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L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s2.t4: § IV. Le couple tutélaire

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s2.t4

Language
French

§ IV. Le couple tutélaire

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Ce n'est pas en effet par pur hasard que Yi-tsing décrit dans le même chapitre les deux images de la fée aux enfants et du génie à la bourse : l'imagination et le culte populaires avaient eu tôt fait de marier au dieu de la richesse la déesse de la fécondité. Lors même que les textes ne nous le disaient pas explicitement (cf. plus haut, II, p. 115), la seule inspection des figures 379-389 prouverait que les artistes, stylés par les donateurs, n'entendaient pas autrement les choses : ils les associent trop étroitement au sein de leur petite famille pour que nous puissions douter du caractère conjugal de leur intimité. L'analogie des figures 150, 160 et 161, qui nous montrent le couple royal des Çākyas, confirme encore cette impression. Si les sculpteurs ont également adapté à la représentation de ce couple divin le modèle du « mariage antique »(1), c'est qu'ils n'ont plus voulu séparer, ne fût ce que par la largeur d'une porte, ce que la dévotion des fidèles avait uni. Dans ces conditions il était inévitable qu'il s'établit entre les deux conjoints un échange d'attributions et même d'attributs. Presque toujours Hārītī prête à Pāñcika quelques-uns de ses nombreux enfants, et peut-être, du même coup, le pouvoir d'en donner (cf plus haut, II, p 193 et fig 501), en revanche elle lui emprunte parfois, avec sa bourse (fig 377, 383, 505), sa vertu enrichissante(2). Aussi bien, que tous deux soient debout comme sur les figures 379 381(3), ou assis comme sur les figures 382-385, il n'est presque aucun détail important de ces sculptures que nous n'ayons déjà eu l'occasion de relever à propos de l'un ou de l'autre. Nous nous dispenserons donc de les décrire par le menu.

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LA FÉE A LA CORNE D'ABONDANCE — Il convient, en revanche, de nous arrêter un instant devant certains groupes qui présentent cette particularité d'accentuer exceptionnellement le caractère classique d'un au moins des deux époux. C'est ce qui est notamment arrivé pour la femme sur les figures 386 à 389. Le mari, en dépit de son costume étranger à l'Inde, y tient toujours sa bourse, et, d'ordinaire sa pique, une fois interprétée comme un long sceptre au bout arrondi en forme de masse d'armes (cf plus haut, II, p 190) mais sa compagne, non contente de caresser en public le genou gauche de son mari, dresse de l'autre main un attribut tout nouveau. Les artistes hellénisants à qui incomba la tâche de créer les premières images de cette dispensatrice de la

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(1) Cf S. Rerach, Repertoire, I 91. Au sujet de la place respective des deux époux (si vif toutefois sur fig 379 380) cf plus bas p 174.

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(2) C'est même la première vertu que lui attribue le texte (Rec p 37).

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(3) Cf J. and Proceed. t. 5 Ben. vol VIII n° 7-8 1919 (avec planches).

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fécondité, épouse du génie des richesses, revirent tout naturellement passer dans leur imagination les figures familières de la Fortune et de la Bonne Déesse. Aussi M. Senart a-t-il tout de suite dégagé, dans son analyse de la figure 375, malgré les imperfections de sa facture, le souvenir de Cybèle ou quelque divinité analogue¹. De même il ne se peut pas que la figure 374 ne nous rappelle aussitôt une Dèmèter. Quelques sculpteurs n'allèrent pas par quatre chemins, et, suivant jusqu'au bout leur idée, placèrent carrément une corne d'abondance dans la main gauche de Hâritî². Ils n'oubliaient qu'un point : c'est que, dans les idées indiennes, une corne — comme toute dépouille de bête morte, l'antilope noire exceptée — est chose éminemment impure. Aussi le laksana de la déesse de la figure 488 est-il actuellement incompréhensible pour les pandits kaçmîris que nous nous sommes fait un malin plaisir d'interroger à son sujet. En dépit de toutes les fioritures, et bien que son extrémité inférieure soit sculptée (comme d'ailleurs sur la figure 386) en forme de tête d'animal, il leur fallait, bon gré mal gré, y reconnaître une corne; et ils ne concevaient pas que personne d'autre qu'un corroyeur — le moins dégoûté et le plus méprisé des hommes — pût toucher un pareil objet. Pour nous, Européens, que ne gênent point de tels raffinements de délicatesse, cet attribut, loin de nous choquer, n'évoque à nos esprits charmés que des idées de maturité plantureuse et de maternelle prospérité. Aucun ne pouvait mieux répondre, dans l'esprit des sculpteurs, pourvu seulement qu'ils fussent plus grecs qu'indiens, au concept qu'on leur avait donné de la féconde et fécondante Hâritî.

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¹ J A, fév-mars 1890, p 155 pl. LVIII, d (Musée de Lahore, n° 353)

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² Outre les figures 386-389 et 488, — cf les figures 597 et 598 sur lesquelles voir encore A S I, Ann Rep 1903 4, nous aurons à retenir.

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De ces images gandhâriennes nous devons rapprocher la curieuse idole que nous avons pu photographier au Kaçmir, pendant l'été de 1896. Elle baignait alors dans une des innombrables fontaines sacrées du pays, le Pâpaharaṇa-Nâga, près du village de Brâr, dans l'ombreuse et pittoresque vallée du Liddar; et il faudrait peut-être lui souhaiter, en raison de son grand intérêt iconographique, un asile plus banal, mais plus sûr, dans le nouveau musée de Çrinagar. Ses rapports avec nos statues gréco-bouddhiques sont indéniables (fig. 488). La coiffure notamment, en dépit de

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FIG. 389. — MÊME GROUPE. Museum für Völkerkunde, Berlin. Hauteur, 0 m. 26 Photogr. communiquée par Prof. A. GRÜNWEDEL

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la stylisation des papillotes, est restée très analogue à celle des figures 374-377, de même que la facture des bijoux. Le traitement du costume est nettement supérieur, et rappelle, avec plus de souplesse, la draperie de la pseudo-Athènè de Lahore (fig. 342). La façon dont le chiton va s'agrafer sur l'épaule gauche en laissant le sein droit découvert, tout comme chez les statues d'Amazones, souligne le caractère occidental de l'attribut. Enfin cette corne d'abondance débordant de fleurs et de fruits nous contraint à voir, dans ce morceau d'allure si classique en dépit de l'indianisation de la physionomie, une réplique kaçmîrie de la Hâritî gréco-bouddhique. C'est d'ailleurs la seule statue de style nettement gandhârien que nous ayons rencontrée au cours de notre tournée archéologique au Kaçmîr : et ce simple aveu nous paraît un argument de plus en faveur de l'assimilation proposée. Il ne faudrait rien moins que l'extrême diffusion dont Hâritî nous a déjà donné tant de marques pour expliquer que cet unique spécimen ait échappé jusqu'à nos jours au fanatisme musulman et même à l'orthodoxie hindoue.

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Si prêts d'ailleurs que les brahmanes locaux fussent à reconnaître que cette étrange image devait être une « mûrti des Yavanas », ils ne l'en désignaient pas moins par le nom de Lakṣmî, l'épouse de Viṣṇu et la déesse indienne de la Fortune; et il est bien clair que notre première pensée eût été d'appliquer le même vocable aux déesses des figures 386-389, si la maritale présence de Pâñcika ne leur en imposait aussitôt un autre. L'occasion ne saurait être meilleure pour constater, après MM. Burgess et Grünwedel, que le type de Çrî ou Lakṣmî semble totalement ignoré de l'école du Gandhâra¹. Ne serait-ce pas que, dans la région du Nord-Ouest, le rôle de la déesse de la Fortune a été accaparé, à la faveur du voisinage du génie des richesses, par la fée de la Fécondité? Sa popularité nous expliquerait à son tour comment, en dépit du caractère répugnant pour un Indien de son attribut, le type de la déesse « à la corne d'abondance » a pu persister jusque sur les monnaies des Guptas (pl. V, 22-24). Il n'est jusqu'au « lion couchant » sur lequel cette déesse est parfois assise, qui ne serve aussi, à l'occasion, de siège à Hâritî, au moins sur une image malheureusement mutilée de Mathurâ(1). Mais qu'est-ce à son tour que ce modèle de statue féminine ayant pour monture un lion et tenant un enfant sur son genou gauche, sinon celui qui sert le plus fréquemment pour les images de Dêvî(2), l'épouse de Çiva, sans parler des autres Déesses Mères? Ainsi, de quelque côté que nous nous tournions, nous trouvons des traces dans les sectes hindoues, tant viṣṇouites que çivaïtes, de l'importance considérable que Hâritî avait prise dans l'iconographie de l'Inde du Nord. Elle toujours et partout si l'on nous accusait de subir sa hantise, nous n'aurions pas été le seul ensorcelé par ses sortilèges. A en croire les monuments figurés, elle aurait camak à elle seule, outre son propre emploi de matrone donneuse d'enfants, celui de Lakṣmî la propice et de la redoutable Dêvî. Aussi bien les témoignages tibétains donnent-ils indifféremment les noms de Lakṣmî ou de Mahâdêvî à l'épouse de Vaiçravaṇa(3) et nous savons de reste que leur Vaiçravaṇa n'est autre que le démon Pâñcika exalté au rang de dieu.

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¹ Buddhist Art in India, p. 105. Il ne l'est pas moins, à notre avis, de l'ancienne école indienne; mais nous ne pouvons ici que renvoyer à l'étude sur Les Figures indiennes de la Fortune, publiée dans les Mémoires concernant l'Asie Orientale, t. I (Paris, 1913), à propos d'une statue de l'Indian Museum de Londres (ibid., pl. LXI), laquelle paraît également originaire du Kaçmîr et nous fournirait la transition entre la Hâritî indo-grecque et la Lakṣmî indienne moderne.

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LE GÉNIE À LA COUPE — D'ailleurs celui-ci est encore plus varie dans ses aspects que sa compagne, et dans l'Inde même, sans parler de l'Asie centrale, il ne paraît pas avoir engendré une moindre diversité d'images de dévotion. Il est d'autant plus à propos de revenir ici sur sa forme proprement indienne que la figure 490 représente à vrai dire un groupe, et apporte, elle aussi, une note assez nouvelle, quoique toujours de résonance classique. En fait l'épouse du génie des richesses est maintenant debout à ses côtés, l'amphore en mains, fort occupée à tenir pleine la coupe qu'il porte dans sa main droite. Le décent tête-à-tête familial des figures 382-385,

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(1) Musée de Calcutta, M 10 voir A M I t II pl 225 J Ph VOGEL Cat Mathura, D 7 p 95 et pl XVII et cf D 25 p 99
(2) Voir par exemple J BURGESS a description détaillée dans ANDERSON Cat, I p 184 185 la nature de la pierre utlit à prouver la provenance
(3) TARANATHA p 50 ROCKHILL Life, p 236 et 241 déjà plus tendre sur les figures 386-389, tourne décidément à la bacchanale; et, si Hâritî évoquait tout à l'heure une Démèter ou une Tychè, son conjoint fait à présent penser au gros Silène. La scène n'est en effet que trop familière à nos yeux occidentaux, et il faut bien avouer que l'ivrognerie est un vice plus européen qu'asiatique; mais il serait excessif de prétendre qu'elle allât directement à l'encontre des mœurs et des idées indiennes. Les propensions alcooliques des Yakṣas ne sont un mystère pour personne (cf. plus haut, II, p. 24 et 42); et chacun sait que ce n'est pas dans un esprit de mortification que l'on s'adresse à eux. Il n'y a donc rien de choquant pour un bouddhiste à ce qu'un de ces génies passe son temps, selon la vieille formule homérique, « à boire comme un immortel » : la rondeur de sa panse n'en devient même que plus compréhensible. Aussi bien au Gandhâra nous avons déjà rencontré plus d'une scène bachique (cf. fig. 127-133). Nous retiendrons notamment l'analogie des Yakṣas ou des Nâgas qui, sur les frises des figures 131 et 133 a, dégustent, le gobelet en main (cf. fig. 467 et 487), le contenu d'une outre de vin. Toutefois, pour trouver dans le domaine propre de l'école une réplique exacte du motif si fréquent à Mathurâ, il nous faut avoir recours à un plat en argent repoussé (1), aujourd'hui conservé au British Museum (fig. 390). Le fond nous présente en effet, au milieu d'un encadrement de vignes, le même personnage obèse et plus qu'à demi nu, buvant en compagnie d'une femme. La composition comporte le mélange accoutumé de traits classiques et indiens, d'une part le rhyton et les brodequins à bouts recourbés du buveur ou le manteau à agrafe et la coupe de sa compagne, de l'autre la tresse de celle-ci ou les boucles d'oreilles de celui-là. Mais le point qui nous intéresse le plus en ce moment est la façon dont l'homme étrangle de la main gauche l'ouverture du récipient en peau de chèvre qui repose en travers sur sa cuisse. Ce détail réaliste permet de se demander si la création du type bachique de Pāñcika ne se ramènerait pas originairement à une fausse interprétation de son sac, conçu et traité non plus comme une bourse, mais comme une outre (cf fig 364)

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¹ Cf. *Archæologia*, t. 55, Londres 1897, p. 371.

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Voici surtout où nous en voulions venir. Il nous apparaît désormais que nous devons assigner une place dans cette même série

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[Figure: FIG 383 — MÊME GROUPE M see le Peshawar Provenant de S ah-ji-ki Dhéri Hauteur 0 m 60 Cf ASI Ann Rep 1908-909 pl XIV b]

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à deux groupes depuis longtemps découverts à Mathurā et qui n'ont déjà fait couler que trop d'encre L'un, celui du colonel Stacy, a émigré à Calcutta dès 1836¹, le second, exhumé pendant l'hiver 1873-1874 par M Growse, est resté dans le musée local², et nous en reproduisons la face la mieux conservée (fig. 492). On en perçoit tout de suite le rapport avec les images voisines du Pāñcika ivrogne, quelle que soit d'ailleurs la forme du gobelet. A la vérité, la maîtrise de l'artiste est plus grande et le caractère hellénisant de l'œuvre plus marqué; mais l'obésité et la nudité du personnage principal, comme le petit lutin qui s'appuyait sur son genou, sont des indices trop clairs pour pouvoir être méconnus. Et ce ne sont pas les assistants adultes, Yakṣas et Yakṣiṇīs de son entourage, qui contredisent cette attribution. Un dernier maillon vient, croyons-nous, assurer la continuité de la chaîne. On interprète généralement comme un socle le monceau arrondi et bizarrement découpé en damier sur lequel le corpulent génie est assis à l'aise, selon sa mode (1). Le socle des figures 386 et 387 nous suggère une explication beaucoup plus topique. Là il est bien évident que ces sortes d'écailles représentent un amoncellement de pièces d'or se recouvrant en partie les unes les autres; et, comme nous sommes en pays hellénisé, ces monnaies sont rondes, et rondes aussi celles que déverse, sur la figure 364, le serviteur de Pāñcika. Nous inclinerions à penser que c'est sur un tas semblable qu'est accroupi le prétendu Silène de Mathurā : mais ici, conformément à la vieille coutume indigène, les monnaies ont gardé, tout comme sur la figure 340, leur forme rectangulaire.

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¹ C'est le n° M 1 cf ANDERSON, Cat, I, p 169 et M I, pl 60 a et 61 pour les description et reproduction du « Silène du Col Stacy »

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² J Ph VOGEL, Cat Mathura, p 83 et pl XIII Notre photographie a été prise en 1896 M VOGEL remarque que sur celle de M GROWSE (Mathura, p 168),

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¹ le lutin debout près du genou droit du principal personnage est encore au complet et qu'il a été depuis en partie restauré à l'aide de ses propres débris. Ajoutons que le véritable sens du groupe n'a pas échappé à M. Vogel et qu'à lui revient l'honneur d'avoir la première fois publié cette identification nouvelle dans le B. E. F. E.-O., VIII, 1908, p. 492.

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¹ Cf. plus haut, II, p. 126.

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Est-ce à dire que nous prétendons avoir résolu, par l'identification de ces images bachiques, la question depuis si longtemps posée, de la véritable identité du Dionysos indien? C'est là un problème de mythologie comparée que nous n'avons même pas à aborder ici, non plus que celui de l'Héraklès, mentionné en même temps par Mégasthène. Notre rôle est simplement de replacer, autant que faire se peut, dans leur cadre naturel, ces curieux morceaux dont la saveur exotique a donné prétexte à tant de vaines théories; tant pis si du même coup nous les dépouillons du plus clair de leur prestige aux yeux des Européens. Il est, selon les caractères, triste ou plaisant de constater que leurs répliques postérieures ont eu également le don de provoquer de non moins oiseuses spéculations; car s'ils ne sont pas sans prototypes au Gandhâra, ils ne sont pas davantage sans copies dans le reste de l'Inde. Quatre fois nous retrouvons la même bacchanale avec les mêmes personnages en costume étranger sur quatre caissons symétriques du plafond peint de la grotte I à Ajantâ(1), et cette quadruple répétition aurait dû être un suffisant avertissement de ne pas s'attarder à y chercher des portraits historiques de rois et même de reines sassanides. S'il vaut la peine de reproduire ici une de ces quatre scènes de beuverie (fig. 504), c'est dans l'espoir que sa simple vue édifiera le lecteur, et le déterminera à enterrer, une fois pour toutes, par dessus le faux Silène, le non moins imaginaire Chosroès, sous le linceul de vieux papier où gisent les hypothèses discréditées. Peut-être est-ce trop nous flatter, car ce sont souvent les suppositions les plus gratuites qui ont la vie la plus dure; du moins ne pouvions-nous négliger cette occasion de contribuer à alléger l'archéologie indienne de l'arrière-faix de divagations qui encombrèrent fatalement son berceau.

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En ce qui concerne ce groupe bachique, le plus gros de notre tâche sera terminé quand nous aurons signalé qu'il se retrouve — sous une forme réduite et toute pareille à celle de la figure 490, déjà si indianisée — sur les bas-reliefs du temple médiéval de Sanchi.

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¹ Trois des panneaux sont conservés (voir GRIFFITHS, pl. 94, 95) et on en rapproche une des peintures murales de la crypt 1 (ibid. pl. 5) et BURGESS, Notes, pl. IV a et j 90 (reproduction de l'article de FERGUSSON, On the identification of the portrait of Chosroes II among the paintings in the Caves at Ajanta; J. R. A. S. 1879, t. XI, p. 155 [151] article inspiré par celui de RAJENDRALAL MITRA, On the presentations of foreigners in the Ajanta Frescoes, J. A. S. Beng. 1878, part I, p. 62 [4 pl.] et la suite dans J. R. A. S. 1880, t. XII, p. 126).

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(fig. 499) : car nous tenons dès lors l'explication de la coupe que, à la différence du type ordinaire du Pâñcika gandhârien, son épigone tibétain Mahâkâla tient constamment dans sa main droite. Qu'au surplus Yi-tsing le range déjà, non plus parmi les Yakṣas de Kuvêra, mais parmi les Ganas de Mahêçvara, le fait n'a rien qui doive nous arrêter; il aura sans doute dû à la consonance toute çivaïte de son surnom, cette permutation dans l'innombrable armée des génies. Aussi bien n'est-ce là qu'un cas particulier de l'évolution qui entraînait alors toutes les croyances superstitieuses de l'Inde vers le syncrétisme tantrique. Remarquons seulement que Mahâkâla rencontrait, comme chef du cortège de son nouveau maître, un dieu non moins courtaud et grassouillet que lui et qui, à la tête d'éléphant près, lui ressemblait comme un frère. Même il est à soupçonner que le rat de l'un, qui parfois vomit aussi des joyaux, n'est qu'une contrefaçon de la mangouste de l'autre. On a déjà deviné que nous entendions parler de Gaṇapati ou Gaṇêça. Les rapports entre eux sont indéniables, soit qu'au Tibet Mahâkâla foule frénétiquement aux pieds son soi-disant chef hiérarchique, soit qu'au Népal tous deux se fassent pendant de bonne amitié à l'entrée des sanctuaires bouddhiques, soit enfin que dans l'Inde Gaṇêça ait supplanté son rival. Cette substitution s'est-elle opérée sous l'influence des brahmanes et Mahâkâla s'était-il irrémédiablement compromis aux yeux de ces derniers par ce que Yi-tsing appelle « sa partialité naturelle pour les trois joyaux »? Ou le fils de Çiva ne doit-il qu'à lui-même la conquête des derniers bouddhistes, qui lui ont en effet ouvert leur panthéon? Toujours est-il qu'en sa qualité de « dieu du succès », il tient aujourd'hui dans les bazârs de l'Inde la place que le « génie des richesses » a dû jadis y occuper et qu'il n'a plus conservée qu'au Népal¹.

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¹ Cf GRÜNWEDEL, Mythol du Buddh, p 196; Iconogr bouddhique, II, p 61, fig 43 et 56, HARAPRASAD ÇASTRI, loc land, p 22, S. LÉVI, Nepal, I, p 383-385 OLDFIELD, Sketches from Nepal, II ete — Il est assurément digne de remarquer que les légendes bouddhiques compilées par TÂRANÂTHA nomment successi-

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LE CULTE POPULAIRE — Ainsi donc, que nous nous occupions de Pāñcika ou de Hāritī, le nombre de leurs images avérées, joint à la multiplicité des types qui en sont dérivés, nous donne l'impression qu'ils ont fait l'objet d'un culte extrêmement vivant et actif, voire même plus répandu que celui des divinités supérieures. Évidemment, nous n'entrevoyons ce fait historique que dans une assez vague pénombre. La faute en est aux textes qui gardent à ce sujet

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[Figure: FIG. 384 — MÊME GROUPE. Provenance le ho Tanga. Hauteur 0m 95 D'après une photogr. de l'Inda Museum, Lot. Cf. AMI, pl. 148]

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un silence boudeur ou ne laissent échapper que des demi aveux, et, même en matière d'iconographie, nous ne pouvons encore que tâtonner au milieu d'un tel brouillamini de formes, d'attributs et de noms. Mais si le témoignage des pierres est laconique, il reste inattaquable, il nous autorise à affirmer le rôle ancien et considérable de ce « couple tutélaire » dans la vie religieuse des castes moyennes de l'Inde. Qu'on veuille bien seulement ne pas se méprendre sur la portée de cette assertion.

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vement et selon les époques comme quotidiens bienfaiteurs des docteurs bouddhiques d'abord Mahākāla (p. 70 et 74) puis Jambhala (p. 220) et enfin Gaṇapati (p. 236). Les noms et les formes changent, le fond humain demeure Nous ne prétendons nullement que Pāñcika et Hāritī, ou leurs succédanés, aient été le grand dieu et la grande déesse du Bouddhisme. Il est au contraire bien entendu que le génie des richesses et la fée aux enfants, de quelque nom qu'il ait plu aux Indiens de les appeler, n'ont jamais tenu dans le panthéon qu'une place subalterne. On peut même dire, en un sens, qu'il en était de même dans l'art. Leur qualité de Yakṣa les prédisposait, dès l'origine, à garder décorativement les portes des couvents, tout comme ils faisaient déjà devant les vieux stūpa de l'Inde centrale, tout comme ils font encore dans les lamaseries du Tibet. Si, sous la poussée de la dévotion populaire — et sans doute avec la complicité des moines bouddhiques, peu ennemis, comme on sait, de l'abondance — ils ont fini, nous dit Yi-tsing, par forcer l'entrée de la cuisine et même du réfectoire, il y a encore loin de là aux honneurs d'un trône sur l'autel principal d'un temple. Ils n'ont jamais été que des demi-dieux. Mais justement ils n'en sont que plus aisément devenus les iṣṭa-devatā, les divinités patronnes de la moyenne des fidèles; et par suite ils auront vu leur image commandée par la majorité des donateurs. Nous n'avons pas voulu dire autre chose. C'est une question, non de dignité, mais de popularité, non de préséance, mais de nombre. Là gît leur incontestable supériorité. Leurs images décoraient à foison, et sans distinction de sectes, les sanctuaires jainas (cf. fig. 595) aussi bien que bouddhiques. Elles pullulent dans les vérandas ou sur la façade des « temples-caves »(1); elles sont légion dans les galeries de Mathurā(2) et de Lakṣmaṇ, de Calcutta et de Lahore; c'est par dizaines qu'elles sortent des fouilles du Gandhâra. Tel est le fait sur lequel on ne saurait trop insister et que tout étudiant de l'iconographie ancienne de l'Inde, qu'il explore les sculptures des monuments ou catalogue les collections des musées, fera bien d'avoir présent à l'esprit¹.

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¹ On les désigne aujourd'hui sous le nom d'Indra et d'Indrāṇī à cause de l'éléphant que le génie s'est vu assigner comme monture, pour faire pendant au lion de la fée Toutes ces identifications (voir FERGUSSON et BURGESS, Cave-temples of India, à l'index sous ces noms, et aussi celui d'Ambikā) nous paraissent devoir être révisées D'autre part, les groupes, si nombreux dans l'iconographie dravidienne, qui représentent Çiva en compagnie de sa femme Umā et de son fils Skanda (cf A REA, Pallava Architecture, pl XLV, 1), nous paraissent directement inspirés des mêmes tableaux de famille, etc

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² Cf l'excellent catalogue de M J Ph VOGEL, sous les rubriques C, D, E, F, et cf A S I, Ann Rep 1909 10, p 76 77, voir encore A S, IX, p 35, pl IV, etc,

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¹ Veut on un exemple entre vingt? Une agrafe de turban nous a été, par un hasard exceptionnel, conservée : c'est encore le couple tutélaire qu'elle semble représenter (cf. plus loin, p. 187), etc.

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