Pramāṇa · Search · About · API

L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v2.c14.s1.t2: § II. Nâgas et Suparṇas

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v2.c14.s1.t2

Language
French

§ II. Nâgas et Suparṇas

v2.c14.s1.t2.1

LES NÂGAS. — Nous ne devons pas nous laisser illusionner par le caractère et le pouvoir surnaturels de ces génies : en fait leur condition est inférieure à celle de l'homme qui les vénère parce qu'il les craint : « Nous autres Nâgas, avouent-ils eux-mêmes, nous sommes des êtres déchus... » Les textes les classent comme intermédiaires entre l'homme et la bête, sinon même comme des bêtes (1). Leur misérable condition leur interdit d'aspirer d'emblée au salut et ils ne sauraient prétendre à la condition de moines (2). Habitants des fontaines, des lacs ou des rivières, ils peuvent être bienfaisants ou malfaisants, au gré de leur humeur. Les uns comme Élâpatra, en répandant à la bonne saison juste ce qu'il faut de pluie, assurent la prospérité du pays qu'ils hantent ; d'autres, comme Apalâla, le désolent au contraire par leurs inondations périodiques (3) ; certains enfin sont redoutables à tout venant et sèment autour d'eux la mort par le seul poison de leur regard ou de leur haleine (4). — Comme nous l'avons vu, les meilleurs d'entre eux payent au Buddha le tribut de leurs éloges et viennent mettre son recours en lui, tandis que la méchanceté des pires provoque l'intervention du Bienheureux

v2.c14.s1.t2.2

² Sur le premier voir Hiuan-tsang, Mém, I, p 152, et Rec, I, p 137 (cf ibid, p xli, et Divyavadana, p 435), et notre vol I, p 503 507, sur le second, cf notre vol I, p 545-546

v2.c14.s1.t2.3

³ Maharagga, I, 63, Warren, Buddhism in translations, p 401.

v2.c14.s1.t2.4

⁴ Cf Divyavadana, p 331

v2.c14.s1.t2.5

Le trait le plus curieux est que sur nos bas-reliefs leur forme n'est pas moins variée que ne l'est dans les textes leur caractère, et qu'elle semble même se modeler quelque peu d'après lui. Aux « mauvais nâgas », ainsi expressément désignés, on donne la forme purement animale (fig 224-227) et cette simple constatation coupe court à toute velléité (cf plus haut, II, p 21) de spécialiser dans l'acception de reptiles « noirs et venimeux » le terme de mahoraga. Nous étions d'ailleurs prêt à affirmer que l'école du Nord-Ouest n'avait jamais prêté à ses serpents proprement dits les têtes multiples dont les gratifie si libéralement l'Inde centrale (fig 228 et 466) quand les fouilles de Sahri-Bahlol ont justement mis au jour, sur une version nouvelle de la visite d'Elâpatra au Bienheureux¹, un serpent polycéphale (fig 317). Sur d'autres répliques, au contraire, nous avons vu cet Elâpatra et sa Nâgî prendre un aspect purement anthropomorphique pour demander la protection du Maître (fig 251 a). Sur la pierre il est impossible de deviner si, comme le voulait et le veut encore la croyance populaire du Kaçmir, on reconnaissait néanmoins sa véritable nature « à son chignon tout dégouttant d'eau »². Mais le plus souvent, comme Kâlika (fig 194-196), et Apalâla (fig 270-275), ils gardent jusque sous la forme humaine un indice de leur condition reptilienne dans le large chaperon de cobras qui jaillit d'entre leurs épaules pour s'épanouir au-dessus de leur tête.

v2.c14.s1.t2.6

¹ Telle est du moins l'interprétation que nous proposons pour cette scène. Ici, comme à Barhut (pl XIV) Elâpatra se présenterait au Buddha d'abord sous une forme animale et polycéphale puis (à la gauche du panneau) sous une forme humaine à chaperon de cobras des moines des fidèles laïques et un curieux vajra peint paré d'une peau de lion complétant le tout. — Pour les serpents polycéphales de l'Inde cf ici même fig 228 et 466 et pour ceux de l'Asie Centrale A GRÜNWEDEL Alth Kult Turk, fg 41. Nous réserverons enfin pour l'iconographie du Buddha la question de ses images assises sur les rois et abritées par le chaperon du serpent Mucilinda (cf I p 414).

v2.c14.s1.t2.7

² Râjataranginî I 290 d'après le Divyâvadâna p 346 c'est de leurs mains que suinterait l'eau d'après CHAVANNES Cinq cents Contes n 250 I II p 300 ce serait de leurs pieds.

v2.c14.s1.t2.8

Nous reconnaissons là un procédé renouvelé de l'ancienne école indienne (fig. 468) : la seule différence est qu'au Gandhâra le chaperon est presque toujours simple même chez les Nâgas¹, tandis qu'à Barhut, à Sânchi et à Amarâvati, il ne l'est que chez les Nâgis; d'autre part, lors même que le cou de serpent part de la naissance des reins et s'enroule sur lui-même avant de s'épanouir en capello, les replis n'en sont pas visibles des deux côtés du corps comme sur les images de Mathurâ (fig. 467) A ces détails près, le type est visiblement emprunté à l'Inde centrale: mais il ne faudrait pas croire que cette conception fût étrangère au folk-lore du Nord-Ouest. Hiuan-tsang a recueilli en Udyâna l'histoire d'une jeune Nâgi qu'un roi du pays avait épousée pour sa beauté et à qui le chaperon de cobras issait fort inopportunément de la nuque au milieu des ivresses de l'amour². Car, soit dit en passant, les unions entre humains et Nâgas ne sont pas rares dans la légende, et, de tous les sujets d'Alexandrie, les Indiens auront été les moins surpris d'apprendre qu'il était le fils d'un serpent³.

v2.c14.s1.t2.9

¹ Voir toutefois des Nâgas polycéphales fig 196 et A M I, pl 143, 1, et même une Nâgi sur notre figure 133

v2.c14.s1.t2.10

² Mêm, I, p 146, Rec, I, p 129. Cf pour un autre de ces mariages mixtes Rajatarangini, I, 203 et suiv La reapparition de la forme animale du Nâga au moment soit du sommeil, soit de l union sexuelle est expressément notée par le Mahavagga, I, 63, 5

v2.c14.s1.t2.11

³ C'est aussi le cas d un roi du Kaçmir, conte dans la Rajatarangini, III, 490

v2.c14.s1.t2.12

Comme nous ne faisons pas ici de mythologie ni même d'iconographie comparée, nous ne rappellerons que pour mémoire l'hydre des Grecs et le dragon des Chinois, qui ne sont après tout que des Nâgas⁴. Mais il est un point sur lequel il vaut la peine d'insister. Nous avons constaté sur place que la conception du serpent à face humaine, déjà connue de la *Rājataranginī* (iv, 601), est restée la plus courante au Kacmīr; d'autre part des Nāgas ou Nāgīs à buste humain et à queues serpentines se retrouvent non seulement sur les fresques d'Ajantā ou sur les sculptures du Magadha et des Sept-Pagodes, mais dans le panthéon tibétain¹. Aussi imagine-rait-on volontiers que ces génies des eaux n'étaient hommes que

v2.c14.s1.t2.13

⁴ Il suffit d ailleurs de renvoyer sur ce point aux innombrables rapprochements réunis par J FERGUSSON dans l Introduction de son Tree and Serpent Worship Voir notamment, 2e éd, p 14, sa description de l hydre d un sarcophage de Florence, et cf encore pour le dragon notre vol I, p 214 et fig 90, 277, et A GRUNWEDEL, Altb Kult Turk, fig 305, 307

v2.c14.s1.t2.14

¹ Cf *Ajanti*, I g 16 ou J I I I, 1900, fig 17-20 (mais aussi des Nāgas humains à chaperon *ibid*, fig 55 55, ou *Cave Temples*, pl XXIV), J 4 janv fév 1909, socle de pl 7, *Bibliotheca Buddhica*, t V pl 77

v2.c14.s1.t2.15

[Figure: FIG 317 — VISITE DU NĀGA ELĀPATRA (cf fig 251 a) Frise de Peshawar Provenant de Sahri Bahlol Hauteur 0m 33 Fouilles de Sir Aurel Stein (1910) Photogr de l'Archæological Survey]

v2.c14.s1.t2.16

jusqu'à la ceinture. On a même supposé qu'au Gandhāra le bas de leur corps, ordinairement caché derrière un repli d'onde ou le rebord d'un bassin, était conçu à la façon de celui des tritons ou des sirènes, et qu'il n'était dissimulé à nos yeux que par un raffinement d'art². C'est là une supposition purement gratuite, et qu'aucun détail plastique n’est venu jusqu’ici confirmer. Si nous ne voyons si souvent les ondins et ondines qu’à mi-corps, c’est simplement, à notre avis, parce que la tradition voulait qu’on les représentât dans leurs habituelles retraites; au cas où soit le sujet, soit la fantaisie de l’artiste les fait sortir de leur humide séjour, ils ont des pieds à la tête la forme humaine (1) (cf. fig. 273). Si l’on cherche, comme de raison, un prototype gandhârien aux images mi-partie d’Ajanṭā, c’est au triton qui déroule au coin des pignons sa queue décorative qu’il faut vraisemblablement s’adresser : et nous inclinerions justement à voir dans les reprises postérieures des lignes essentielles de ce motif un de ces cas de survivance ou plutôt de résurrection dont il a déjà été question plus haut (II, p. 26) et dont se leurre le besoin de nouveauté des générations postérieures. Mais en ce qui concerne les scènes légendaires, il faut bien se rendre à l’évidence de nos bas-reliefs et reconnaître que les zélateurs bouddhiques ont tenu à n’y voir figurer que des Nāgas à l’ancienne mode, serpents n’ayant rien de l’homme ou hommes seulement encapuchonnés de têtes de serpents (2).

v2.c14.s1.t2.17

² GRÜNWEDEL-BURGESS, *Buddhist Art in India*, p. 106

v2.c14.s1.t2.18

² Le cas de l’Elāpatra purement anthropomorphe de notre figure 251 a est exceptionnel ; cf. celui de Barhut, pl. XIV, et le couple de Nāgas assis pl. XVIII, 1. Nous concevons mal comment, devant l’évidence de cette planche, CUNNINGHAM, après avoir constaté que « dans les sculptures de Barhut les Nāgarājas sont certainement représentés sous une forme entièrement humaine et ne se différencient des hommes que par le dais du chaperon de serpents au-dessus de leur tête », peut ajouter : « Je fais observer toutefois que les Nāgis sont invariablement représentées comme seulement demi-humaines... » Mais notons à notre tour — et ceci prouve combien, en matière aussi fuyante, il faut être prudent dans ses assertions — que, sur un autre bas-relief de Barhut, qu’il ne reproduit malheureusement pas, il assure avoir vu déjà deux Nāgis « femmes seulement jusqu’à la ceinture ou plutôt jusqu’aux lombes et finissant au-dessous de de nombreux replis écailleux de queue de serpent ». (Stūpa of Barhut, p. 26.)

v2.c14.s1.t2.19

LES SUPARNAS. -- Si, au Gandhâra, la plupart de ces ondoyants génies ont ainsi tendance à atténuer leurs tares animales au profit de leurs ressemblances humaines, il en est advenu tout autrement de leurs éternels persécuteurs, les Suparnas ou Garudas — les

v2.c14.s1.t2.20

¹ Il en est de même en Asie centrale Cf. A. GRÜNWEDEL, Altb. Kult. Turk., fig. 243 (Nāgas vus à mi-corps) et fig. 287 (Nāga en pied).

v2.c14.s1.t2.21

[Figure: FIG 318-319 — GARUDA ENLEVANT UN NAGA FIG 318 Provenant de Sanghao FIG 319 Provenant du monastère supérieur de Nathou Cf G.B.S.T., pl. 88 et A.M.I. pl. 112.]

v2.c14.s1.t2.22

deux mots sont synonymes Ce n'est pas que le génie volant passe pour disposer d'un moindre pouvoir surnaturel que son rampant adversaire et ne puisse également se muer en homme à son gré

v2.c14.s1.t2.23

C'est ainsi, par exemple, qu'un *jātaka* (n° 154 de la collection pâlie) nous montre deux de ces mortels ennemis se coudoyant sous ce même travestissement dans la cohue d'une fête à Bénarès. Mais, pour nous, la question est moins de savoir quelle forme ils sont susceptibles de prendre que celle qu'ils ont adoptée sur nos sculptures : et, cette fois encore, nous éprouvons à quel point sont délicates et complexes les questions relatives à la figuration de ces mythes populaires. Si les noms propres gardaient leur valeur étymologique, il faudrait tout naturellement appliquer le mot de *su-parṇa* aux êtres « bien plumés » ou, à la faveur d'un calembour, « bien feuillus », que nous présente la vieille école indienne : mais nous avons déjà reconnu plus haut que ces monstres dont le buste humain s'engonce dans des corps d'oiseau ou des rinceaux de feuilles, nous sont, au contraire, désignés comme des Kimnaras¹; et, malheureusement, rien ne nous a été conservé du Garuḍa qui surmontait jadis la colonne, encore debout, de Besnagar². D'autre part, si la logique était ce qui règle les créations de l'art, on pourrait prédire à coup sûr que les artistes indo-grecs se sont empressés d'adapter à ces génies rapaces et ailés le type classique de la harpie : or nous n'avons découvert jusqu'ici aucun indice qu'ils aient jamais utilisé ce motif et nous en avons été d'autant plus légitimement surpris que la harpie reparaît dans l'iconographie postérieure (cf. I, p. 212). Mais le plus étonnant est que, dans celle-ci, les Garuḍas ont pris, aux ailes et à l'exagération du nez près, la forme humaine. Au milieu de toutes ces perplexités, nous n'avons qu'un parti à prendre, c'est de serrer d'aussi près que possible les données de nos documents.

v2.c14.s1.t2.24

¹ I, p. 210-212, et II, p. 22. Cf. encore les Kimnaras de Boro-Boudour (B. E. F. E.-O., 1909, p. 34, fig. 21), ou de l'Asie centrale (A. GRÜNWEDEL, Altb. Kult. Turk, fig 30, ou voir LE COQ, Chotscho, pl. 15)

v2.c14.s1.t2.25

² Cf. A. S. I. Ann. Rep., 1908-09, p. 126 et suiv.

v2.c14.s1.t2.26

Voici ce qu'ils nous suggèrent. Le trait plus frappant de la tradition indienne au sujet des Suparṇas est leur inimitié naturelle contre les Nâgas¹ il est donc tout naturel que nous ne les apercevions ici que dans l'acte de ravir leur proie. Aussi bien, dans la légende bouddhique, leurs cruels instincts avaient jadis fourni au Bodhisattva une occasion de plus de sacrifier l'une de ses vies antérieures en rançon de celle d'un jeune serpent². Notons inci-

v2.c14.s1.t2.27

¹ C'est même le type de l'inimitié naturel d'après Jat, n° 331 st. 4

v2.c14.s1.t2.28

² Kathâ-sarit-sâgara, chap 22 et 90 (trad BERGAIGNE)

v2.c14.s1.t2.29

[Figure: FIG 390 — MÊME SUJET FORMANT AGRAFE DE TERRAIN Musée de Lahore, n° 1045 Provenant de Sanghao Hauteur 0m 10]

v2.c14.s1.t2.30

demment qu'il n'en faut pas plus pour que les fidèles aient pris résolument parti contre les bourreaux en faveur de leurs victimes, et, si l'on songe enfin de quel prix sont les Nâgas des eaux vives aux yeux des voisins du désert, on s'expliquera aisément les raisons de la chasse acharnée que les génies font à leur tour aux Garudas sur les peintures du Turkestan³. Mais revenons à la genèse de notre motif gandhârien. Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que d'authentiques Garuḍas avaient gardé à Sânchi(1) et à Amarâvatî (fig. 466) leur forme d'oiseau de proie, ainsi qu'il sied à l'ancêtre direct du gigantesque oiseau Roc des Mille et une Nuits. Pour qu'il en soit de même au Gandhâra, il suffit que son titre indien « roi des oiseaux » (2) ait évoqué aussitôt à l'esprit de nos artistes l'aigle de Zeus. Reste l'autre moitié du problème. Il arrive fréquemment à l'aigle grec de n'emporter dans ses serres qu'un simple serpent, ainsi qu'il le fait encore aujourd'hui sur les piastres mexicaines; et c'est d'un serpent, il est vrai polycéphale, qu'il se contente également sur la figure 466. D'où a pu venir l'idée de lui faire, au contraire, enlever de préférence des Nâgas à forme humaine? La réponse apparaît clairement à la seule inspection de la figure 318; le créateur du motif du « roi des oiseaux ravissant un génie-reptile » avait d'avance l'imagination hantée par le souvenir du « Ganymède à l'aigle » de Léocharès.

v2.c14.s1.t2.31

³ Von Le Coq Chotscho, pl 33 A GRÜNWEDEL Altb Kult Turk fig 298 583 (28 L'explication que nous proposons ci-dessus de ces scènes est fondée

v2.c14.s1.t2.32

L'impression, parmi les premiers interprètes européens, fut même si forte qu'on voulut voir dans le groupe une véritable réplique du modèle grec et qu'on se crut en présence d'un Ganymède indien : seulement il avait changé de sexe en route. L'insuffisance d'une pareille explication n'échappa pas à Cunningham :

v2.c14.s1.t2.33

sur des raisons purement indiennes Sans doute faut-il aussi compter avec l'appoint des légendes indigènes relatives à la férocité du « chien céleste », ravisseur d'enfants (cf W. DE VISSER, The Tengu, dans Trans A S Japan, xxxvi, part ii, notamment p. 30, 87 et 91) — Peut-être convient il de rappeler à ce propos ce que nous dit Philostrate de la haine des montagnards du Caucase indien contre l'aigle (Vie d'Apollonios de Tyane, ii, 3).

v2.c14.s1.t2.34

(1) Façade postérieure du linteau médian de la porte Est (cf Les bas-reliefs de la porte orientale de Sanchi, dans Bibl. de vulgarisation du Musée Guimet, t XXXIV, 1910, p. 74 et fig. 3), où il ressemble d'ailleurs plus à un grand perroquet qu'à un vautour

v2.c14.s1.t2.35

(2) Cf. par exemple Divyâvadâna, p. 125-126, 344, l 16, etc. — Faut-il encore noter que le type de l'aigle bicéphale, prêté à Garuḍa en Asie centrale (A. GRÜNWEDEL, Altb Kult Turk, fig 107), a été retrouvé par M J H. MARSHALL dans ses fouilles de Takṣaçilâ (A.S I.. Ann Rep. 1912-13, p 14 et pl Xb), et que sous le double nom de Garuḍa-Upagaruḍa il fut dans la littérature bouddhique l'objet d'un conte traduit par S BEAL, Rom Leg, p. 380?

v2.c14.s1.t2.36

il reconnut — et c'était un premier pas de fait dans la bonne voie — que la prétendue réplique ne pouvait être qu'une adaptation, et conjectura que le soi-disant Ganymède n'était autre que Mâyâ, la mère du Bienheureux, ravie au ciel. Le seul défaut de cette hypothèse ingénieuse est qu'elle n'aurait jamais traversé la cervelle d'un bouddhiste. Non seulement tout ce que nous savons de leurs idées eschatologiques va à l'encontre d'une pareille « Assomption »¹, mais la pierre elle-même, par l'air de souffrance qu'elle prête à la jeune femme, protestait contre elle. Enfin M Grunwedel a donné l'interprétation définitive en faisant remarquer la tête de serpent qui, sortant de la nuque de la victime et, repliant son cou flexible sous le bec du vautour, essaye encore de le mordre. Aucune hésitation n'est désormais permise : il s'agit bien d'un Garuda ou Suparna enlevant une Nâgî qu'il a saisie à la taille entre ses deux serres; au risque de contrister les âmes sensibles, ajoutons qu'il ne l'enlève que pour la manger. Que ce groupe soit d'ailleurs une adaptation de celui de Léocharès (vers 350 av. J.-C.), nous ne voyons pas qu'on en puisse douter; mais il faut avouer que la ressemblance, sans doute déformée à travers de mauvaises copies et mise au service d'un tout autre sujet, est décidément des plus lointaines : tout au plus en reste-t-il quelque chose dans l'allure générale du groupe et le geste d'un des bras levé. Ce n'est pas seulement l'aigle de Zeus qui s'est déguisé en vautour de Viṣṇu, à l'aide d'un turban et d'une paire de boucles d'oreille; la pose gracieuse de la femme, en contradiction avec sa physionomie douloureuse et la violence dont elle est victime, est évidemment due à une intrusion du goût indien (cf. I, p. 229 et fig. 106, 335-336), tout comme l'opulence de ses formes.

v2.c14.s1.t2.37

¹ Reconnaissons d'ailleurs que ces idées ne les empêchent pas d'admettre que non seulement le Buddha, mais quelques autres personnages de la légende brahmanique soient montés vivants au ciel, mais il n'est jamais question de rien de pareil à propos de Mâyâ (cf I, p 381-389 et 685)

v2.c14.s1.t2.38

FIG 321. — GARUDA ENLEVANT UN COUPLE DE NÂGAS British Museum Hauteur 0 m 16 Cliché W Griggs

v2.c14.s1.t2.39

Le motif est connu à plusieurs exemplaires, dont la plupart, d'ailleurs tout à fait analogues, proviennent des monastères voisins de Sanghao et de Nathou, dans le coin Nord-Est du Gandhâra (fig. 318-320, et A. M. I., pl. 114, 2) : mais il serait vain de se fier au hasard des fouilles pour attribuer un intérêt local à ce sujet. Un autre spécimen pareil, appartenant à la collection Leitner et aujourd'hui à Berlin (n° 32623), est de provenance inconnue. Le travail d'orfèvrerie, destiné à servir d'agrafe ornementale à la bouffette d'un turban, que reproduit la figure 320, se retrouve sur la tête de figures princières originaires de Shahbâz-Garhî (frontispice de notre t. I) ou de Takht-î-Bahai (fig. 415). Il ne faudrait pas croire davantage que le modèle soit stéréotypé une fois pour toutes et que Garuḍa ne se nourrisse que de femelles; pas plus que dans les textes, il ne dédaigne à l'occasion de dévorer des mâles; tout au plus les préfère-t-il jeunes, parce que plus tendres¹. Sur le n° 950 de Lahore (hauteur, o m. 13), il empoigne à la fois un Nâga dans sa serre droite et une Nâgî dans la gauche. Le même groupe se présente encore (fig. 321) en dimensions à peine plus grandes, mais compliqué par la présence d'une femme renversée à terre sous le vent des ailes, tandis qu'un personnage masculin, debout à gauche et le bouclier au bras, semble offrir quelque résistance à l’éternel ennemi de sa race; à droite, on aperçoit enfin la trace d’un cinquième Nâga : ici l’artiste ne nous montre pas seulement les victimes, mais toute la famille de reptiles où la sanguinaire irruption du roi des oiseaux est venue apporter le deuil.

v2.c14.s1.t2.40

¹ C'est le cas dans le Nâgânanda; si le Diryâvadâna, p. 344, spécifie que le Nâga-kumâra qu'il enlève est déjà grand, c'est uniquement pour rendre plus vraisemblable la bonne pensée que lui inspire avant de mourir la vue des moines.

v2.c14.s1.t2.41

¹ On remarquera que le Garuda de Sânchi et celui d’Amarâvatî (fig 466) ont déjà ces boucles d’oreille

v2.c14.s1.t2.42

Est-ce à dire que nous ne trouvions dans l’école du Gandhâra aucun signe précurseur de l’évolution postérieure du type de Garuda

v2.c14.s1.t2.43

[Figure: FIG 322 — MASQUE DE GARUDA En mortier de chaux British Museum Hauteur 0m 08]

v2.c14.s1.t2.44

vers celui de l’homme ailé au nez crochu qui a fini par prévaloir? Nous avons déjà dû noter le turban et les boucles d’oreille qui ornent de façon si inattendue le vautour de la figure 318 (1) Ces parures étaient bien faites, on l’avouera, pour pousser à la transformation de la tête de l’oiseau en une face presque humaine Déjà, parmi les têtes en mortier de chaux, nous en trouvons une dont le visage esquisse cette sorte de compromis et où le nez de l’homme commence à se recourber en bec d’aigle (fig. 322) Les amateurs de l'art sino-japonais y reconnaîtront aussitôt — par l'intermédiaire de tel pendant de l'Asie centrale (fig 525) — l'ancêtre des masques, si fréquents dans nos collections, du T'ien-kéou ou « chien céleste » (fig 543) Voilà pour ce qui est de la tête, nous ne serons pas davantage embarrassés pour marquer les étapes de la transformation du corps Si, au Turkestan, le Garuda chasse volontiers sous forme d'oiseau les serpents polycéphales, il lui pousse au contraire des bras quand il devient à son tour le chassé seulement il garde encore, comme au Cambodge et au Tibet, les serres du rapace (1) L'Inde moderne n'a eu qu'à faire disparaître ce dernier trait, et le caractère anthropomorphique du type ainsi obtenu explique que, par anticipation, M J. Burgess (2) ait cru voir des Garudas dans les atlantes ailés de l'école gandhârienne (fig 84 et 314) Il a du moins raison en ce sens que, pour ce qui est des ailes, nous ne saurions découvrir aux modèles actuels du génie porteur de Visnu d'autres prototypes gréco bouddhiques, mais, par ailleurs, le nez de ces atlantes ne présente rien d'anormal et tout nous donne à penser (cf II, p 23) que l'école n'y a vu elle-même que de simples Yaksas

Cites (11)