie ; c'est Çûrpanakhâ. Puis sur une autre estrade ambulante Hiranya-Kaçipu, avec une tête de sanglier, déroule les ficelles rouges qui symbolisent ses entrailles arrachées, tandis qu'en face de lui un enfant immobile, les mains jointes, représente Prahlâda. Et puis c'est une foule de petites chapelles avec de petites statues portées sur des brancards, et des chœurs d'hommes et d'enfants, et des vînâs et des trompettes et des flûtes et des tambours. Tout était bien fini, lorsque mon ami Deb Sham Sher s'offre aux acclamations du populaire. Il me voit, donne ordre de me faire place, et la terrasse où je suis se vide en un clin d’œil ; nous nous mettons à causer, et de quoi ? De mes manuscrits. Il doit m’en envoyer cinq à l’examen et il sera heureux de faire hommage de celui que j’aurai choisi à moi et à la République française.