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La formation de la langue marathe c4.s3.t7: III. Cérébralisation spontanée

La formation de la langue marathe c4.s3.t7

Language
French

III. Cérébralisation spontanée

c4.s3.t7.1

§ 117. Tout différent du précédent est le cas où une ancienne dentale est devenue cérébrale spontanément, ou du moins sans influence reconnaissable. Les exemples en sont extrêmement rares en sanskrit : la racine védique *ḍi-* « voler » est devenue en sanskrit classique *ḍi-* ; c'est le seul mot à initiale cérébrale dont on connaisse l'origine ; la cérébrale se rencontre encore à l'intérieur de quelques mots rassemblés dans la grammaire de M. Wackernagel (§ 148 b, p. 173) et dont aucun ne remonte jusqu'au Véda. La liste s'allonge dès qu'on arrive à la plus ancienne période du prākrit classique : tandis que Vararuci considère *maḍa-* et les autres participes de racines en *-r-* comme appartenant à la māgadhī, il attribue au prākrit commun, non seulement *paḍisara-* (*prati-*), *paḍhama-* (*prathama-*), *siḍhila-* (*çithila-*, pour *çr-*) où l'influence de l'*r* a pu encore se faire sentir, mais *paḍāa* *veḍisa-* (II, 8) *ḍola-* *ḍaṇḍa-* *ḍasaṇa-* (II, 24) et les racines *paḍ-* (*pat-*) *saḍ-* (*sad-*) *kaḍh-* (*kvath-*) (VIII, 39, 51 ; Beames, I, 219 sq.) Aux périodes les plus basses du prākrit le phénomène prend une extension considérable, sans qu'on puisse davantage en déterminer les conditions ; c'est alors que la nasale dentale en particulier devient cérébrale en toute position (*ṇa ṇaḥ sarvatra*, Varar. II, 42 ; cf. Pischel, § 224). Enfin, à l'époque moderne les mots attestés avec occlusive cérébrale en sanskrit ou en prākrit conservent cette cérébrale, et la nasale intervocalique est restée cérébrale dans le groupe marathe-guzrati-sindhi-penjabi : de plus *l* intervocalique s'est cérébralisé comme la nasale dans trois de ces dialectes.

c4.s3.t7.2

Ici encore il semble qu'il s'agisse d'un phénomène dialectal, mais réparti tout autrement que dans le cas d'influence de *r*. A l'époque ancienne, il est remarquable que ni les inscriptions d'Açoka ni les fragments connus de drames bouddhiques n'apportent d'exemples de cérébralisation spontanée autres que ceux du sanskrit : au contraire la cérébralisation spontanée est particulièrement fréquente en māhārāṣṭrī classique et dans les prākrits jainas. A l'époque moderne ce sont trois dialectes occidentaux qui seuls connaissent *ḷ* cérébral; ce sont les mêmes dialectes, avec le sindhi et peut-être certains parlers du nord-ouest himalayen (v. Grierson, *Piśāca lang.*, p. 19) qui ont conservé *ṇ* intervocalique; enfin c'est le groupe occidental, et dans ce groupe le sindhi qui est connu pour affectionner particulièrement les occlusives cérébrales, là où on attendrait des dentales (Beames, I, 236 ; Grierson, *Phon.*, § 55, 57, 91).

c4.s3.t7.3

En marathe, les exemples de cérébralisation spontanée se rencontrent à l'initiale et à l'intérieur du mot.

c4.s3.t7.4

§ 118. A l'intérieur du mot, le sanskrit classique présente déjà quelques cas de cérébralisation : ainsi *aṭati*, *uḍumbara-* en regard des formes védiques *atati*, *udumbara-*. La liste s'en allonge quelque peu en marathe ; mais il est remarquable que les exemples remontent au prākrit ancien : *joḍṇem* a déjà son équivalent dans le Dhātupāṭha; *kaḍhṇem* (*kvath-*) et *paḍṇem* (*pat-*), attestés dans Vararuci, se retrouvent dans tous les prākrits ; *meḍh* (*methi-*) se lit dans les aṅgas jainas ; seul *maḍhū* (*madhu-*) paraît récent. Des analogies ont pu jouer ici : c'est par l'influence de *paḍi-* = skr. *prati-* et *paḍhama-* = skr. *prathama-* que M. Wackernagel essaie d'expliquer la cérébralisation de pkr. *paḍai* (§ 133 rem.) ; de même *methi-* a pu prendre la cérébrale de *meḍhra-*, et *madhu-* subir l'analogie d'un doublet perdu de *mau-*, où le *d* de skr. *mṛdu-* se serait cérébralisé. Quoi qu'il en soit de ces tentatives d'explication, il semble bien que ces mots ne sont pas proprement marathes ; il est même significatif que dans le mot *umbar* le marathe s'accorde comme le pali et le prākrit avec le védique (*udumbara-*) et se sépare du sanskrit classique qui admet la cérébrale (*uḍumbara-*).

c4.s3.t7.5

A plus forte raison peut-on considérer comme étrangers au marathe les mots où une ancienne dentale intervocalique a été remplacée par *ḷ* ou *r* : on trouve *ḷ*, représentant l'adaptation de *l* à la phonétique marathe, dans les noms de plantes *aḷci* (*atasi*), *kaḷamb* (*kadamba-*), *veḷhā* (*vibhitika-*): l'*l* du premier est confirmé par toutes les langues, celui du second remonte au prākrit ancien ; le troisième est mal attesté et porte peut-être la trace d'une contamination. On trouve encore *ḍoḥḷā* (*dohada-*): mais ici il s'agit en réalité d'un *ḍ* obtenu sous l'influence de *r* (*daurhṛda-*;

c4.s3.t7.6

v. Wackernagel, § 194 b) ; dans *ukhal* le marathe, comme d'ailleurs les autres dialectes, a opté pour *udūkhala-* contre le védique *ulūkhala-* ; d'autre part *r*, qui est proprement un traitement de l'extrême nord-ouest ou de l'orient (voir Grierson, *Phon.*, § 52, p. 5) se trouve dans le nom de nombre « dix » en composition *akrā, bārā, terā, pandhrā, satrā, athrā* (*ekādaça, dvādaça*, etc.) et celui de « soixante-dix » *sattar* (*saptati-*), sur ces mots, voir § 143.

c4.s3.t7.7

§ 119. Plus fréquente, et plus caractéristique, est la cérébralisation de l'initiale. Elle est presque inconnue en sanskrit : *ḍī-* est le seul exemple clair (il a survécu dans les dialectes modernes sous la forme *uḍḍī-*, mar. *uḍṇem*) ; plus tard, on trouve les correspondants de mar. *ḍimb, ḍhāl* ; mais c'est surtout dans la deçī, dialecte occidental, que les exemples sont nombreux : on retrouve dans le recueil d'Hemacandra *ṭār ṭirṭir ṭol ḍamb ḍhāmkaṇ ḍhekā ḍhekūn* ; d'autres langues ont en commun avec le marathe et la deçī les mots *ṭāmk ṭip ḍāvā ḍāl ḍoī ḍokī ḍomgar ḍolā ḍolī ḍhemk* (le sindhi a la dentale *dh*) *ḍher* ; on ne retrouve pas dans le lexique d'Hemacandra, mais d'autres dialectes confirment *ṭalṇeṇ ṭikṇem ṭikā ṭekā ḍamg ḍabṇem ḍomb*.

c4.s3.t7.8

L'explication de ces cas est particulièrement difficile. Dans certains mots il s'agit d'une cérébralisation sous l'influence de *r* en groupe ; de là *ḍoṇ* « canot » à côté de *doṇ* « auge » (*droṇi-*), et peut-être *ḍāmg* (cf. aussi *ḍomgar* ? skr. *draṅga-*) : ce traitement n'est pas indigène en marathe où *dr > d* : ces mots sont donc suspects d'être empruntés à un autre dialecte, peut-être au sindhi (v. Beames, I, p. 336-337).

c4.s3.t7.9

Ailleurs il semble qu'il s'agisse d'une assimilation à une cérébrale du même mot, mais non en contact avec l'initiale : ainsi *ḍākhīṇ* (*dakṣiṇa-*; la cérébrale se retrouve en sindhi, multani et dans le groupe oriental) ; *ḍar* (*dara-*), *ḍav*, cf. *ḍabbā*, forme évidemment empruntée à un dialecte oriental ainsi que la forme à dentale *dabḍa* (*darvī*); *ṭālī* (*tālikā*), *ṭāḷū, ṭāḷeṃ* (*tāla-*), *ṭilā* (*tilaka-*), *ḍoḥḷā* (*dohaḍa-*), *ḍolā, ḍolī* (*dol-*).

c4.s3.t7.10

Cette cérébralisation à distance est en tout cas contraire aux habitudes du marathe ; ce dialecte, comme d'ailleurs son voisin le guzrati, conserve la dentale initiale de *taṃṭā ṭāṭī ṭāṭh thamḍā thomṭ ḍāṭ ḍāḍh ḍāḍhī* : la cérébralisation ne se retrouve dans ces mots qu'en sindhi, en hindi et en bengali (v. Beames, I, 237) ; en tsigane aussi, p. ex. *ran* = skr. *daṇḍa-*.

c4.s3.t7.11

Il est remarquable que dans les mots auxquels cette explication ne s'applique pas, la cérébrale est attestée depuis la plus ancienne période du prākrit classique pour deux familles : celle de skr. damc- (daṇem, ḍamkṇem, sāṃḍas) et de skr. dah- (ḍāj-ṇem, ḍāhṇī, ḍāgṇem) ; les autres ḍhamkṇem, ḍhakkā, ḍhumḍālṇem (et ḍhāmḍhulṇem) ḍhulsṇem sont d'origine obscure, mais se retrouvent aussi dans la plupart des dialectes ; il est donc permis d'admettre ici des emprunts directs ou non à une langue occidentale ; outre les faits cités plus haut, on peut rappeler qu'Açoka écrit à Girnar oṣuḍhāni tandis que les inscriptions orientales portent osaḍhāni (auṣadhāni).

c4.s3.t7.12

Cette hypothèse n'est cependant pas absolument nécessaire ou du moins pas nécessairement unique : le dictionnaire de Molesworth donne comme appartenant au Concan le mot ṭaṇ (tāna-) correspondant à ṭaṇ de la langue normale ; il conviendrait de vérifier si la langue marathe ne combine pas deux séries de dialectes, dont l'une, celle du Dekhan, conserverait les dentales anciennes, et l'autre, celle de la côte, s'accordant avec un groupe dont le sindhi est le dialecte le plus caractérisé, admettrait des types de cérébralisation inconnus à la langue normale. Dans ce cas l'existence de doublets comme ṭāḷū : ṭāḷū, ṭiḷā : ṭiḷ, ḍāhṇī : ḍāhṇem, ḍamb(hī) : ḍamb(hī), ḍomgar : ḍumg, ḍhakkā : ḍhakkā s'expliquerait aisément.

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