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L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v1.c5.s5: § V. État de la question

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v1.c5.s5

Language
French

§ V. État de la question

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Auparavant, il n’est que juste de rendre hommage aux travaux des archéologues, nos prédécesseurs, et d’exposer à quel point le terrain a été déblayé, et la voie frayée par ces pionniers de l'archéologie bouddhique. L'examen des sculptures et des photographies qu'ils ont eues à leur disposition, si décousue que soit d'ordinaire la façon dont les unes et les autres leur sont tombées entre les mains ou sous les yeux, leur a déjà permis d'avancer légitimement un certain nombre de conclusions. Nous en remettons à plus tard la discussion détaillée : mais, dès à présent, nous ne saurions mieux terminer cet essai de bibliographie raisonnée qu'en indiquant les résultats que l'on peut considérer comme acquis à la science au sujet du style, de la date et de l'interprétation de ces monuments.

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LE STYLE. — Le Dr Leitner semble avoir été le premier à forcer l'attention du public européen sur ce qu'il y a de plus intéressant pour lui dans ces sculptures, à savoir les traces d'influence hellénique qu'elles présentent. Maintenant que, devant l'évidence tangible des pierres, la « manière » classique de ces œuvres indiennes, si surprenant que le fait puisse d'abord paraître, est admise de tous, on s'étonne que jusqu'en 1875 elle ait pu être contestée (1). Mais, cette même année, Cunningham se déclarait « entièrement d'accord sur ce point avec le Dr Leitner », et, l'année suivante, E. Curtius se rangeait à la même opinion (2). C'était là un premier point établi. Toutefois l'histoire de l'art grec est longue. Il était besoin de préciser davantage le caractère de ces rapports, et d'y mettre, pour ainsi dire, la nuance. Constatons tout de suite que personne ne songea à établir le moindre rapprochement entre les œuvres du Gandhâra et celles de la grande période attique. Dès l'abord, c'est à l'art de la période hellénistique que l'on songea. Fergusson signalait même de curieuses analogies entre les bas-reliefs bouddhiques et les sarcophages chrétiens du Musée de Latran ou les ivoires du Bas-Empire (3). Serrant de plus près ces

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(1) Numismatic Chronicle, n. s., XV, p. 12, note.
(2) Arch. Survey Rep., V, préface. — Archæologische Zeitung, XXIII, 1876, p. 90 et suiv.
(3) J. Fergusson, History of Indian and Eastern Architecture, p. 72-83 et 169-184, où ces questions sont incidemment traitées à propos des stûpa et des monastères bouddhiques du Nord-Ouest.

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indications assez vagues, M. V. Smith insiste de son côté sur les indéniables ressemblances qu'ils présentent avec ceux que nous ont rendus les fouilles des Catacombes ; s'il n'en vient plus à parler, comme Fergusson, d'une influence « byzantine », il tient du moins pour que cette influence soit, non plus hellénique, mais « romaine »¹.

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¹ V.-A. SMITH, *Græco-Roman influence on the civilization of ancient India*, J. A. S. B., LVIII, part 1, n° 3, 1889. Voir notamment p. 164-166 (où M. V. Smith poursuit planche à planche ses comparaisons entre les recueils respectifs du major COLE et de Th. ROLLER, *Les catacombes de Rome*, 2 vol. in-folio, Paris), et encore p. 156-157 et 172 (où se trouvent les expressions citées).

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Ces ingénieuses remarques ont le mérite, qu'à notre avis elles garderont, d'avoir nettement mis en lumière le style « décadent » de l'école du Gandhâra. Ainsi elles ont fait faire à la question un pas de plus. Mais M. V. Smith nous excusera de ne pas le suivre jusqu'au bout dans les conclusions qu'il en tire. Il va en effet jusqu'à distinguer dans le nord-ouest de l'Inde une école indo-hellénique et une école indo-romaine, ou encore, comme l'appelle, « romano-bouddhique », celle-ci étroitement localisée « dans les environs immédiats de Pêshawar » et « puisant directement son inspiration dans l'art romain ». Or la question est de savoir s'il y a jamais eu un art qu'on puisse appeler « romain », sinon par abus de langage ; tout compte fait, ce que l'on a parfois désigné sous ce nom est en réalité la phase qui, dans l'évolution de l'art grec, coïncida avec le temps de la domination romaine. Sans doute, M. V. Smith ne l'ignore pas : mais il l'oublie trop. Que, dans les catacombes chrétiennes de la campagne de Rome et les couvents bouddhiques du Gandhâra, l'art hellénistique ait subi vers la même époque et pour les mêmes causes, bien qu'en des milieux différents, des modifications analogues, c'est ce que nous admettons volontiers. Mais les affinités que présentent les deux écoles ne prouvent pas le moins du monde qu'il y ait eu « emprunt direct » de l'une à l'autre : tout au plus rendent-elles plus vraisemblable l'hypothèse — sur laquelle nous aurons à revenir — qu'elles ont trouvé dans les ateliers de l'Asie Mineure des inspirations et des modèles communs. Quant à supposer que l'influence romaine ait pu s'exercer dans l'Inde par-dessus la tête des villes grecques d'Égypte et d'Asie, il suffit pour réfuter cette conjecture de l'énoncer. Avec elle tombent les anciens échafaudages chronologiques de M. V. Smith, et il ne reste plus qu'à faire au terme « romano-bouddhique », préconisé par lui, de décentes funérailles. Mais le fait sur lequel était fondée son argumentation n'en subsiste pas moins. Le premier, il paraît avoir démontré, sans conteste possible, que le style des œuvres du Gandhâra, ou du moins de la plupart d'entre elles, est bien ce style déjà médiocre et véritablement cosmopolite qu'au lendemain de la conquête romaine nous trouvons répandu dans toutes les provinces et jusque par delà les bornes de l'empire, et que pour cette raison on peut, si l'on veut, appeler « gréco-romain ».

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LA DATE. — On sent toute l'importance qu'a la question du style quand il s'agit de fixer la date d'une école artistique; encore les raisons de goût et de sentiment ne doivent-elles pas nous faire négliger les témoignages épigraphiques et numismatiques qui restent, après tout, les plus sûrs. Peut-être nous aideront-ils à décider entre les diverses opinions qui ont été avancées par les trois autorités que nous venons de citer. Cunningham eut le grand sens de ne pas faire remonter ces monuments à l'époque d'Alexandre ni même de ses successeurs immédiats : « La plus grande partie, écrit-il en 1875, doit dater de 40 avant J.-C. à environ 100 après ». Plus tard, ses idées se seraient un peu modifiées et il aurait placé l'exécution de ces sculptures entre 80 et 200 de notre ère (1). Quant à Fergusson, il se laisse entraîner par ses comparaisons byzantines et par ses opinions erronées sur la basse époque de la balustrade d'Amarâvatî; tout en admettant que « certaines œuvres pouvaient être aussi anciennes que le Ier siècle de l’ère chrétienne », il estime que le gros d’entre elles est postérieur au IIIe et au IVe et que les séries s’étendent jusqu’au VIIIe siècle (1). M. V. Smith ne partage l’avis de l’un ni de l’autre : se refusant à remonter aussi haut que Cunningham et à descendre aussi bas que Fergusson, il fait tenir son école romano-bouddhique de Pêshawar entre 200 et 450 de notre ère (2).

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¹ *Arch. Survey Rep.*, V, p. VI; cf. *J. A. S. B.*, 1889, p. 149.

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Il nous suffit de lui emprunter les arguments par lesquels il a infirmé la limite certainement trop basse qu’avait fixée Fergusson. Assurément il paraît naturel d’admettre avec ce dernier que l’art gréco-bouddhique du Gandhâra n’a cessé de produire qu’avec la décadence et la finale extinction du Bouddhisme en ce pays. Mais il a oublié de tenir compte du témoignage décisif de Hiuan-tsang qui, au début du VIIe siècle, décrit comme « ruinés et déserts » et « recouverts par la brousse » la plupart des couvents dont sont sorties nos sculptures. Ajoutons qu’on ne semble pas avoir fait suffisamment attention jusqu’ici à la relation de Song Yun qui, cent ans plus tôt (520), avait trouvé cette ruine irrémédiable à la veille, sinon même déjà en train de s’opérer dans un Gandhâra « envahi depuis deux générations par les Huns » et « accablé » par les maux de la guerre (3). Nous avons donc de bonnes raisons pour remonter sensiblement, ainsi que M. V. Smith y incline lui-même, la date de « clôture » de l’école, qu’il fixe au plus tard à l’an 600 après J.-C.

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Nous en avons de meilleures encore pour remonter celle qu’il attribue à son ouverture. Quand il déclare qu’« à son avis les œuvres les plus anciennes de l’école romano-bouddhique de Pêshawar datent d’environ 200 après J.-C. », il méconnaît à son tour deux des données capitales du problème. Un article de M. E. Senart, paru sur ces entrefaites¹, relevait à l'avance, en réfutant Fergusson, l'omission de M. V. Smith. Le savant français nous paraît, en effet, avoir fondé toute cette chronologie sur une base solide par deux remarques indiscutables. Tout d'abord les monnaies de Kaniṣka attestent que la création du type hiératique du Buddha nimbé, véritable marque de fabrique de l'école gréco-bouddhique, était dès le Ier siècle — ou tout au plus au début du IIe² — un point acquis. En second lieu, l'apparition courante de ce même type sur les balustrades du stūpa d'Amarâvatî nous est une preuve qu'à la date de leur construction l'art du Nord-Ouest de l'Inde avait non seulement fixé ses traditions, mais encore étendu son influence jusqu'au S.-E. de la péninsule : or les inscriptions des Andhras, gravées sur ces balustrades, ne permettent pas de faire descendre leur érection plus bas que le IIe siècle de notre ère. Il s'ensuit aussitôt que « la période de floraison et de grande expansion de cet art est antérieure à la seconde moitié du IIe siècle ». Aucune considération de style, si spécieuse qu'elle puisse être, ne prévaudra jamais contre ces arguments de fait³.

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¹ Hist. of Indian and Eastern Arch., p. 182.

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² J. A. S. B., 1889, p. 172 et cf. p. 153. Nous devons prévenir le lecteur que M. V. Smith a, depuis, changé ces dates en 100-300 après J.-C. (J. R. A. S., 1903, p. 52), au moins « pour les meilleures œuvres de l’école gandhârienne ».

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³ Voir E. Chavannes, B. E. F. E.-O., 1903, p. 415-417.

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¹ J. A., VIIIe série, XV, février-mars 1890, p. 139-163.

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² On sait que la date de Kaniṣka flotte encore, au gré des derniers auteurs qui s'en sont occupés, de 5 avant J.-C. à 125 après (voir V. SMITH, J. R. A. S., 1903, p. 2-3 : la date de 278, proposée par M. BHANDARKAR, doit être en tout cas écartée) : la validité de l'argument n'est aucunement affectée par ces variations.

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³ Signalons encore, dans GOBLET D'ALVIELLA, Ce que l'Inde doit à la Grèce, Paris, 1897, une très judicieuse discussion de l'âge de l'école gréco-bouddhique et des vues pénétrantes sur la colonisation grecque dans le nord-ouest du Penjâb.

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L'INTERPRÉTATION. — Après le style et la date de ces sculptures, il restait encore à en déterminer le sens. De bonne heure, — en fait, dès 1852, — on avait discerné leur caractère bouddhique. Les Buddhas notamment avaient été reconnus sans l'ombre d'une hésitation. Quelques scènes typiques, comme la nativité et la mort du Çâkya-muni, ou encore quelques représentations de ses « naissances » antérieures, furent immédiatement identifiées par Cunningham ; mais nombre de statues et la grande majorité des bas-reliefs restaient encore autant d’énigmes pour lesquelles ni lui, ni Fergusson, ni encore moins le major Cole n’apportaient aucune solution satisfaisante. M. V. Smith, dans sa revue des œuvres du Gandhâra, a bien vu le défaut de plusieurs des premières conjectures ; mais, le plus souvent, il n’en a pas de meilleures à proposer. A M. A. Grünwedel revient l’honneur d’avoir le premier débrouillé, à l’aide d’un petit nombre de documents, un grand nombre de ces problèmes et surtout d’avoir fixé la vraie méthode pour les résoudre tous, tôt ou tard ¹. Dès 1893, il écrivait : « Pour ce qui est de la forme, l’école des couvents du Gandhâra n’est qu’une branche de l’art antique : mais, en tant qu’elle ne prétend exprimer que des sujets indiens, les saints et les légendes d’une religion purement indienne, c’est entièrement à la vie indienne qu’elle appartient. » C’était mettre le doigt sur la véritable nature et, pour ainsi dire, sur le secret de la fabrication des œuvres gréco-bouddhiques. Tout le progrès des recherches n’a fait depuis que confirmer la justesse de ce diagnostic. C’est toujours en cherchant le fond bouddhique sous la forme classique que M. J. Burgess a pu avancer, depuis lors, un certain nombre d’identifications nouvelles que l’on trouvera réunies dans l’édition revue et augmentée qu’il a fait paraître, en anglais, de l’ouvrage de M. Grünwedel ² : c’est en partant de ce même principe que nous pensons en avoir encore quelques-unes à y ajouter.

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¹ A. GRÜNWEDEL, Buddhistische Kunst in Indien (Handbücher der königlichen Museen zu Berlin, Museum für Völkerkunde), Berlin, 1893, avec 76 illustrations, p. 80; 2e édition, 1900, avec 102 illustrations, p. 81.

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² J. BURGESS, Buddhist art in India (translated from the « Handbuch » of Prof. A. Grünwedel by Agnes Gibson, revised and enlarged), Londres, 1901, avec 154 illustrations.

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Comme l’écrit avec raison M. J. Burgess ³, « seules la connaissance des lieux et des observations personnelles peuvent justifier toute tentative d’aller au delà des prudentes conclusions » auxquelles M. Grünwedel — et, devons-nous ajouter, lui-même — se sont arrêtés. Aussi ne l'essayerions-nous pas, si l'étude directe des musées et des ruines de l'Inde ne nous avait naturellement mis en état de compléter et de corriger sur plusieurs points l'insuffisance des documents qui étaient accessibles à nos devanciers. Des conditions défectueuses dans lesquelles ils étaient réduits à travailler, l'éminent archéologue se plaint encore à la même page : « Tout ce que nous pouvons faire, dit-il, est d'examiner les *disjecta membra* qui nous arrivent, nous savons à peine d'où. » Nos premiers chapitres auront justement pour objet de tenter la restauration des monuments dont se sont détachés tous ces débris épars et de remettre, au moins théoriquement, statues et bas-reliefs en place.

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³ J. I. A. I., 1900, p. 74.