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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c3.s2: Les Gourkhas

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c3.s2

Language
French

Les Gourkhas

v1.c3.s2.1

Les Gourkhas, qui se sont établis en maîtres au Népal depuis 1768, continuent à porter avec orgueil le nom du pays qui fut le berceau de leur puissance : avant la conquête de Prithi Narayan, ils habitaient la principauté de Gourkha, un des petits états qui constituaient le territoire des Vingt-Quatre Rois (Chaubisi Râj), dans le bassin des Sept Gandakis, à l'Ouest du Népal. Naturellement, la principauté variait sans cesse d'étendue, dans le chaos d'une féodalité ambitieuse et remuante. En général elle atteignait à l'Est la Tirsuli Gandak, la plus orientale des Sept Gandakis, qui baigne la seigneurie de Nayakot, et que les mamelons du Deochok séparent seuls des eaux népalaises. Au temps des trois royaumes (xviiᵉ-xviiiᵉ siècles), le royaume de Katmandou s'étendait vers l'Ouest jusqu'à la rive droite de la Tirsuli Gandak. Le Gourkha avait pour limite régulière à l'Ouest la Marsyandi qui séparait la principauté des états minuscules de Lamjung, Tanahung et Pokhra. La capitale, Gourkha, unique ville de la région, est construite sur une haute colline, le Hanuman-ban-jang, qui tombe du côté de l'Ouest dans la Darandi. Elle est située à 100 kilomètres environ de Katmandou. Elle passe pour contenir 2 000 maisons, soit de 15 000 à 20 000 habitants, avec ses dépendances. L'ancien darbar, le berceau de la dynastie actuelle du Népal, tombe en ruines. La ville et la principauté ont pris le nom de leur divinité tutélaire, Gorakṣa Nâtha, en langue vulgaire Gorakh, Gorkha, patron des Yogis qui fréquentent l'Himalaya ; nous le retrouverons associé, dans la littérature et dans les traditions du Népal, à Matsyendra Nâtha, patron de la grande vallée.

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Les premiers habitants du pays de Gourkha étaient apparentés aux Névars, et comme eux d'origine tibétaine ; ils portaient et gardent encore en partie le nom de Magars. Leurs rois étaient de la même race, mais avec un mélange de sang hindou ; ils se flattaient d'être des kṣatriyas de montagne, des Khas ; ils appartenaient au clan des Khaḍkas ou Kharkas. Mais en 1559 (mercredi, 8 bhâdon badi çâka 1481, nakṣatra Rohiṇî¹), le fils du râja de Lamjung, Dravya Sâh, s'empara par surprise de la ville, avec la complicité des clans hindouisés, tua de sa main le roi, et monta sur le trône. Il est l'ancêtre de la dynastie Gourkha.

v1.c3.s2.3

¹ La date, telle qu'elle est donnée, est certainement inexacte, auss bien pour 1481 çaka présent qu'écoulé.

v1.c3.s2.4

Dravya Sâh se piquait d'une origine illustre. La tradition, pieusement et fièrement maintenue par ses descendants, le rattachait aux plus authentiques et aux plus purs des clans rajpoutes. L'empereur Alâu-d-Dîn (que la légende désigne par confusion sous le nom d'Akbar) furieux contre les Rajpoutes de Chitor qui lui avaient refusé la main d'une femme de leur caste, marcha contre la forteresse qui passait pour imprenable, et s'en empara (1303). Treize cents Râṇîs (femmes de caste Kṣatriya) s'immolèrent volontairement sur le bûcher ; la princesse convoitée par le musulman se jeta dans une cuve d'huile bouillante, martyre de la pureté brahmanique. Une partie des survivants se retira à Ujjayinî (Ogein) sous la conduite de Manmath, dernier fils du râja de Chitor, tandis que l’aîné allait fonder Udaypur; la maison d’Udaypur est regardée depuis lors comme le parangon des Rajpoutes. Le plus jeune fils de Manmath, Bhûpâl, quitta Ujjayînî et sur les indications de sa divinité personnelle (*iṣṭa-devatā*), alla s’établir au Nord, dans les collines, à Riḍi ou Riri, petite bourgade située à 260 kilomètres de Katmandou, à 160 kilomètres de Gourkha. Il y arriva en 1495, près de 200 ans après la chute de Chitor dont son père aurait été témoin! De Riḍi il passa à Sarghâ, puis, continuant vers l’Est, à Bhirkot. Il s’y fixa, défricha le sol, eut deux fils, Khânchâ et Michâ, dont on se garde bien de désigner la mère; il les fit initier comme kṣatriyas, leur procura des femmes rajpoutes de la plaine. Le second fils Michâ conquit Nayakot, petite ville au Nord-Ouest de Gourkha, distincte de la ville du même nom sur les confins du Népal. Un de ses descendants, Kulmandan, devint roi de la principauté de Kaski, près de Nayakot, et reçut de l’empereur de Delhi le titre de Sâh. Les gens de Lamjung, un village voisin blotti dans les montagnes, vinrent lui demander un de ses fils comme roi; quand ils l’eurent, ils le prirent pour cible, sous prétexte de viser du gibier, et l’accablèrent de flèches empoisonnées. Mais incapables de se gouverner sans roi, ils allèrent demander au roi un autre de ses fils; ils finirent par triompher de ses résistances légitimes par les engagements le plus solennels; autorisés à choisir entre les cinq fils qui restaient, ils attendirent la nuit, observèrent les princes endormis, virent la tête du plus jeune se relever sur le coussin, et convaincus des hautes destinées qui l’attendaient, le prirent pour chef. C’est ce prince qui eut à son tour comme second fils Dravya Sâh, conquérant de Gourkha¹.

v1.c3.s2.5

¹ WRIGHT, 273 sqq.

v1.c3.s2.6

Le colonel Tod, l’infatigable compilateur des traditions rajpoutes, a recueilli une autre légende sur l’origine de la dynastie Gourkha¹. Elle aurait eu pour fondateur le troisième fils du roi Samarsi de Chitor, qui alla vers la fin du xivᵉ siècle s’établir à Palpa, la capitale actuelle des provinces occidentales du Népal. Samarsi n’est autre que Samara Simha, le prédécesseur de Ratna Simha qui fut vaincu et fait prisonnier par Alâu-d-Din. Samara Simha est connu par plusieurs inscriptions datées de 1275 (?), 1278 et 1285 J. C.². Une troisième tradition recueillie au Népal par Hamilton³ attribue la fondation de Palpa à Rudra Sen, descendant de Ratna Sen de Chitor, autrement dit de Ratna Simha, le successeur de Samara Simha. L’époque indiquée de part et d’autre ne s’éloigne pas beaucoup du temps où Harisimha deva envahit et conquit le Népal.

v1.c3.s2.7

¹ TOD (*Annals of Râjasthân*), cité par VANSITTART, p. 84.

v1.c3.s2.8

² V. les références réunies par Mme Mabel DUFF, *Chronology of India*, Westminster, 1899, p. 205 et 206.

v1.c3.s2.9

³ HAMILTON, p. 130 sq.

v1.c3.s2.10

La prise de Chitor et la dispersion des Rajpoutes sont des faits historiques bien établis ; l’histoire des ancêtres de Dravya Sâh qui s’y est greffée, est au moins douteuse, et leur généalogie n’est pas rassurante. Les sceptiques peuvent observer que chacune des branches et des sous-branches de la famille a pour point de départ le dernier-né des fils comme si la descendance des fils aînés était trop connue et trop sûre pour se prêter à des altérations ou à des interpolations frauduleuses. Les successeurs de Dravya Sâh n’ont pas réussi du premier coup à se faire admettre comme des kṣatriyas authentiques dans la société hindoue. Râma Sâh, qui régna de 1606 à 1633 et qui donna un code au pays de Gourkha, envoya un ambassadeur au prince rajpoute d’Udaypur, avec mission d’exhiber sa généalogie et d'obtenir la reconnaissance expresse de son rang. Le chef du clan Sisodhiya, le Rajpoute par excellence, se laissa éblouir par l'arbre généalogique de Râma Sâh; il était sur le point de faire droit à la requête quand un conseiller avisé lui suggéra d'interroger l'ambassadeur sur sa propre caste. On verrait bien si les bruits qui couraient sur l'horrible impureté des gens de la montagne étaient simple médisance. L'ambassadeur, qui s'était donné comme kṣatriya, dut reconnaître à bout de faux-fuyants qu'il était du clan Pâṇḍe; or les Pâṇḍe de l'Inde sont un clan de brahmanes! La cause était entendue, et l'ambassadeur dut s'en retourner penaud¹.

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¹ HODGSON rapporte cette anecdote comme authentique : *Languages and Literature of Nepal*, part. II, p. 38.

v1.c3.s2.12

Cet accouplement monstrueux d'un nom de clan brahmanique avec le titre de kṣatriya, qui scandalisait les puritains de l'Inde, s'était pourtant réalisé dans les vallées de l'Himalaya sous le patronage et sous le contrôle des brahmanes. Leur ingéniosité, toujours prête à seconder leur intransigeance, avait créé, sous l'apparence d'une simple résurrection, une caste nouvelle qui combinait deux traits théoriquement inconciliables: C'était les Khaças, les Khas.

v1.c3.s2.13

Les Khas étaient le résultat local d'un groupe de phénomènes déjà constaté dans la vallée du Népal, mais qui y avait suivi un autre développement. Les Brahmanes montés de l'Inde orthodoxe en pèlerins, en missionnaires ou en aventuriers, avaient usé de leur prestige aristocratique et sacerdotal sur le beau sexe; accueillis avec honneur et avec vénération par ces rudes tribus de montagnards, qui saluaient et redoutaient en eux la magie des formules toutes-puissantes, ils avaient fondé des familles irrégulières; les enfants de ces unions, réprouvées par les codes brahmaniques, étaient admis légitimement dans la société hindoue ; mais ils devaient y occuper un rang infime. Le mal n'était point grave, s'ils avaient seuls avec les brahmanes représenté l'ordre social de l'Inde dans l'Himalaya. Mais le brahmane ne passe pas en terre barbare sans opérer de conversions ; les chefs à demi-sauvages aspirent à s'encadrer dans l'organisation supérieure que le brahmane règle et dispose à son gré ; les obligations mêmes que la caste impose flattent l'orgueil du néophyte : elles l'isolent par une barrière rigoureuse et transforment en un fossé infranchissable la mince ligne de démarcation qui le séparait des classes inférieures. En échange de cette adhésion aux lois fondamentales de l'Église qui prescrivent le respect du brahmane et le respect de la vache, le brahmane imaginait un artifice de généalogie qui lui permettait d'introduire son prosélyte dans la caste enviée des Kṣatriyas : une vague consonance dans les noms des ancêtres barbares, la lointaine ressemblance d'une légende suffisaient pour jeter un pont entre l'aspirant kṣatriya et l'un des innombrables héros de la tradition hindoue. Mais le nouveau Kṣatriya n'était pas encore au bout de ses peines ; il avait beau porter le cordon brahmanique et prendre un brahmane comme guru, les Rajpoules authentiques tenaient à distance sa noblesse trop récente et ne se décidaient pas à lui donner leurs filles en mariage ; il était réduit à choisir ses femmes parmi les indigènes, et les fils nés de pareilles unions ne pouvaient plus se maintenir au rang paternel. La vieille théorie sociale des dharma-çâstras leur assignait une condition dégradante, mais elle s'appliquait à une société idéale, régulière et docile, et n'avait que faire dans les vallées de l'Himalaya ; les nouveaux Kṣatriyas n'étaient pas disposés à payer leur titre d'une humiliation imposée à leur progéniture. Le brahmane sut concilier la lettre et l'esprit, la doctrine et la pratique.

v1.c3.s2.14

Parmi les classes irrégulières issues des Kṣatriyas, Manu désignait les Khasas (ou Khaças) ; ils figuraient côte à côte, dans le code classique ¹, avec les Liččhavis et les Mallas qui constituaient l'aristocratie militaire au Népal ; comme eux, les Khasas passaient pour les descendants réguliers, nés en mariage légitime, d'un Kṣatriya qui avait été excommunié pour avoir négligé les devoirs sacrés. Le nom des Khasas s'était perpétué dans les codes ; mais aucune notion positive ou réelle ne s'y rattachait ². D'autre part, la géographie épique et littéraire de l'Inde appliquait depuis longtemps cette désignation aux populations qui bordaient l'Inde au Nord, sur la frontière du brahmanisme ; le nom flottait comme la plupart des vieux ethniques dans des limites ondoyantes et pouvait s'étendre jusqu'aux plateaux tibétains ³.

v1.c3.s2.15

¹ Mânava-dh.-ç. X, 22. — Cf. aussi Harivamça, XIV, 784 ; XCV, 6440.

v1.c3.s2.16

² D'après Uçanas, cité par le commentateur Govardhana, les Khasas sont porteurs d'eau et distributeurs d'eau aux fontaines (Mân. dh. ç., trad. BÜHLER, loc. laud., note).

v1.c3.s2.17

³ Le Mahâ-Bhârata mentionne fréquemment les Khasas, et toujours en compagnie des populations montagnardes du Nord-Ouest. Ainsi II, 51, v. 1858 :

v1.c3.s2.18

Maru-Mandarayor madhye Çailodām abhito nadīm | ye te kīcakaveṇūnām chāyām ramyām upāsate | Khasā ekāsanā hy arhāḥ pradarā dīrghaveṇavaḥ | Pāradāç ca Kulindāç ca Taṅganāḥ Parataṅganāḥ |

v1.c3.s2.19

Les Khasas habitent entre le mont Meru et le mont Mandara, vers la rivière Çailodâ, autrement dit dans le nœud de montagnes de l'Hindou-Kouch et du Pamir ; ils apportent avec les peuplades voisines un tribut en « or de fourmis », extrait du sol par les fourmis. Au livre VII, 121, v. 4845, ils sont nommés avec les Daradas (Dardistan), Taṅganas, Lampaka (Lamghan), Pulindas; au VIII, 44, v. 2070, avec les Prasthalas, Madras, Gândhâras, Araṭṭas, Vasâtis, Sindhusauviras. — Cf. aussi Mârkaṇḍeya-Pur. LVII, 57 ; LVIII, 7. Bharata, dans son Nâṭya-çâstra, les cite à côté des Bâhlikas (Balkh) :

v1.c3.s2.20

Bâhlikabhâṣodyānâm Khasânâm ca svadeçajā | XVII, 52.

v1.c3.s2.21

Le Vibhâṣâ-çâstra, connu seulement dans sa version chinoise (due à Saṃghabhûti, en 383 J.-C.) mentionne la langue des Khasas avec celle des To-le, Mo-le, Po-le, Po-k'ia-li dans un passage (éd. jap., XX, 9, 59a) que j'ai déjà fait connaître (Notes sur les Indo-Scythees, p. 50, n.) : les Les vieux dharma-çâstras, en enregistrant le nom des Khasas, comme aussi le nom des Yavanas, des Pahlavas, des Čînas et de tant d'autres peuples réels, avaient eu simplement pour objet de définir leur situation sociale au regard de la hiérarchie brahmanique. Les Brahmanes, fidèles à leur tactique constante, ressuscitèrent un vieux nom tombé en déshérence, et s'en servirent pour couvrir une création nouvelle. Ils reconnurent les fils issus d'unions entre les Kṣatriyas et les femmes indigènes comme les représentants authentiques des Khasas anciens, et ils leur accordèrent, comme aux vrais Kṣatriyas, le cordon brahmanique.

v1.c3.s2.22

La solution était si ingénieuse et si satisfaisante qu'elle put servir à deux fins. Les fils issus d'unions entre les brahmanes et les femmes indigènes, et déchus du rang

v1.c3.s2.23

To-le sont les Daradas ; les Po-le, les Pâradas ; Mo-le suppose un original Maladas, et Po-k'iâ-li répond à Bukhari. Le dictionnaire Fan-fan-yu dont je possède une copie, rapporte une interprétation (section VIII) qui traduit Khasa (K'ia-cha) par « langage incorrect ». 不正語 Cette explication semble se fonder sur une étymologie analogue à celle qui est en cours aujourd'hui et qui prétend dériver le nom des Khas de « Khasnu » tomber, déchoir.

v1.c3.s2.24

Je rappelle qu'on a voulu souvent établir un rapprochement entre le nom des Khas et celui de Kashgar, interprété par l'iranien Khasa-gairi « mont des Khas » (cf. les Casii montes de Prolémée) ou Khasâgâra « demeure des Khas ». Hiouen-tsang donne K'ia-cha (= Khasa) comme un autre nom de Kachgar.

v1.c3.s2.25

Enfin les Khas sont souvent mentionnés dans la Râja-taraṅgiṇî. Cf. la note, très vieillie, de TROYER, vol. II, p. 321, et celle de STEIN, II, 430 : ils n'interviennent dans l'histoire du Cachemire que comme « des montagnards maraudeurs et turbulents » (Stein).

v1.c3.s2.26

Un document épigraphique daté de l'an 629 de J.-C. (380 de l'ère Kalačuri, donation du roi Gurjara Dadda II Praçânta râga, trouvée à Khedâ) prouve qu'au VIIe siècle les Khasas passaient pour habiter à l'entour de l'Himalaya : « Le roi ressemblait à l'Himâčala parce qu'il était le séjour des Vidyâdharas (ou : des savants), mais il n'avait pas, comme lui, un entourage de Khasas (dégradés) » [yaç copamîyate... ovidyâdharâvâsatayâ Himâcale na Khaṣaparivâratayâ] Ind. Antiq., XIII, 83. Le même passage est répété dans une donation du même roi, postérieure de cinq ans à la première (ib., 89).

v1.c3.s2.27

paternel par la faute d'une naissance irrégulière, ne pouvaient pas tomber au-dessous des fils irréguliers de Kṣatriyas; ils ne pouvaient pas s'élever au-dessus des nouveaux Khas qui confinaient de si près à la seconde caste. Ils furent également reconnus pour Khas, reçurent aussi le cordon brahmanique, et conservèrent en même temps le nom du clan brahmanique auquel appartenait leur père. On essaya bien de les distinguer des autres Khas par la désignation de Kṣattris ou Khattris, empruntée aussi à la terminologie complaisante des codes¹; mais l'usage refusa d'admettre ces distinctions subtiles, et les Kṣattris s'amalgamèrent avec les Khas. Les Rajpoutes authentiques qui vinrent de l'Hindoustan et qui s'unirent avec des femmes indigènes prétendirent, eux aussi, classer à part sous le nom d'Ekthariahs leurs descendants privilégiés; la masse des Khas les absorba dans son chaos hétérogène. Les clans de noblesse locale, convertis à la suite des râjas montagnards, vinrent à leur tour s'y confondre. La puissante famille des Khas couvrit ainsi de ses tribus le vaste espace de montagnes qui s'étend du Népal propre jusqu'au Cachemire.

v1.c3.s2.28

¹ *Manu*, X, 12 et 16 définit les Kṣattris comme les enfants nés d'un Ṣûdra avec une femme Kṣatriya; leur profession est d'attraper et de tuer les animaux qui vivent dans des trous (*ib.*, 49).

v1.c3.s2.29

La petite principauté militaire de Gourkha était peuplée surtout de Khas. Ils étaient les uns vassaux du roi, les autres officiers ou soldats. C'est grâce à la complicité des clans Khas que Dravya Sâh s'était emparé de Gourkha en 1559, c'est grâce à leur fidélité et à leur dévouement que les rois Gourkhas purent maintenir et étendre leur pouvoir, sans s'affilier à aucune des ligues qui se formaient à chaque instant entre les princes du Territoire des Vingt-Quatre Râjas; c'est grâce à leur courage inlassable que Prithi Narayan réussit à conquérir le Népal. Les Khas avaient déjà figuré, avant cette conquête, dans l'histoire du Népal ; ils y parurent pour la première fois, en même temps que les Magars et les radis fermentés, peu de temps avant l'expédition et la conquête de Harisimha deva. C'était le moment où les Rajpoutes, refoulés par les Musulmans, se retiraient dans les montagnes, s'engageaient au service des princes barbares, les renversaient, et sur les ruines de la féodalité indigène fondaient des états hindous. Rudra Sena qui passe pour un descendant de Ratna Simha, dernier roi indépendant de Chitor, avait fondé la ville de Palpa. Son successeur Mukunda Sena étendit le domaine paternel. Le Népal était en anarchie ; le roi Hari deva n'y exerçait qu'un pouvoir nominal. Un indigène Magar renvoyé du Népal dépeignit à Mukunda Sena la vallée comme une sorte de Terre-Promise ; les maisons y avaient des toits d'or ; les conduites d'eau y étaient en or. Le roi de Palpa accourut, mit en déroute les troupes népalaises ; ses soldats brisèrent et défigurèrent les images des dieux, et même ils enlevèrent le Bhairava placé devant l'image de Matsyendra Nâtha comme un gardien, et l'envoyèrent à Palpa. En vain Mukunda Sena offrit, comme une sorte d'expiation, à Matsyendra Nâtha la chaîne d'or qui ornait le cou de son cheval. « La figure de Paçupati qui s'appelle Aghora (celle du Sud) montra ses dents effroyables et envoya une déesse nommée Mahâ-mârî (Peste) qui déblaya le pays, en quinze jours, des soldats de Mukunda Sena. Le roi s'enfuit sous le déguisement d'un Samnyâsi ; mais arrivé à Devî-ghât, en aval de Nayakot, il mourut. Tel est le récit népalais ; mais la tradition de Palpa raconte que Mukunda Sena ruina lui-même l'empire qu'il avait fondé en le partageant entre ses quatre fils¹. Mukunda Sena, comme plus tard Prithi Narayan, commandait une armée de Khas; plusieurs d'entre eux restèrent établis dans la vallée, si vite conquise et si tôt perdue². D'après Kirkpatrick « un grand nombre de familles Khassias (c'est-à-dire Khasiyas ou Khasas) qui sont une tribu de l'Ouest,

v1.c3.s2.30

¹ HAMILTON, p. 131.

v1.c3.s2.31

² WRIGHT, 172. — L'avant-dernier roi Névar de Katmandou, Jagajjaya Malla, avait à son service des soldats Khas, qui provoquèrent la chute de la dynastie (Wright, 222 sq.). — La Vamç. désigne (p. 150) le Népal comme « le pays Khas » sous le règne de Narendra deva le Thâkurî, dès le VIIe siècle. Mais on ne saurait tirer aucun argument (comme fait à tort VANSITTART, p. 82) d'une simple périphrase littéraire employée dans le récit d'un fait ancien par un auteur moderne.

v1.c3.s2.32

Un des quatre stûpas d'Açoka à Patan. (Stûpa du Sud).

v1.c3.s2.33

émigrèrent au Népal et s'y installèrent en Névar 408 ou Samvat 1344 (1287/8 J.-C.), sous le règne d'Anwant Mull Deo (Ananta Malla deva); et trois ans plus tard, en Névar 411, un nombre considérable de familles du Tirhout y émigrèrent à leur tour¹ ». L’immigration des Khasas rapportée par Kirkpatrick a précédé de peu leur invasion sous la conduite de Mukunda Sena, si même elle ne se confond pas avec cette invasion. De part et d’autre, il s’agit d’un fait qui se passa vers la fin du XIIIe siècle ou le commencement du XIVe.

v1.c3.s2.34

¹ KIRKPATRICK, p. 264.

v1.c3.s2.35

A cette époque, les tribus indigènes de l’Ouest, malgré la parenté de race et de langage, passaient aux yeux des Névars policés pour de simples démons. Le Gurung, le pâtre qui occupait les régions alpestres à l’Ouest du Népal, au Nord des Magars, servait comme l’ogre de nos contes à menacer et à épouvanter les enfants ; pour les faire taire, on leur criait : Attends un peu ! Gurung Mâpâ va venir te prendre ! Gurung Mâpâ ne tarda pas à prendre une vie réelle dans l’imagination populaire ; on se le représenta comme un Râkṣasa. On l’avait vu venir et manger des enfants. Et on lui concéda la propriété du Tudi-Khel à condition qu’il n’en mangerait plus ; il s’engagea d’autre part, moyennant une offrande régulière, à empêcher de bâtir sur ce terrain, qui reste encore un terrain vague. (Il sert maintenant comme champ de manœuvres.)²

v1.c3.s2.36

² WRIGHT, p. 169.

v1.c3.s2.37

Les Khas ne sont pas tous Gourkhas ; les provinces népalaises à l’Ouest de Gourkha et les districts britanniques à l’Est du Cachemire ont une population nombreuse de Khas, membres de la même caste ; mais seuls les Khas originaires du pays de Gourkha sont Gourkhas. Inversement, tous les Gourkhas ne sont pas des Khas : Tous les habitants du Népal qui y sont venus, avec Prithi Narayan, à un titre quelconque, grands seigneurs aussi bien que parias, sont des Gourkhas et ont droit à ce nom privilégié.

v1.c3.s2.38

Le premier des Gourkhas, le Gourkha par excellence, est le roi : Mahârâja Adhirâja. Le roi, et la famille royale qui comprend tous les descendants légitimes de Dravya Sâh se piquent d'être des kṣatriyas pur sang. La présence, d'un Khânchâ et d'un Michâ, insérés dans la généalogie royale entre Bhûpâla et Jayana, n'inquiète que les esprits portés à la critique ; ces deux noms anaryens, qui relient les ascendants de Prithi Narayan aux descendants des Rajpoutes de Chitor, et aussi les traits, plus magars qu'hindous, des membres de la famille royale, ne les empêchent pas de compter comme des Thâkurs, c'est-à-dire comme Rajpoutes incontestables. La caste des Thâkurs est subdivisée en quinze à vingt clans. Le roi est du clan Sâhi ou Sâh. Les Mallas, qui donnèrent longtemps des rois au Népal, forment un autre clan des Thâkurs.

v1.c3.s2.39

Les Khas, qui se rangent immédiatement au-dessous des Thâkurs, passent aujourd'hui pour valoir les Kṣatriyas authentiques, et depuis un demi-siècle ils tendent à substituer à leur ancienne désignation, qu'ils portaient avec un orgueil affecté, le nom de Chettris ou Kṣatriyas ; les relations avec l'Inde, devenues plus fréquentes, ont fait éclater les désavantages d'un titre trop estimé jusque-là. Fils de brahmanes, de Rajpoutes ou de convertis unis avec des femmes indigènes, Kṣattris, Ekthariahs, ou Khas d'origine, une seule caste les comprend et les confond. Dans une fraternité instructive, mais peu édifiante, se rencontrent et se coudoient les noms vénérés des clans brahmaniques, les noms glorieux des clans kṣatriyas, et les noms barbares des clans indigènes. En vain les brahmanes, estimant que l'heure des concessions était passée, ont essayé d'introduire dans leurs relations avec les Khas une rigidité plus conforme à l'orthodoxie ; les Khas du Népal continuent à exiger que les enfants nés des femmes de leur caste unies avec des brahmanes portent le cordon sacré, prennent rang de Khas, et reçoivent le nom du clan paternel.

v1.c3.s2.40

Il existe cependant une catégorie de Khas dégradés, qui ont droit au titre de Khas, mais qui n'ont pas droit au cordon brahmanique : ce sont les enfants issus d'unions entre des Khas authentiques et des veuves du même rang ou des concubines de rang inférieur. Ils suivent les mêmes règles de pureté que les Khas, mais ils sont réduits à des occupations plus humbles ; ils peuvent se marier librement entre eux, quel que soit le clan paternel.

v1.c3.s2.41

Les Khas Gourkhas professent la religion hindoue, et s'en posent volontiers comme les champions ; mais, en dehors des innombrables superstitions qu'ils partagent avec les Hindous, ils ont réduit les dogmes à un seul article de foi : le respect de la vache résume pour eux la doctrine brahmanique. Au Népal, le meurtre d'une vache est puni de la peine de mort ; une simple violence commise sur une vache se paie de l'emprisonnement à vie. Les Gourkhas ont entrepris des guerres répétées contre les Kirâtas, établis à l'Est du Népal, pour les obliger à s'abstenir de la vache qui était jadis leur nourriture de prédilection. Ils ont interdit l'accès de la vallée aux Murmis, voisins des Kirâtas, parce que ces « Tibétains de charogne » (*Siyena Bhoṭiya*) mangent la viande des vaches mortes de mort naturelle maintenant qu'il leur est interdit d'en tuer.

v1.c3.s2.42

Le Brahmane est moins bien partagé que la vache, en dépit du respect superstitieux qu'il inspire ; Prithi Narayan et ses successeurs ne se sont pas gênés de confisquer maintes fois les biens des brahmanes. Toutefois la peine capitale ne saurait être, au Népal, appliquée à un brahmane ; il y conserve l'antique privilège que lui conféraient les codes brahmaniques. La peine la plus grave qu'on puisse lui infliger est l'emprisonnement perpétuel, avec la déchéance de caste.

v1.c3.s2.43

Superstitieux jusqu'à l'enfantillage, les Khas Gourkhas ne se sont pas empêtrés des formalités prescrites par les règles de pureté hindoues. Manger est pour un Hindou une grave affaire ; il doit se déshabiller des pieds à la tête, se baigner, adorer la divinité (*pûjâ*), purifier ses accessoires, et surtout éviter le contact des castes inférieures. Le Gourkha, fût-il même un Khas, se contente de retirer sa calotte et ses chaussures, et mange en compagnie des Gourkhas de toute classe toute espèce de nourriture, sauf le riz et le dâl (espèce de lentilles), que les castes supérieures refusent de manger avec les basses castes : encore, si le riz est cuit dans du *ghi* (beurre fondu), toutes les castes le mangent ensemble. Même les Thâkurs acceptent de manger en commun avec des Hindous aussi suspects que les Magars et les Gurungs, tant qu'ils n'ont pas adopté le cordon brahmanique, et ils sont libres de s'en dispenser jusqu'au mariage. Ils boivent tous sans difficulté de l'eau à la même outre, pourvu qu'elle soit faite en peau de chèvre. A la différence des Hindous, qui professent un respect scrupuleux de la vie, les Gourkhas sont grands mangeurs de gibier, et de poisson surtout. Ils partagent le goût de leurs sujets Névars pour les légumes, et l'ail en particulier, comme pour l'alcool de riz ou de froment (*rakṣi*) et le thé en briques ; ils aiment également à se parer de fleurs.

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Leur costume, simple et pratique, est aussi fort seyant : il s'est même rapidement imposé aux Névars. Les moins fortunés portent en guise de culotte à la manière hindoue une pièce d'étoffe passée autour des reins et ramenée entre les jambes ; de plus ils ont une veste collante, fermée sur la poitrine par une longue rangée de boutons qui va de la taille jusqu'au cou ; ils se chaussent de sabots de cuir à bouts carrés, qui prennent bien le pied et montent jusqu'aux chevilles ; ils se coiffent d'un petit bonnet qui emboîte le sommet du crâne. Enfin ils s'enroulent autour de la taille une pièce d’étoffe, qui sert de ceinture et qui s’accommode aisément en turban quand le soleil est trop vif. Dans cette ceinture ils passent l’arme nationale, le compagnon inséparable et l’outil universel du Gourkha : le Kukhri. Le kukhri est un couteau large, lourd, recourbé qui mesure de la pointe à l’extrémité du manche environ cinquante centimètres. Le kukhri à la main, Gourkha le taille et tranche sans merci ses adversaires, attend de pied ferme et abat les plus redoutables fauves, ou s’ouvre un chemin avec facilité dans la jongle la plus impénétrable.

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Les classes aisées portent le même bonnet, les mêmes chaussures, la même ceinture avec le kukhri ; mais leur costume consiste en un véritable pantalon, qui tombe sur les chevilles, colle au mollet ; le haut est ample et flottant ; on le serre à la taille au moyen d’une coulisse ; en outre, une redingote à basques très amples croisée sur la poitrine et qui prend exactement le buste ; elle se ferme à l’aide de huit cordons, quatre à l’intérieur fixent le croisement ; quatre au dehors fixent la partie rabattue. La redingote et le pantalon sont faits d’une étoffe de coton légère, cousue en double ; dans l’intérieur est disposée une épaisseur de ouate qui varie avec le goût de chacun ; pour fixer la ouate, les deux couches d’étoffe sont réunies par des coutures en diagonale étroitement rapprochées l’une de l’autre. Sous la redingote, ils passent une chemise courte qui doit déborder sur le col. Souvent aussi ils mettent par-dessus la redingote un véritable veston, de coupe européenne, et bordé pour l’hiver de fourrures tibétaines.

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Les Gourkhas ont adopté, avec les rites, les préjugés hindous sur le mariage. Les filles peuvent être mariées après sept ans, et doivent l’être avant treize ans. Au contraire des Névars, les Gourkhas sont d’une jalousie féroce : la femme adultère est punie de la prison perpétuelle, sans compter la bastonnade et les autres sévices où s’exerce la vengeance du mari ; jusqu’au temps de Jang Bahadur, la loi laissait au mari outragé le soin de châtier le complice ; il avait le droit de l’abattre d’un coup de kukhri, en tout temps et en tout lieu, si ancienne ou si douteuse que fût l’offense. La police se gardait d’intervenir dans ces cas de vendetta. Aujourd’hui le coupable est arrêté, passe en jugement, et s’il est reconnu coupable, le tribunal l’abandonne au mari, qui bondit sur lui, le kukhri à la main, et l’exécute ; cependant le coupable peut fuir, et pour lui ménager une chance de salut, on lui donne quelques pas d’avance ; mais en général les amis du mari l’entourent et le renversent d’un croc-en-jambe. La loi lui offre encore une autre ressource ; il peut sauver sa vie en acceptant de passer sous la jambe levée du mari : mais du même coup il perd la caste et l’honneur. Pareille lâcheté est presque sans exemple.

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Les femmes de la bonne société vivent en général retirées dans l’intérieur de la maison et ne se montrent qu’aux jours de fête, aux temples et aux pèlerinages : embarrassées dans leurs amples jupes, elles sont incapables de marcher et ne se déplacent que portées à dos d’hommes. La polygamie est universelle ; les hauts personnages s’entourent, par affectation, d’un sérail très nombreux. L’abus des aphrodisiaques, qui en est la conséquence, exerce une action déplorable sur le développement des Gourkhas. Les veuves conformément à la loi hindoue que les Anglais interdisent de suivre dans l’Inde, sont autorisées à monter sur le bûcher conjugal ; les petits monuments élevés à l’honneur des « satîs » se rencontrent encore couramment. Pourtant la coutume tend à s’affaiblir ; Jang Bahadur a interdit aux veuves qui ont des enfants en bas âge de monter sur le bûcher, et la veuve qui faiblit au dernier moment peut renoncer à son sacrifice sans que les parents assemblés l’obligent à tenir son engagement. Un second mariage est naturellement interdit aux veuves ; la loi brahmanique est intransigeante sur ce point ; mais au lieu de la condition misérable et désespérée qui les attend dans l'Inde, elles peuvent chez les Gourkhas contracter sans déshonneur une union irrégulière.

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Autant le Névar goûte la vie de société, autant le Gourkha la fuit. Il aime à vivre dans une maison isolée, au milieu des champs, sans autre occupation que les cérémonies religieuses. « C'est un mystère insondable, déclare le Dr Wright, que de comprendre à quoi les Gourkhas s'amusent et passent leur temps¹. » Leur distraction préférée, c'est la chasse, où ils sont prodigieux d'adresse et de courage ; mais ils ne peuvent guère s'y livrer que dans le Téraï, pendant l'hiver.

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¹ WRIGHT, p. 73.

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Les appréciations sur leur caractère varient jusqu'à la contradiction. Hamilton, qui vécut un an parmi eux au début du XIXe siècle, en trace un portrait terrible : « Ils sont perfides et traîtres, cruels et arrogants contre les plus faibles, platement bas quand ils attendent une faveur. Les hautes classes passent leurs nuits en compagnie de danseurs, de danseuses, de musiciens et de musiciennes, et ont bientôt fait de s'épuiser à force d'excès. Leur matinée se passe à dormir et la journée à accomplir des rites, et il leur reste peu de temps pour les affaires ou pour s'instruire. A part, quelques brahmanes, ils sont ivrognes, et de plus extraordinairement soupçonneux² ». Trois quarts de siècle plus tard, le Dr Wright ne les juge pas avec plus de bienveillance ou de sympathie. « Ils n'ont pas d'affaire, excepté de jouer au soldat ; ils n'ont pas de jeux de grand air ; ils n'ont pas de littérature pour les occuper à la maison. En somme ils n'ont rien pour remplir leurs longues heures de loisir; en conséquence ils s'adonnent aux potins, au jeu, à la débauche sous toutes les formes¹». En revanche, le capitaine Vansittart apprécie et exalte, en soldat, les qualités des recrues Gourkhas. « Comparés aux autres Orientaux, les Gourkhas sont hardis, endurants, fidèles, francs, indépendants, confiants en soi... Ils méprisent les natifs de l'Inde, et fraternisent avec les Européens, qu'ils admirent pour leur supériorité de connaissances, de force et de courage et qu'ils cherchent à imiter... Il peut paraître étrange, mais c'est un fait indubitable, que chaque année un grand nombre de recrues déclarent s'enrôler uniquement pour apprendre à lire, à écrire et à calculer dans nos écoles de régiment². » Il convient d'observer que M. Vansittart juge le peuple sur les recrues d'humble condition qui viennent annuellement s'engager sous les drapeaux britanniques et qui consistent plus en indigènes Magars et Gurungs qu'en Thâkurs et en Khas, tandis que Hamilton et le Dr Wright avaient surtout en vue la haute société Gourkha du Népal. Je dois avouer cependant que mes impressions, au Népal même, ont concordé avec le sentiment de M. Vansittart. Les préventions défavorables que j'apportais des plaines se sont évanouies à mesure que mon séjour se prolongeait; et j'ai dû constater que si les Gourkhas sont en effet soupçonneux et méfiants, comme on le leur reproche, dans les relations officielles aussi bien que dans les rapports privés, les Européens (et je ne dis pas seulement les Anglais) ont rendu le soupçon et la méfiance trop légitimes. Moins affinés, moins bien doués que les Névars, ils ont au plus haut degré l'amour de la liberté et l'amour de la patrie, deux sentiments que l'Inde n'a pas connus. Leur héros national, Prithi Narayan, a donné l'exemple, trop facilement suivi par ses descendants, de l’astuce, de la déloyauté, du parjure, de la rapacité, de la barbarie ; les grands hommes de la politique occidentale seraient mal venus à lui en faire grief. La vertu Gourkha par excellence, c’est l’honneur militaire. « Plutôt la mort qu’une lâcheté », dit leur proverbe ; et de fait un Khas qui fuit devant l’ennemi dans la bataille est rejeté de sa caste ; ce n’est plus qu’un paria, sa femme même ne peut plus manger avec lui.

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² HAMILTON, p. 22.

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¹ WRIGHT, p. 73 sq.

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² VANSITTART, p. 76 sq.

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Les Khas sont le fond de la population Gourkha ; mais elle comprend encore d’autres éléments. Les brahmanes de Gourkha ont accompagné les conquérants du Népal : ils sont du clan Kanyâkubjîya, adonnés aux rites çâktas et reconnaissent l’autorité des Tantras. Les lettrés y sont rares ; l’astrologie est la science la plus cultivée. Ils sont divisés en trois catégories séparées par la barrière du mariage ; la plus élevée porte le titre d’Upâdhyâya ; ils appartiennent aux écoles du Yajur Veda ; ils servent de gurus (directeurs spirituels) et de purohitas (chapelains domestiques) aux Brahmanes et aux Rajpoutes. Le premier en dignité est le directeur spirituel du roi (Râja-guru) qui connaît de toutes les questions de caste ; une partie des amendes infligées à ce titre lui revient ; de plus il est, par les donations pieuses, propriétaire de vastes domaines qu’il afferme. Sa charge, comme toutes les fonctions au Népal, est renouvelable chaque année ; mais à moins de scandale ou de révolution politique, il en reste titulaire à vie. Quelques autres brahmanes, attachés à de grandes maisons, se font également des revenus importants. Les autres, qui sont le plus grand nombre, vivent surtout des sommes distribuées par les fidèles à l’occasion des naissances, des mariages, des morts, des grands événements. Le mahârâja Deb Sham Sher qui a exercé un pouvoir éphémère du 3 mars au 25 juin 1901 a fêté son avènement par une distribution de 1 000 vaches aux brahmanes.

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Les Upâdhyâyas mangent de la chèvre, du mouton, mais s'interdisent le gibier. Les deux autres classes, dénom-

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Restes de monuments bouddhiques à Kirtipur.

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mées Kamiya et Purubi, servent de gurus et de purohitas aux classes inférieures, mais non infimes. Ceux-ci vont jusqu'à élever des porcs et de la volaille destinés à leur table.

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Au-dessous du Brahmane, mais à une longue distance, se classent les Jaisis. Malgré l'identité du nom, ils diffèrent totalement des Jaisis Névars; ceux-ci sont issus de l'union des brahmanes avec les femmes Névares. Les Jaisis de Gourkha sont issus des unions illégitimes des brahmanes Upâdhyâyas avec les veuves de leur caste; ils s'occupent d'agriculture et de commerce et forment une classe nombreuse.

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Les conquérants ont aussi amené de Gourkha à leur suite un groupe de basses castes dont les services leur étaient indispensables. Ces castes, même les plus viles, jusqu'aux balayeurs et aux corroyeurs, ont droit pourtant au titre de Gourkhas, et passent comme leurs maîtres pour être venues de Chitor. Leur soi-disant origine hindoue donne en quelque sorte une base plus solide aux prétentions des clans militaires.

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La première en dignité de ces classes est celle des Khvâs ou Khavas, esclaves ou affranchis royaux qui sont les hommes de confiance du palais; c'est l'emploi qu'ils tenaient déjà, dit-on, à Chitor. Les bâtards de la famille royale, les enfants nés d'un Thâkur et d'une esclave sont rangés dans cette caste. Il faut se garder de confondre les Khvâs avec les Ketas ou Kamâras (Karmakâras) qui sont les esclaves ordinaires. L'esclavage est en effet une des institutions du Népal; le nombre des esclaves s'y élève à vingt ou trente mille. La provenance en est variée; les uns sont nés en servitude, les autres, en punition d'un crime, ont été dégradés et vendus; d'autres, et les plus nombreux, ont été vendus par des parents nécessiteux. Les parents essaient d'abord de les vendre à des gens de bonne caste qui respectent les obligations de caste de leur esclave; s'ils n'y réussissent pas, ils se résignent à les vendre à des parias ou à des infidèles. L'enfant perd dès lors sa caste, mais les parents conservent la leur, à moins qu'ils reprennent chez eux leur enfant, même affranchi. Le prix d’un esclave va de 150 à 200 francs pour un garçon, de 200 à 300 pour une fille. Les filles esclaves, même les esclaves de la reine, sont toutes légalement des prostituées; leurs maîtres ne leur assurent que la nourriture la plus frugale, et les laissent pourvoir à leur vêtement par leurs propres ressources. Une esclave qui a un enfant de son maître peut réclamer son affranchissement.

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Derrière les Khvâs vient le Nâi (Nâpita), le barbier, qui appartient encore aux castes pures, en deçà de l’eau. Au delà sont :

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Le Kâmi (Karmi), forgeron ; Le Damâi, tailleur et musicien ; Le Sârki, tanneur et cordonnier ; Le Bhât ou Bhânr, musicien qui prostitue sa femme ; Le Gâin (Gâyana), chanteur ambulant ; Le Dhobi, blanchisseur.

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Ces castes n’ont pour prêtres que des gens de même caste. Tous les Gourkhas parlent la langue Khas ou Parbatiya¹.

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¹ Cette langue est aussi désignée sous le nom de Naipâli, Gorkhiyâ ou Gorkhâlî. M. GRIERSON (Classified List of the Languages of India) la range, dans le groupe des dialectes pahâris ou montagnards, sous la rubrique du Pahâri oriental. Elle a été l’objet d’une grammaire purement pratique : A. TURNBULL. Nepali grammar, and english-nepali and nepali-english vocabulary (about 4 000 words). Darjiling, 1888. M. Aug. CONRADY, qui a créé l’étude scientifique du névari, a publié un drame en naipâli composé au XVIIe siècle et inauguré ainsi l’étude historique de cette langue : Das Hariçcandra-nrtyam, Ein altnepalesisches Tunzspiel. Habilitationsschrift. Leipzig, 1891. Je dois à mon jeune ami Bhuvan Sham Sher Jang l’envoi d’un « primer » à la manière anglaise récemment publié à l’usage des élèves népalais qui veulent apprendre l’anglais, mais aussi très commode inversement aux Européens pour se familiariser avec le parbatiya : GANGADHAR SHASTRI DRAVID. English guide for the use of Nepali Students. Bénarès, 1901. C’est à Bénarès, où vivent un grand nombre d’exilés et de réfugiés népalais, que s’impriment les ouvrages destinés aux lecteurs gourkhas, au Gorkhâyantrâlaya, au Bhârata jivana Pres, au Hitačintaka yantrâlaya, etc. La plupart des publications sont des traductions : Râmâyaṇa, Virâṭaparvan du Mahâ Bhârata, Bhâgavata, Ċàṇakya, Ċaurapañċàċikâ. Je signale aussi un recueil

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Pârbatîya, dérivé de parbata ou parvata, montagne, est le nom de tous les montagnards du Népal qui, sans être Gourkhas, prétendent également être d'origine hindoue. Le Khas ou Parbatîya (ce dernier nom est le plus usuel) est mieux que toutes les légendes et les généalogies le témoignage probant de l'émigration hindoue dans les montagnes. Sa construction, et aussi son vocabulaire pour les huit dixièmes, sont exactement identiques à l'hindi, le langage des Hindous de Delhi, d'Agra et de Bénarès. Introduit par les émigrés de l'Inde, il a refoulé les langues tibétaines des vallées, et couvrait déjà tout l'Himalaya inférieur, à l'Ouest du Népal, au temps de Prithi Narayan. La conquête Gourkha l'a introduit dans la vallée centrale, où le névari, plus vigoureux que ses voisins, le tient encore en échec ; mais la centralisation du gouvernement assure son triomphe; il est la langue des rares écoles, et aussi des communications officielles; s'il n'est pas encore parlé partout, il est compris plus ou moins d'une extrémité à l'autre du royaume; les soldats gourkhas l'ont porté jusqu'à la frontière du Sikkim, jusqu'aux abords de Darjiling.

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La nation des Gourkhas comprend en outre deux anciens peuples que Prithi Narayan et ses successeurs ont associés à la fortune de leurs armes, mais qui, admis sous caution dans la société hindoue, n'y ont pas encore reçu de situation définitive; ce sont les Magars et les Gurungs. Les Magars sont de longue date associés aux Khas; Khas et Magars entrent en même temps dans l'histoire du Népal aux environs du xive siècle.

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Leur origine est clairement tibétaine; leurs traits et leur langage, moins modifiés que ceux des Névars, décèlent au premier abord leur parenté avec les races mongoliques.

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de proverbes: Ukhân ko bakhân ra jânnekathâ ko samgraha (Bhârata jîvana Pres, 1951 samvat).

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Installés de longue date entre les Collines de Grès et les hautes vallées, dans le bassin des Sept Gandakis, autour de Palpa comme centre, ils furent les premiers à entrer en contact avec les Rajpoutes qui fuyaient devant l'invasion musulmane ; ils les accueillirent amicalement, les retinrent et finirent par les accepter comme chefs. La plupart des Khas, sinon des Thâkurs, ont en réalité du sang magar dans les veines. Les Magars étaient originellement, comme tous les rejetons himalayens de la race tibétaine, grands mangeurs de viande et grands buveurs d'alcool. Les premiers d'entre eux qui se convertirent à l'hindouisme ne firent guère sans doute que renoncer à la viande de vache, et gagnèrent par ce sacrifice d'être diplômés Kṣatriyas ou Khas par les brahmanes. Le mouvement de conversion n'a pas cessé de se propager ; mais les brahmanes moins accommodants depuis qu'ils sont plus forts refusent aux nouveaux prosélytes les avantages accordés à leurs devanciers. Les Magars qui ne sont pas Khas n'ont pas droit encore au cordon brahmanique ; la plupart des clans se divisent en deux branches qui portent en commun le même nom, mais l'une convertie de longue date a le titre de Khas ; l'autre, fraîchement convertie, parfois même encore rebelle à l'hindouisme, continue à porter une désignation indigène jointe au nom du clan : tels, par exemple, les Thâpâs Khas, qui jouent un rôle si considérable dans l'histoire contemporaine du Népal, et les Thâpâs Rangus. Pour se consoler, les nouveaux prosélytes s'attribuent les noms les plus ronflants de la noblesse hindoue : Surajbansi, Chandrabansi, etc. (Race-du-Soleil, Race-de-la-Lune), mais ce sont là des appellations de pure fantaisie. Leur langue, de plus en plus imprégnée d'éléments empruntés au Khas, tend à disparaître rapidement devant la langue des Gourkhas¹.

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¹ Cf. John BEAMES, On the Magar language of Nepal, dans Journ. Roy. Asiat. Soc. new. ser., t. IV, p. 178 sqq.

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Les Gurungs sont une race pastorale, de la même origine que les Magars et les Névars, et qui parlent une langue de la même famille ; mais établis dans les hautes vallées au Nord des Magars, ils ont été moins entamés par les influences hindoues. Leur stature est splendide ; les deux régiments gurungs de l'armée gourkha n'admettent que des hommes au-dessus de cinq pieds six pouces ; ils surpassent en taille et en vigueur les Khas et les Magars. Ils ont encore pour prêtres des lamas et adorent les dieux bouddhiques dans leurs vallées ; mais en pays hindou ils ont recours aux brahmanes pour leurs cérémonies religieuses et invoquent le panthéon brahmanique.

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Kukhri, couteau gourkha.

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