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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v2.c7.s3: Royaume de Katmandou

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v2.c7.s3

Language
French

Royaume de Katmandou

v2.c7.s3.1

Ratna Malla, le troisième fils de Yakṣa Malla, qui reçut pour sa part le royaume de Katmandou, était actif, remuant, ambitieux, sans scrupules. La légende raconte qu’il ourdit une ruse savante pour recevoir de son père mourant la formule mystérieuse d’invocation à Tulajâ devî, réservée légalement à l’aîné de la famille. Désigné pour régner sur Katmandou, il lui restait encore à prendre possession de son trône ; si la ville avait reconnu Yakṣa Malla pour suzerain, douze Thakuris en étaient les maîtres effectifs, comme au temps de Hari Siṃha deva. Ratna Malla s’en débarrassa par le poison. Les Thakuris de Nayakot, pour affirmer leur indépendance, donnèrent l’ordre de repeindre la statue de la déesse Râjyeçvarî sans lui en demander l’autorisation préalable ; il leur déclara la guerre et les battit en 1491, et pour consacrer son triomphe il rapporta de Nayakot un monceau de fleurs et de fruits qu’il offrit à Paçupati. Les Tibétains appelés Kuku, et d’autres encore du pays de Deva dharma (Bhoutan) l’attaquèrent à leur tour ; mais quatre brahmanes du Tirhout décidèrent le roi de Palpa, leur disciple, à secourir Ratna Malla ; les Tibétains furent mis en déroute à Kuku-syânâjor. Les brahmanes furent récompensés par des donations de terres. Allié avec les brahmanes contre l’aristocratie qui s’appuyait sur le bouddhisme indigène, il nomma prêtre de Paçupati un svâmin venu du Dekkhan et nommé Soma Çekharânanda. Les Névars furent relégués à des emplois secondaires dans l’administration du temple. Poursuivant le travail de fusion hindoue qui s’opérait depuis l’invasion Karṇâṭaka, Ratna Malla, sur les avis du svâmin qu’il avait pris pour guru, prétendit reconnaître et montrer dans Àdi-Buddha une forme de Devî.

v2.c7.s3.2

Possesseur des mines de cuivre de Tàmbâ Khânî, dans la vallée de Chitlòng au Sud du Népal, Ratna Malla fit frapper des « paisâs » pour remplacer les anciennes pièces dénommées suki ou sukiçàs qui valaient huit fois plus. L’accroissement des transactions imposait sans doute la création d’une petite monnaie.

v2.c7.s3.3

C'est sous le règne de Ratna Malla qu'on vit paraître pour la première fois des Musulmans au Népal.

v2.c7.s3.4

Image de Narasimha, à Patan.

v2.c7.s3.5

Ratna Malla mourut après un long règne (71 ans, W. V. B.). Il eut pour successeur Amara Malla (47 ans, *ib.*). Amara Malla était le suzerain de 26 villes ou bourgs : Patan, Bandegaon, Thecho, Harsiddhi, Lubhu, Chapagaon, Phirphing, Bogmati, Khokhna, Panga, Kirtipur, Thankot, Balambu, Salangal, Halchok, Phutum, Dharmasthali, Tokha, Chapaligaon, Lelegram, Chukgram, Gokarn, Deo Patan, Nandigram, Namsal, Maligram. Sa résidence était à Katmandou. Il possédait donc toute la moitié occidentale de la vallée. Intéressé au passé, il voulut connaître l'origine des villes dont il était maître, et ordonna de recueillir les traditions courantes ; malheureusement le dossier de l'enquête n'est pas parvenu jusqu'à nous.

v2.c7.s3.6

Amara Malla paraît avoir été grand amateur de danses. Il en institua ou en réforma un grand nombre, dans toute l'étendue de ses domaines. Il créa aussi de nouvelles processions de char.

v2.c7.s3.7

Sûrya Malla (8 ans) prit Changu Narayan et Sanku au roi de Bhatgaon. Adorateur dévot de Vajra yogini de Sanku, il alla s'installer près d'elle, dans sa ville, et institua une procession en son honneur. Il resta six ans à Sanku, puis rentra à Katmandou, où il mourut.

v2.c7.s3.8

Narendra Malla (5 ans) ; deux documents tracés sous son règne portent la date de 653 (1533 J.-C.) et de 671 (1551). Les quatre premiers règnes couvrent donc en réalité un peu plus d'un demi-siècle.

v2.c7.s3.9

Mahendra Malla (21 ans) a perpétué son nom par sa monnaie dans le Népal et les pays voisins. Les Vamçavalîs racontent qu'il alla lui-même rendre hommage à l'Empereur de l'Inde (Padshah) à Delhi, et qu'il lui apporta en présent un cygne tout blanc et des faucons. L'Empereur en fut si content qu'il lui donna l'autorisation de frapper à son nom des pièces appelées mohar et pesant six màsas. L'histoire est au moins suspecte. Le règne de Mahendra Malla tombe en effet entre 1550 et 1570, dans une période où le trône de Delhi est violemment ébranlé. Le Mogol Houmayoun, battu à Baxar par l'Afghan Sher Khan (1539) s'enfuit de l'Inde ; et son vainqueur prend la couronne impériale sous le nom de Sher Shah (1540-1545); les successeurs de Sher Shah s'épuisent à des guerres intestines; Houmayoun revient, reprend Delhi (1555) et meurt six mois après. Son fils Akbar est mineur; il n'exerce personnellement le pouvoir qu'à partir de 1560, et passe d'abord sept ans à réduire les séditions qui éclatent de toutes parts.

v2.c7.s3.10

Les mohars d'argent frappés par Mahendra Malla reçurent le nom de *Mahendra Malli*, et les pièces que tous les souverains du Népal continuèrent ensuite à frapper sur ce type conservèrent ce nom. La valeur en est de huit annas; elles reproduisent exactement la demi-roupie musulmane. L'argent dont on les fabrique vient de Chine en lingots timbrés. La *mahendra malli* constituait une monnaie d'usage facile, dans les transactions entre l'Inde et le Népal, puisqu'elle empruntait l'étalon monétaire des musulmans, accepté déjà dans toute l'Inde. Mais elle dut surtout son succès à son adoption par les Tibétains; le Tibet qui n'avait pas de monnaie, sauf celle qui lui venait de la Chine, accueillit avec faveur les mohars népalais, qui restent encore la monnaie courante du pays; ils circulent soit entiers et intacts, soit en fractions soigneusement découpées, par moitiés, par quarts ou par huitièmes¹. Mahendra Malla, qui avait vu clairement quel profit il pouvait tirer de sa monnaie, lui donna un caractère à demi népalais, à demi tibétain. Au dire de Kirkpatrick, les anciennes *mahendra mallis* portaient à la face une représentation de Lhasa, et au revers le nom, le titre et les emblèmes du souverain de Katmandou². Mais une monnaie figurée dans la *Missio Apostolica* porte simplement à la face l'effigie du roi, et au revers un cheval tourné vers sa gauche et retournant la tête¹. Le roi de Katmandou avait, comme emblème monétaire, le sabre ; celui de Patan, le trident ; celui de Bhatgaon, la conque.

v2.c7.s3.11

¹ MARKHAM, *Tibet*, p. 129 n. et cf. GRENART, *Le Tibet*, Paris, 1904, p. 307.

v2.c7.s3.12

² KIRKPATRICK, p. 217 sq.; cf. HAMILTON, p. 215.

v2.c7.s3.13

¹ Missio Apostolica thibetano-seraphica..., p. 202.

v2.c7.s3.14

Mahendra Malla rendit visite à Trailokya Malla, roi de Bhatgaon, et pendant son séjour un désir le hantait d'élever à Tulajâ devî dans sa capitale un temple aussi beau que celui de Bhatgaon. Le choix d'un plan convenable l'arrêta longtemps ; enfin un Samnyâsi vint au secours des architectes, et le temple fut achevé en 1549². C'est à partir de ce moment-là qu'il fut permis de construire à Katmandou des maisons élevées. Mahendra Malla s'efforça d'attirer de nombreuses familles à Katmandou en leur donnant des maisons et du terrain.

v2.c7.s3.15

² La date fournie par W. et V. est doublement impossible. Mahendra Malla monte sur le trône après 1551, et de plus pour 1549 le 5 mâgha clair donnerait le vendredi (et non le lundi) 4 janvier.

v2.c7.s3.16

Le fils de Mahendra Malla, Sadâ çiva Malla (40 ans) se rendit intolérable par sa luxure et sa tyrannie. Passionné de chevaux, il laissait tranquillement les bêtes de son écurie paître les récoltes de ses sujets ; s'il voyait à une procession une jolie fille, il s'en emparait. Le peuple finit par le chasser à coups de bâtons et de marteaux, et il dut se réfugier à Bhatgaon. Le roi de Bhatgaon, qui était au courant de ses méfaits, le retint prisonnier. Un beau jour, il disparut. Avec lui s'éteignit la dynastie légitime des Sûrya vamçis à Katmandou.

v2.c7.s3.17

Après l'expulsion de Sadâ Çiva Malla, Çiva simha Malla (25 ans) fut choisi pour roi. Les Vamçâvalîs qui déclarent la dynastie des Sûrya vamçis éteinte avec Sadâ Çiva, n'en font pas moins de Çiva simha un frère de Sadâ Çiva. Cependant la Vamçâvalî brahmanique lui donne le nom de Çiva Simha Malla le Thakuri ; il est probable en effet que le nouveau roi fut choisi parmi les Thakuris de Katmandou qui étaient, au moins en partie, des Mallas; témoin le Bhâskara Malla père de Keça çandra qui fonda le Couvent-du-Pigeon. Çiva simha était marié à Gangâ Rânî qui a laissé le souvenir d'une dévotion ardente; c'est elle qui paraît avoir dirigé réellement les affaires. Elle répara le temple de Paçupati et y installa comme prêtre un svâmin du Sud de l'Inde, Nityânanda. Elle fit, dit-on, relier par une étoffe le faîte de Paçupati au faîte du palais de Katmandou. Çiva Simha, de son côté, avait pris pour directeur spirituel un brahmane du Mahâ râṣṭra (pays Mahratte). Les dates connues de Çiva simha Malla vont de 1585 à 1614¹.

v2.c7.s3.18

¹ Inscr. à Patan.

v2.c7.s3.19

De son vivant même, le royaume de Katmandou s'était scindé. Le second de ses fils, Hari hara simha, violent et emporté, avait chassé du palais royal l'aîné, Lakṣmî Nara simha Malla, qui dut se cacher à Deo Patan, dans la maison d'un blanchisseur. Hari hara simha s'établit à Patan, et prit le titre de roi. Il y régnait dès 1603².

v2.c7.s3.20

² La suscription d'un manuscrit de l'Aṣṭa sâhasrikâ en lettres d'or conservé au couvent de Hiraṇya varna à Patan porte : Samvat 723 çrâvaṇa çukla pratipadi tithau mâghâ nakṣatre parighayoge çuklavâsare tasmin dine çrî 3 jaya Çiva simha deva putra Thâkula Simha deva vijaya râjye. La date correspondante est le vendredi 29 juillet 1603 où le nakṣatra et le yoga sont parfaitement exacts.

v2.c7.s3.21

Le pauvre Lakṣmî Nara simha Malla régnait à Katmandou, du vivant même de son père, s'il est vrai qu'il construisit le vaste hangar en bois qui valut à l'ancienne Kântipura son nom moderne (kâṣṭha maṇḍapa, kaṭh maṇḍao, Katmandou). La construction de ce hangar est datée de 715 (1595 J.-C.).

v2.c7.s3.22

Heureusement pour lui, Lakṣmî Nara simha Malla avait à son service un ministre intelligent et dévoué, le kâjî Bhîma Malla. Bhîma Malla s'efforça de resserrer et de multiplier les relations avec le Tibet où les guerres civiles, déchaînées par les haines religieuses, offraient au Népal une occasion propice pour étendre son influence. Il alla en personne à Lhasa, décida des marchands névars à s'y établir et conclut une sorte de traité de commerce avec le Lama ; les biens des sujets népalais mourant dans la capitale du Tibet, au lieu d'être confisqués par l'autorité tibétaine, devaient faire retour au gouvernement du Népal. La légende, plus éprise de la gloire militaire que des succès économiques, a travesti le souvenir de Bhîma Malla. Sur la route qui mène de Nayakot au Gosain Than, près du village de Taria, on montre un abri naturel formé par une énorme roche qui surplombe ; c'est le Bhimal Gupha, la grotte de Bhîma Malla. Comme Bhîma Malla conduisait une armée à la conquête du Tibet, un lama détacha au moyen d'un charme puissant une roche de la montagne et la laissa rouler sur la troupe népalaise ; mais Bhîma Malla n'eut qu'à lever la main pour arrêter d'un seul coup la chute du rocher¹. Le roi de Katmandou dut encore au zèle et à l'adresse de son ministre l'acquisition de Kuti qui le rendait maître de la passe la plus fréquentée. Mais l'envie et la calomnie arrachèrent sans difficulté au débile Lakṣmî Nara simha une sentence de mort; en récompense de ses services, Bhîma Malla fut livré au bourreau. Sa veuve monta sur le bûcher et avant de disparaître dans les flammes elle lança une malédiction formidable : « Puisse la sagesse, s'écria-t-elle, n'habiter jamais dans ce Darbar ! » Peu de temps après, le roi tomba en démence ; on y reconnut l'effet de la malédiction. C'était en 1639; Lakṣmî Nara simha vécut encore jusqu'à 1657.

v2.c7.s3.23

¹ OLDFIELD, 1, 164.

v2.c7.s3.24

Son fils, Pratâpa Malla, appelé à le remplacer, exerça le pouvoir pendant 50 ans (1639-1689). Les Vamçavalîs énumèrent avec une complaisance infatigable les innombrables fondations religieuses de ce long règne ; mais Pratâpa Malla a tenu à instruire directement la postérité de sa gloire et de ses mérites. Malgré les ravages du temps, son nom arrête l'œil à tous les temples, à tous les carrefours de Katmandou et de sa banlieue, enchâssé dans de savants panégyriques composés par le roi lui-même. Si la poésie qu'il courtisa pendant un demi-siècle s'obstina à lui faire grise mine, il réussit du moins à forcer les faveurs de la métrique ; au demeurant, esprit curieux, éveillé, fureteur, et qui mérita bien de laisser dans le peuple la réputation d'un magicien. On raconte encore qu'il sut faire sourire la statue d'un Bhairava placée devant le palais et qu'il parvint même à lui faire branler la tête. Une pierre oblongue encastrée dans la plinthe de la façade étale encore aux passants l'érudition de ce singulier prince et pose à la curiosité déconcertée une énigme puérile que la légende n'a pas manqué de grossir. Dans les sept lignes de ce document, Pratâpa Malla a donné des spécimens de quinze écritures qu'il avait apprises et dont il énumère avec orgueil la liste : *golmol*, *pârsi*, *tirahuti*, *rañja*, *mâghapat*, *devanâgara*, *seyâdajana*, *gotriya*, *ârbi*, *kayathi nâgara*, *kaṭa*, *sayâ umeta*, *nevâra*, *kâspiri*, *phiringi*. L'écriture *golmol* est une modification décorative de l'écriture *nâgari* ; la *pârsi* est l'écriture perso-arabe ; la *tirahuti*, celle du Tirhout ; le *rañja* est une variété népalaise de la *nâgari*. J'ignore ce qu'est le *mâghapat*, et l'aspect des caractères n'est pas fait pour éclaircir le problème ; le *deva nâgara* est l'écriture commune de l'Hindoustan ; *seyâdu* est le nom du Tibet en langue névare ; le *seyâda jana (âkhar)* est l'écriture tibétaine ; le *gotriya* est encore une autre modification de la *nâgari* ; l'*ârbi* est l'écriture arabe ; *kayathi nâgara* désigne sans doute la *nâgari* employée par les scribes (*kâyastha*, *kaith*); *kaṭa* est l'écriture de l'Orissa ; *sayâ umeta* est un nom aussi mystérieux que l'écriture correspondante ; *nevâra* est l'écriture névare ; *kâspiri*, celle du Cachemire ; *phiringi*, l'écriture européenne (*Phiringa*, Franc). Les spécimens de l'écriture phiringî, tracés en belles capitales du XVIIe siècle¹, sont les mots: AUTOMNE, WINTER, L'HIVER, que la coupure de la ligne et les irrégularités de l'orthographe dissimulent au premier coup d'œil (AVIOM-NEWINTERLHIERT). Deux de ces trois mots sont français. L'allemand et l'anglais peuvent à titre égal réclamer le troisième, bizarrement encadré entre les deux autres. La solution de ce petit problème restera incertaine, tant qu'on ne saura rien des informateurs de Pratâpa Malla. L'inscription est datée du 5 mâgha clair 774 (vendredi 14 janvier 1654); elle est (à cinq jours près) exactement antérieure de huit années au passage des PP. Grueber et Dorville; avant eux, on ne connaît aucun Européen qui ait visité le Népal.

v2.c7.s3.25

¹ V. la photographie, I, p. 89.

v2.c7.s3.26

L'inscription s'ouvre par une invocation à Kâlikâ, suivie d'un vers écrit au moyen des quatorze premières sortes d'écritures. Seule la phiringî n'y a pas été employée; elle a été rejetée au bout de l'inscription, soit mépris, soit faute d'en connaître l'usage. Le pieux Pratâpa Mallâ a pu éprouver des scrupules à transcrire avec les caractères des plus vils barbares les mots sacrés d'une prière à la déesse Kâlikâ; peut-être aussi était-il fort embarrassé de les accommoder à la transcription du sanscrit; les modèles manquaient encore. Cependant les mots européens employés ne semblent pas ramassés au hasard; l'inscription est gravée en décembre-janvier; l'aspect équivoque de janvier au Népal suggérait assez naturellement les mots: « automne » et « hiver ». Les particularités de la date astronomique sont minutieusement énoncées deux fois, en sanscrit littéraire et en névar-sanscrit. « C'est en samvat 774 névar, au mois de mâgha, à la quinzaine claire, le cinq, jour de Çukra (Vénus), dans le yoga nommé Çiva, l'astérisme étant Uttarâbhâdra, que l'ornement de la race des poètes, le joyau qui couronne son chignon, le noble Pratâpa, le roi, a écrit cette phrase incomparable ». Cette phrase incomparable, je dois m'avouer incapable de la déchiffrer. Et pourtant, quelle humiliation ! « Le prince des poètes », « le diadème de la famille littéraire », « l'empereur roi des rois Pratâpa Malla » le déclare par deux fois, en langue névare, comme si le sanscrit se refusait à tant de brutalité : « Qui peut comprendre le sens de ce çloka, celui-là est un docteur ; qui n'est pas en état de l'expliquer, sa naissance est inutile ; qui ne peut le commenter, ses parents en vieilliront !... Qui comprend le sens de ces lettres, sa naissance est vraiment utile ; qui échoue n'est qu'une bête ! » J'ai radicalement échoué à déchiffrer ce grimoire, compliqué certainement par la gaucherie du scribe et coupé d'écritures inconnues. Un autre aura la gloire, et le profit, d'y lire l'indication exacte du lieu où Pratâpa Malla a enterré quatre koṭis de roupies, sous la cour de Mohan-chok, dans le darbar ; car ce grimoire de sorcier ne peut avoir trait, naturellement, qu'à un trésor caché.

v2.c7.s3.27

Pratâpa Malla multiplia avec une libéralité impartiale ses hymnes gravés sur pierre. En 1650, il en dédia un à Svayambhû, la stèle y est encore intacte ; en 1654, un autre à la déesse Guhyeçvarî qu'il avait fini par découvrir, sur les indications d'un sorcier, en faisant creuser un puits profond. Les marches du temple élevé en face du Darbar portent aussi des hymnes dus à l'inspiration royale. Fier de son talent, il prit officiellement le titre de Kavîndra « prince des poètes » et l'accola partout à son nom, sur les inscriptions et sur les monnaies.

v2.c7.s3.28

La poésie n'était chez lui qu'une autre forme de l'exaltation religieuse. Il passa tout le temps de son long règne à des combinaisons de divinités et à des machinations de culte ; il jouait avec les dieux comme avec les écritures ; son syncrétisme bon enfant s'accommodait de quatre directeurs spirituels, un svâmin tantriste, un fakir brahmane, un magicien et un prêtre bouddhique. Le svâmin était un Hindou du Dekkhan, Jñânânanda, qui fut nommé prêtre de Paçupati et qui se fit construire par le roi une maison à Deo Patan. Le fakir était un brahmane du Mahârâştra, Lamba karṇa bhaṭṭa, qui obtint du roi autant de terrain qu'il en pourrait couvrir dans sept jours. La promesse faite, on s'empressa d'en annuler autant que possible l'effet: on fit monter Lamba karṇa en palanquin et on lui donna comme porteurs et comme domestiques des boiteux, des aveugles et des paralytiques. Le magicien, Narasimha Thâkura, était un brahmane du Tirhout qui connaissait la formule avec laquelle on maîtrise Nara simha. Enfin le prêtre bouddhique s'appelait Jâmana.

v2.c7.s3.29

En proie à ces influences, le roi répandit une pluie d'aumônes sur toutes les confessions. Jeune homme, il avait donné dans le libertinage et ses concubines s'élevaient alors au nombre de trois mille; il alla même jusqu'à violenter une fillette toute jeune, qui en mourut. Pris d'horreur pour son crime, il se retira au temple de Paçupati et y passa trois mois à façonner de ses propres mains des lingas par myriades. Puis, en 758 (Bhagv. 19), il accomplit le rite du tulâ-dâna qui consiste à présenter en offrande une masse d'argent, de pierreries, d'or et de perles égale au poids du donateur, et il y ajouta encore un don de cent chevaux. Il fit dresser tout le long de la route entre Katmandou et Paçupati des lingas de pas en pas, et fit comme jadis sa grand' mère Gaṅgâ Râṇî rattacher par un fil le faîte du temple au palais. Pour écarter les mauvais esprits, les sorcières, les épidémies, surtout la petite vérole, toujours si redoutée, il éleva à la porte du darbar une statue de Hanumat, le singe épique. Il amena l'eau de Budha-Nilkanth à un étang dans l'intérieur du palais et prescrivit que les rois du Népal ne devraient plus jamais porter en personne leurs hommages à Budha-Nilkanth; autrement leur mort était assurée. Il creusa en l'honneur d'une Râṇî le joli bassin du Râṇî Pokhri, à l'Est de Katmandou et construisit au milieu un temple où il logea la divinité de sa famille. Vers 1670, il offrit à Svayambhû Nâtha le grand vajra qu'on voit à l'entrée du plateau sacré.

v2.c7.s3.30

Ce râja pacifique et studieux dut pourtant faire la guerre. Avant 1649 il avait pris ou repris aux Tibétains Kuti, Khâsâkira (?), obligé le roi de Bhatgaon, Narendra Malla, à lui offrir en tribut un éléphant, vaincu le roi de Gorkhâ Ḍambara Çâha (1633-1642), enlevé à Siddhi Nṛsiṃha de Patan plusieurs de ses forteresses (Bhagv. 18). En 1658 il eut à soutenir l'attaque des rois de Patan et de Bhatgaon alliés contre lui; en 1660, la guerre reprit; mais le roi de Patan, Çrî Nivâsa Malla, avait changé de camp et soutenait Pratâpa Malla. Vaincu dans une série de rencontres, Jagat prakâça de Bhatgaon dut solliciter la paix en janvier 1662. Les deux jésuites Grueber et Dorville traversaient à ce moment le Népal; ils assistèrent à l'un des derniers engagements et leur intervention contribua même au succès: la lunette d'approche qu'ils prêtèrent au roi de Patan lui permit de reconnaître les positions où le roi de Bhatgaon s'était dissimulé.

v2.c7.s3.31

Pratâpa Malla avait pris deux épouses royales: l'une, Rûpamatî, était de la famille des rois du Bihar; elle était fille de Vîra Nârâyaṇa, petite-fille de Lakṣmî Nârâyaṇa, arrière-petite-fille de Nara Nârâyaṇa, et sœur de Prâṇa Nârâyaṇa. La formation de ces noms dénote des descendants authentiques ou prétendus de Hari siṃha deva. L'autre reine, Râjamatî, était de la famille Kârṇâṭa, la race de Nânya deva et de Hari siṃha deva¹.

v2.c7.s3.32

¹ Une inscription datée de N. S. 777 = 1657 J.-C., et qui commémore l'installation d'un Viçvarûpa par Pratâpa Malla, nomme la seconde

v2.c7.s3.33

De ces deux épouses, il eut quatre fils: Pârthivendra, Nṛpendra, Mahîpatîndra et Ċakravartîndra. Sur le conseil du svâmin Jñânânanda, il leur confia successivement la royauté pendant un an, à partir de 1666. Mais le quatrième, Ċakravartîndra, mourut après un seul jour de règne (1669); on incrimina le svâmin qui avait choisi pour les monnaies de ce prince une combinaison de mauvais augure; il avait eu le tort d'y associer au ċâmara (émouchoir), au kamala (lotus), à l'aṅkuça (croc de cornac), au pâça (nœud), l'arc et la flèche (bâṇâstra); qui présagent la mort¹. L'alternance dut se poursuivre entre les trois autres: une monnaie au nom de Nṛpendra porte la date de 1679; une au nom de Bhûpâlendra la date de 1682².

v2.c7.s3.34

¹ D'après WRIGHT (220, n. 1) on recherche ces monnaies, devenues fort rares, pour un usage de médecine magique; l'eau où on les a trempées passe pour assurer un accouchement rapide. On attribue la même vertu au sabre qui a tué un homme.

v2.c7.s3.35

² Le ms. Add. 1475 écrit en 1682 donne comme roi Pṛthivindra Malla.

v2.c7.s3.36

Pratâpa Malla eut pour successeur son troisième fils Mahîndra (Mahîpatîndra) Malla (1689-1694) qui nomma le svâmin Vimalânanda prêtre de Paçupati, et institua la procession de Ċveta Vinâyaka, dont il confia l'organisation et les fonds aux Banras de Chabahil.

v2.c7.s3.37

Bhâskara Malla (1694-1702) n'avait que quatorze ans quand il devint roi. Gâté par la société des femmes où il se renfermait, il ne craignit pas, en l'année 1700 (où le mois âçvina était redoublé par intercalation), de célébrer la fête du Dasâin pendant le mois intercalaire. Pour le punir de cette dérogation, la peste éclata. Le symptôme du mal, c'était une douleur dans la tête, près de l'oreille; et la mort arrivait sur-le-champ. Le nombre des morts finit par s'épouse Lâlamatî, et rapporte ainsi sa généalogie: Simha Nârâyaṇa, roi de Bhagavatî pura → Vâgha Nârâyaṇa → Padma Nârâyaṇa → Lakṣmî Nârâyaṇa → Bhavana Nârâyaṇa → Jiva Nârâyaṇa → Kirti Nârâyaṇa, père de Lâlamatî.

v2.c7.s3.38

lever à 80 et 100 par jour. Par précaution, le roi était tenu enfermé avec ses deux femmes, un domestique et les provisions. Au bout de six mois, impatient de cette claustra-tion, le jeune roi sauta par la fenêtre et courut au darbar. Il y mourut dans la même nuit.

v2.c7.s3.39

Le roi ne laissait pas d'héritier. Les reines, avant de monter sur le bûcher, donnèrent la couronne à un parent éloigné de la famille royale, Jagaj jaya Malla, qui prit le titre de Mahîpatîndra. Jagaj jaya avait déjà deux fils, Râjendra prakâça et Jaya prakâça. Devenu roi, il lui en naquit trois autres, Râjya prakâça, Narendra prakâça et Čandra prakâça. En 1711, l'aîné, Râjendra prakâça, mourut. Jagaj jaya voulut désigner comme son héritier le second, Jaya prakâça ; mais les soldats Khas qu'il employait à son service repoussèrent ce choix et prétendirent imposer Râjya prakâça, parce qu'il était l'aîné des fils nés au palais. Ces discordes de cour favorisaient les progrès des Gourkhas qui poussaient alors leurs conquêtes vers le Népal. Le royaume Malla de Katmandou n'avait plus longtemps à vivre quand Jagaj jaya Malla mourut en 1732.

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