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La formation de la langue marathe c6: La phrase

La formation de la langue marathe c6

Language
French

Contents

La phrase

c6.1

§ 266. Les changements qu'ont subis les mots du marathe par suite des altérations phonétiques ou de l'évolution grammaticale n'ont pas été assez profonds pour tranformer fondamentalement la constitution de la phrase. On verra par les quelques observations qui suivent que les règles essentielles de la phrase marathe sont à peu de chose près celles de la phrase sanskrite : ni dans la structure de la phrase, ni dans les rapports ou l'agencement de ses éléments on ne se trouve en présence d'innovations importantes.

Phrase nominale et phrase verbale

c6.s1.1

§ 267. La phrase marathe comprend normalement un sujet et un verbe. Ex. : *udyām pāūs paḍel* « demain il pleuvra » ; *malā ek pustak pāhije* « il me faut un livre », *tūm āplem kām kar* « fais ton ouvrage » ; *cal, mīm tulā kāhīm mauj dākhavitom* « viens, je vais te montrer quelque chose d'étrange », etc.

c6.s1.2

Le verbe « être » n'est pas indispensable à la phrase. En poésie il manque le plus souvent ; dans l'usage courant il peut manquer dans les phrases proverbiales ou à valeur affective : *jethem gāmv tethem mahārvāḍā* « où il y a un village, il y a un quartier de mahārs » ; *tūm murkh kharā* « tu es un vrai fou ». Il manque généralement dans les phrases interrogatives et les réponses : *tujhem nām kāy* « quel est ton nom ? », *mājhem nāmv gopāl* « mon nom est Gopāl ». On peut y joindre les phrases contenant la négation *nāhīm*, encore que ce mot contienne précisément le verbe « être » et que *na* existe isolé ; car le sentiment du verbe s'y perd au point que l'on dit au Concan *ālā nāhīm āhe* « il n'est pas venu » (Navalkar, p. 272).

c6.s1.3

Cependant le verbe « être » peut toujours être exprimé, et il l'est en fait le plus souvent. Ex. : *Pārīs-cahrāmṭ ekandar cālīsvar nāṭakgṛhem āhet, āditvārīm gardī phār aste... sarvā nāṭakgṛhāṃṭ* sarva prakāreṃ creṣṭ asem jem nātakgṛha tyāceṃ nāṃv Āpḍrā. hī imārat phārac sundar āhe. « Dans la ville de Paris il y a en tout plus de 40 théâtres. Le dimanche la foule y est considérable. De tous les théâtres celui qui est de tous points le meilleur s'appelle (de lui le nom [est]) l'Opéra. Cet édifice est extrêmement beau » (Vilāyatcā pravās, I, Pouna, 1889, p. 185, 187). On a d'ailleurs vu déjà que plusieurs des formes verbales étaient composées avec le verbe « être », et cela en des cas où le sanskrit admettait la phrase nominale pure ; les formes nominales anciennes qui ont subsisté, comme par ex. les troisièmes personnes du type karto « il fait », sont en réalité, étant donné leur incorporation à la conjugaison, des formes à affixe verbal zéro. Toutefois il ne faut pas considérer le verbe « être » comme un pur accessoire dans la phrase marathe : il y occupe en effet la même place que tout autre verbe, à savoir généralement la dernière (cf. Meillet, M. S. L., XIV, p. 22), et il se juxtapose même aux temps participiaux qui le contiennent déjà en leur donnant une nuance de sens spéciale : mīṃ basloṃ « je me suis assis » ; mīṃ basloṃ āheṃ « je suis assis » ; to āplyā mitrāṃs patreṃ lihīt baslā āhe « il était assis à écrire des lettres à ses amis ».

c6.s1.4

§ 268. Sans donc présenter un état essentiellement différent de l'état sanskrit, la phrase marathe a sensiblement dépassé le stade où se trouve le sanskrit de basse époque. Dans cette langue l'absence de verbe était normale, non seulement dans les maximes générales, mais dans les phrases contenant un pronom, notamment un pronom interrogatif, relatif ou démonstratif, et surtout dans celles qui contenaient un participe. Le verbe « être » à sens de copule ne s'insérait que dans le vieux type de phrase nominale, celui qui n'était accompagné d'aucune détermination (mama duḥkhakāraṇaṃ bahukāraṇaṃ asti « la cause de mes malheurs est multiple », etc., v. J. Bloch, M. S. L., XIV, p. 82) ; en s'ajoutant à l'adjectif en -ta-, il en modifiait le sens comme il fait en marathe (çāstre kathitam asti « il est écrit dans le livre » ; tat tayeti kathitam « c'est là ce qu'elle a dit » ; v. ibid., p. 92).

c6.s1.5

L'état du marathe est à peu de chose près celui de la plupart des autres langues de l'Inde continentale (voir p. ex. sur le sindhi, Trumpp, p. 515; sur l'hindi, Kellogg, § 856 et suiv. ; sur le tsigane, Miklosich, XII, p. 27 ; le kaçmiri semble avoir subi dans sa syntaxe comme dans sa phonétique des influences locales : on verra que l'ordre des mots y présente de graves innovations, et le verbe « être » y est aussi nécessaire). On notera qu'il diffère assez, dans le détail, de celui des autres langues indo-européennes anciennes qui avaient gardé des traces de la phrase nominale pure (v. Meillet, *M. S. L.*, XIV, p. 15-18 ; sur le latin, Marouzeau, *La phrase à verbe « être »*..., p. 150 et suiv. ; l'aspect du gotique est proche de celui du marathe, mais la place du verbe « être » y est moins uniforme, v. Meillet, *M. S. L.*, XV, p. 94, 95, 97).

Accord

c6.s2.1

§ 269. Comme les noms, les adjectifs sont en marathe de deux sortes : 1° ceux qui se terminent par une consonne ; ceux-ci sont invariables, du moins à l'époque moderne (v. Navalkar, § 116), et forment avec le substantif auquel ils se rapportent une sorte de composé ; ainsi l'on a au nominatif singulier : *lāl ambā* (masc.) « mangue rouge » ; *lāl ciṃc* (fém.) « tamarin rouge » ; *lāl pagoṭim* (neut.) « turban rouge » ; au pluriel nom. *lāl pagoṭim* « turbans rouges », au dat. sing. *lāl pagoṭyās*, etc. ; *ati thamḍ pāṇyā neṃ sārdi hoil* « avec de l'eau très fraîche il se produira un refroidissement » ; 2° les adjectifs à élargissement en *-ā*, *-ī*, *-em*, auxquels il faut joindre les pronoms démonstratifs et relatifs, qui ont été assimilés à la déclinaison nominale, et les temps participiaux du verbe, qui sont en réalité des participes déclinés. C'est de ces adjectifs à élargissement qu'il est uniquement question ici.

c6.s2.2

§ 270. L'adjectif épithète s'accorde en genre et nombre avec le substantif auquel il se rapporte ; s'il y a plusieurs substantifs, il s'accorde avec le plus proche, c'est-à-dire avec le premier : *tyālā moṭhā bhāu va bahīṇ āhe* « il a un grand frère et (une grande) sœur » ; *hyā haveṃtlīṃ* (neut.) *janāvareṃ* (neut.) *va pakṣī* (masc.), *eṭhem āḍhaltat* « les bêtes et les oiseaux indigènes se trouvent là » (v. Navalkar, § 516, Joshi, § 573). Sur l'accord aux cas indirects, v. plus bas § 272.

c6.s2.3

§ 271. Les règles d'accord du prédicat sont plus compliquées. En effet, malgré la persistance en marathe des anciens genres grammaticaux, elles dépendent de la distinction des êtres animés et inanimés (v. § 180).

Genre et nombre

c6.s2.t1.1

Lorsque le prédicat (adjectif ou verbe) se rapporte à plusieurs noms de genres différents, il s'accorde avec le dernier seul s'il s'agit d'êtres inanimés ; dans le cas contraire, il se met au pluriel neutre, comme dans les phrases suivantes : *tyācā bāp āṇi āī moṭhīm bhalīm ahet* « son père et sa mère sont très (litt. « grands) bons » ; *Dhākū āṇi Sālī hīm doghem bekār hoūn ālīm* « Dhākū (masc.) et Sālī (fém.) se trouvant sans travail sont venus tous deux » (Navalkar, § 486, 517 ; cf. Joshi, § 574).

c6.s2.t1.2

Une répartition analogue se retrouve en sindhi : s'il s'agit d'êtres inanimés, le prédicat s'accorde avec le nom le plus proche, ou bien se met au pluriel, le genre étant variable suivant les cas ; s'il s'agit d'êtres animés c'est le masculin qui l'emporte : il ne faut pas oublier qu'il n'y a pas de neutre en sindhi (Trumpp, p. 518). En guzrati, la distinction en êtres animés et inanimés manque ; mais le prédicat se rapportant à des noms de genres différents prend toujours le genre neutre (v. Tisdall, p. 35, 96). Il est à noter qu'en guzrati et en marathe, le neutre pluriel sert de féminin respectueux : mar. *bāīsāheb ālīm astīm, paṇ...* « Madame serait venue, mais... » ; guz. *rāṇī āvyām che* « la reine est venue » (Navalkar, p. 270, Tisdall, p. 96). Il y a sans doute un lien entre les deux faits : la désinence neutre, désignant les personnes d'une manière moins directe, est un signe de respect ; c'est d'une façon analogue, quoique inverse, que le neutre s'emploie par humilité (v. Navalkar, § 484, 2).

c6.s2.t1.3

La formule de la règle marathe s'applique communément en prākrit jaina (v. Jacobi, *Ausgew. Erz.*, § 79-80) ; mais elle ne semble pas remonter plus haut (v. Speyer, *Ved. u Skr. Synt.*, § 101).

c6.s2.t1.4

En hindi et sans doute dans la plupart des langues qui ont perdu le genre neutre, ou bien l'accord se fait avec le nom le plus proche, qu'il précède ou suive, ou bien c'est le masculin qui l'emporte (v. p. ex. Kellogg, § 863, 871 ; Grierson, *Man. kaçm.*, § 25).

c6.s2.t1.5

§ 272. En vieux marathe l'adjectif épithète s'accorde en principe à tous les cas. Dans la langue moderne cela n'est plus vrai que du nominatif. Il n'y a plus qu'une forme d'oblique commune aux deux nombres et aux trois genres, celle de l'oblique masculin-

Cas

c6.s2.t2.1

neutre singulier. Cette forme précède immédiatement le substantif, qui seul possède l'affixe ou la postposition caractéristique réclamée par le sens. Ex. : *mag miṃ halkyā lokāṃ ćiṃ bolṇār nāhīṃ* « alors je ne parlerai plus avec de petites gens » ; *dusryā divćāṃ* « le lendemain » ; *āplyā mitrās, āplyā mitrāṃs* « à son ami, à ses amis », *yā imārtī lā don koṭ rupayāṃvar kharc jhālā* « on a dépensé pour cet édifice plus de deux crores de roupies » (v. Navalkar, § 515).

c6.s2.t2.2

Que l'oblique de l'adjectif soit employé seul, cela est normal puisque l'oblique d'un nom est une forme déclinée de ce nom et un mot indépendant. Mais que l'oblique masculin neutre singulier soit seul employé dans tous les cas, c'est ce dont il est plus difficile de rendre compte. On reconnaît ici la trace de la tendance générale à la simplification des adjectifs épithètes que Beames a bien notée, mais en donnant des raisons de psychologie chimérique justement critiquées par Miklosich (v. Beames, II, p. 240-243 ; Miklosich, XI, p. 35). Le détail de l'évolution est fort obscur. Voici comment on pourrait l'imaginer : la confusion de l'oblique masc.-neut. du pluriel avec celui du singulier peut se concevoir, étant donné le caractère instable de la nasalité dans les voyelles ; d'autre part le transport de la désinence d'oblique masc.-neut. singulier au féminin peut être dû à l'analogie du pluriel, où les trois genres n'ont normalement qu'une forme d'oblique.

c6.s2.t2.3

Les hypothèses qu'on peut faire sur ce point sont indémontrables, car les autres langues ne fournissent aucune indication utilisable. Dans le groupe occidental — guzrati (abstraction faite de l'affixe *-o* du pluriel), rajasthani (avec quelques hésitations aux cas indirects autres que l'oblique, v. *L. S. I.*, Raj., p. 7, 22, 37), penjabi, sindhi, kaçmiri — l'accord se fait à tous les cas. Dans tout le groupe oriental, l'adjectif est invariable ou ne varie qu'en genre (cf. *L. S. I.*, *East. hindi*, p. 16, 22, 28 ; *Bih.*, p. 26, 38, 50, 380) ; en singhalais il est absolument invariable (v. Geiger, § 43). Restent l'hindi et le tsigane qui, comme le marathe, simplifient la déclinaison de l'épithète, mais de manières divergentes.

c6.s2.t2.4

L'hindi décline ainsi les groupes : *kālā ghoṛā* « cheval noir », *kālī billī* « chat noir » (Kellogg, § 199) :

c6.s2.t2.5

| Sing. | Dir. | *kālā ghoṛā* | *kālī billī* |
| | Obl. | *kāle ghoṛe* | *kālī billī* |

c6.s2.t2.6

| Plur. | Dir. *kāle ghoṛe* | *kāli billiyām.* |
| | Obl. *kāle ghoṛoṃ* | *kāli billiyoṃ.* |

c6.s2.t2.7

Les divers dialectes tsiganes déclinent ainsi les groupes *kalo manuš* « homme noir », *kali manušni* « femme noire » (Miklosich, XI p. 33, 35) :

c6.s2.t2.8

| Sing. | Nom. *kalo manuš* | *kali manuši* |
| | Obl. *kale manušes* | *kalya manušña* (ts. grec : *kalì m°*). |
| Plur. | Nom. *kale manuš* | *kale manušña* |
| | Obl. *kale manušen* | *kale manušñen* |

c6.s2.t2.9

Si l'on admet avec Miklosich que les formes d'oblique du masculin sont dues à la chute des consonnes finales et tiennent la place de *kales* *kalen*, on est obligé de séparer le tsigane du marathe et de l'hindi sur le seul point où l'on pourrait imaginer un accord dans les trois langues. Chacune d'elles semble avoir simplifié la déclinaison des adjectifs épithètes d'une manière indépendante.

Ordre des mots

c6.s3.1

§ 273. En sanskrit classique, l'ordre des mots, sans être fixe, obéit à des règles d'usage assez constantes. D'habitude le sujet ouvre la phrase, le verbe ou le prédicat la termine ; dans les groupes de mots qui se déterminent, le déterminant précède le déterminé (sauf l'apposition, qui est en réalité le prédicat d'une phrase insérée dans une autre phrase). Cependant cet ordre peut toujours être troublé pour des raisons momentanées ; le mot important se place volontiers au début de la phrase, quelle que soit sa nature. Seuls sont fixes les mots enclitiques, qui suivent le premier mot de la phrase ou le mot dont ils renforcent la valeur (v. Speyer, *Ved. u. Skr. Synt.*, § 247-250).

c6.s3.2

§ 274. L'ordre usuel est : sujet-complément-adverbe-verbe ; l'adjectif épithète précède le nom ; le complément indirect précède le complément direct ; les mots désignant les circonstances, le lieu, le temps se placent immédiatement après le sujet ; les

c6.s3.3

Le marathe, qui a conservé une flexion moins riche que le sanskrit, mais où rien d'essentiel ne manque, a aussi gardé les mêmes principes d'ordre des mots.

c6.s3.4

conjonctions se mettent en tête de phrase. Rien en principe ne montre dans l'ordre des mots la valeur affective de la phrase : *mājhi tarvār kholimt* āhe « mon sabre est dans la chambre » peut noter une affirmation, une exclamation, une interrogation, et s'il suit une phrase contenant *jar* (skr. *yarhi*), une condition (v. Navalkar, § 466 à 467, Joshi § 531 à 536).

c6.s3.5

La fixité de l'ordre des mots est plus grande en marathe qu'en sanskrit. On conçoit que la simplification de l'adjectif épithète, par opposition au prédicat, aille de pair avec une constance plus grande de sa place ; de même le complément indirect du verbe passif, exprimant le sujet logique de l'action, qui déjà tendait à occuper la première place en sanskrit (v. Speyer *l. l.*, § 248), s'y installe d'autant plus volontiers dans une langue où la phrase à participe passif s'assimile à la phrase à verbe actif ; de même encore les « fausses prépositions », mots figés à l'un de leurs cas et exprimant des rapports circonstanciels ou logiques, qui en sanskrit tendaient à suivre le mot qu'elles déterminaient (v. Thommen, *Die Wortstellung im nachved. Altind. und im Mittelind.*, § 32), se sont fixées à cette place en marathe au point d'apparaître en certains cas comme des désinences casuelles.

c6.s3.6

Cependant il reste une liberté relative à laquelle n'échappent guère que les rares enclitiques servant à mettre un mot isolé en valeur, à savoir *c*, v. m. *ci* (pkr. *ciya*), *hī* (skr. *hi*), *paṇ* (skr. *punaḥ*, pali *pana*, *puna*). Ainsi l'on peut dire *saṃpel koṭhūn* « comment cela serait (*litt.* sera-t)-il fini ? », *pustak mī Harilā dileṃ* « c'est un livre que j'ai donné à Hari », *Mumbaīhūn Rāmā kāl sakālīṃ ālā* « c'est de Bombay que Rāmā est venu hier matin », *Paris-cahrāṃt ekandar 40 var nāṭakgṛheṃ āhet ; āditvārīṃ gardī phār aste* « à Paris il y a en tout plus de 40 théâtres ; c'est le dimanche que l'affluence y est le plus (nombreuse) ». Le pronom interrogatif neutre *kāy* se place à la fin de la phrase, quand il sert uniquement à en noter le sens interrogatif : *āj pāūs paḍel kāy* « pleuvera-t-il aujourd'hui ? » ; mais en dehors de cet emploi sa place est libre : *to kāy deīl, teṃ gheūn de* « apporte ce qu'il te donnera », *kāy heṃ dhairya* « quel est son courage ! » (Navalkar, § 575) ; de même on dit à volonté *tūṃ kāṃ ālā s, kāṃ tūṃ ālā s, tūṃ ālā s kāṃ* « pourquoi es-tu venu ? ». La négation semble même avoir plus de liberté qu'en sanskrit : là sa place est devant le verbe, à une distance variable, et on ne la trouve après que dans quelques exemples isolés de basse époque (v. Thommen, ibid., § 19-22) ; en marathe, na se place ordinairement devant le verbe, au point qu'il s'y est aggloméré en certains cas : nāthi skr. nāsti, navhe < na hoy, nase < na ase, nāhīṃ < na āhe; naye « (cela) ne va pas », nalage « il n'est pas nécessaire », n'existent plus que sous cette forme ; cf. encore nako « il ne faut pas » qui semble contenir le pronom interrogatif, mais a pris des désinences verbales (v. Joshi, § 317, Navalkar, § 266 et suiv.). Cependant nā se place volontiers en fin de phrase, non seulement dans la langue poétique (p. ex. teṇem viçeṣem karmāṭem tyajāveṃ nā, Jñān., III, 168 « il ne doit pas renoncer à l'acte », to karmabandha āṃgiṃ vājail nā, ibid., III, 175 « le lien de l'acte ne touchera pas son corps »), mais encore actuellement après le passé d'habitude ou le conditionnel : karī nā, astā nā « il ne fait pas ; s'il n'était pas » ; la place finale est à ce point usuelle que la négation s'insère souvent devant la désinence : 2e pers. sg. karī-nā-s, karī-nā-t, etc. (v. Joshi, § 613) ; cette tendance a abouti en konkani à la formation d'une véritable conjugaison négative : nidnā « il ne dort pas », nidnānt « ils ne dorment pas », nidnātlom « je ne dormais pas » (v. L. S. I., Mar., p. 171).

c6.s3.7

§ 275. A quelques détails près ces règles s'appliquent à tout l'ensemble des langues de l'Inde proprement dite. En guzrati par exemple « l'ordre usuel est celui-ci : 1. sujet ; 2. complément indirect ; 3. complément direct ; 4. prédicat. Mais il peut être changé pour l'emphase » (Tisdall, p. 95) ; l'adjectif et l'adverbe précèdent les mots qu'ils déterminent (ibid., p. 34, 77) ; la négation na précède généralement le verbe, mais la négation prohibitive mā (qui manque au marathe), se place après, et de même nā quand il s'emploie dans le même sens (v. L. S. I. Raj., p. 343). On verra par l'exposé détaillé de Kellogg (Gramm. of the hindi lang., § 913 à 929) combien l'usage est pareil en hindi.

c6.s3.8

Seul de toutes les langues indo-aryennes, le kaçmiri (et, d'après une communication personnelle de M. Grierson, tout le groupe du nord-ouest himalayen) a eu une évolution divergente, qui le rapproche d'une manière étrange des langues de l'Europe occidentale, et notamment du germanique : le verbe de la proposition principale prend normalement la seconde place ; une phrase comme suh chuh gāṭul" mahanyuv" recouvre exactement la phrase française équivalente « il est habile homme », ou la phrase allemande « er ist (ein) geschickter Mann » ; dans les subordonnées le verbe reste à la fin, en kaçmiri comme en allemand : *yot-tām zinda rōza, tamis kara ādar*, cf. all. *so lange ich lebendig bleibe...* « aussi longtemps que je resterai vivant, je lui rendrai honneur » (*v*. Grierson, *Man. kaçm.*, § 97-99). Mais la position de l'auxiliaire *chuh* ne semble pas différer d'une phrase à l'autre : cf. *suh chuh praṭh rĕta aki phiri dawāḥ khĕwān* « il prend (est prenant) médecine ordinairement une fois par mois » et *tsaḥ chukha zānān kus hakīm chuh tas dawāḥ karān* « savez-vous (êtes-vous sachant) quel médecin le soigne (est à lui médecine faisant) ? » (Grierson, *ibid*. Vocab. nᵒˢ 1773, 1323 ; cf. cependant *ibid*., nᵒˢ 464 et 465). On notera d'ailleurs dans ces dernières phrases que les groupes plus petits du complément et du participe conservent l'ordre ancien ; cf. *kethapöṭhⁱ hĕkān tim kömᵘ karith* « comment peuvent-ils faire l'ouvrage (l'ouvrage faire) », all. « *wie können sie die Arbeit tun ?* » ; de même le mot qui détermine la relation casuelle est affixe, comme en marathe et en sanskrit : *mūlas andar* « dans la racine », *mölis sān* « avec le père » (*v*. Grierson, *ibid*., § 13) ; enfin l'épithète précède le substantif, tandis que l'attribut le suit (*ibid*., § 19 ; cf. Vocab., nᵒˢ 462, 465, 467, etc., et le premier des exemples cités plus haut). Ce n'est donc pas une langue indo-aryenne qui a pu fournir le modèle de l'ordre : substantif-épithète, adopté par le bouddhiste du vᵉ siècle Asanga dans ses œuvres sanskrites (*v*. *Mahāyānasūtrālaṃkāra*, éd. et trad. Sylvain Lévi, II, *Intr.*, p. 12) ; c'est en iranien seulement que cet écrivain, natif de Péchaver, a pu connaître la tournure en question.

Subordination

c6.s4.1

§ 276. Le marathe ne connaît guère comme propositions subordonnées que les propositions relatives ou introduites par un adverbe relatif (conditionnelles, etc.). La subordination logique se marque le plus souvent par des procédés relevant de la parataxe.

c6.s4.2

C'est d'abord l'insertion dans la phrase d'un groupe dépendant de l'absolutif en *-ūn*, à la façon de skr. *-tvā* (cf. § 264) : *to aseṃ bolūn gelā* « ayant ainsi parlé, il s'en alla » ; le sujet de cette seconde proposition peut être différent du sujet principal : *bheṭ hoūn varṣa loṭleṃ* « depuis notre rencontre (*litt*. rencontre ayant été) une année s'est écoulée ».

c6.s4.3

C'est aussi l'utilisation de l'anaphorique *hem* ou de l'adjectif *asem* « telle chose, cela ». Ces pronoms servent normalement à résumer des substantifs énumérés, comme dans la phrase : *Rāmā Kṛṣṇa āṇi Vinū he (ou ase) tethem baslele hote* « R. K. et V. ils étaient assis là ». On dira de même, en déclinant seulement le pronom et en laissant le substantif au nominatif absolu : *hattī ghoḍe āṇi bail hyāṃs cārā ghālā* « donnez de l'herbe aux éléphants, aux chevaux et aux buffles ». Il est conforme au procédé de reprendre une proposition entière par l'anaphorique au neutre : *Rāmā gelā asem tyānem aiklem* « Il a entendu dire que Rāma est parti », litt. : « Rāma est parti ; cela il a entendu » ; *mī tujhem kām kārin asem to mhaṇālā* « il a dit qu'il ferait mon ouvrage », litt. : « je ferai ton ouvrage, cela il a dit » ; *tyā mulīcī āī labāḍ navhe... hem tujhyānem kaçāvarūn sāmgavel* « comment t'est-il possible de dire que la mère de cette fillette n'est pas une menteuse ? » (v. Navalkar, § 566, Joshi, § 545, 628 *a*). — A plus forte raison l'anaphorique peut-il être employé avec une postposition comme dans *yā-stav, tyā-mūlem* « à cause de cela ».

c6.s4.4

Les deux tours précédents sont compris dans l'emploi de la conjonction *mhaṇūn* qui s'insère entre deux propositions : *mhaṇūn*, pour *hem mhaṇūn*, qui se rencontre aussi, veut dire proprement « ayant dit cela » et prend le sens de « par conséquent », ou même de « que » dans le sens le plus général (Navalkar, § 357, 4, § 667, 668). Ce mot a perdu à ce point son sens étymologique qu'il en vient à servir d'équivalent à l'anaphorique : *āmbā mhaṇūn phār cāṃglem phal āhe* « la mangue est un fruit excellent ». Il n'est pas sans intérêt de noter que les verbes pour « dire » sont employés de même en dravidien (v. Kittel, *Gramm. of the kannaḍa lang.*, p. 355 ; Vinson, *Man. de la langue tamoule*, p. 147) ; on retrouve d'autre part le même emploi en népalais (Kellogg, *Gramm. of the hindi lang.*, § 889). Il faut ajouter à ces tours l'emploi de l'absolutif en *-tām* et des infinitifs tirés du participe en *-vā* et en *-lā* et du verbal en *-ṇem* dont il a été question plus haut (§ 262 et suiv. ; Navalkar, § 670).

c6.s4.5

La liberté de la liaison des phrases est telle qu'une phrase quelconque peut se construire comme un nom quelconque. Ex. : *mī yeīṃ paryant tyālā vāṭ pāhṇyās sāṃg* « jusqu'à ce que je vienne dis-lui de m'attendre (litt. regarder le chemin). »

c6.s4.6

La phrase relative elle-même conserve une certaine indépendance ; en effet elle est construite exactement comme une phrase principale ; de plus le pronom ou l'adverbe relatif peut manquer ; enfin le nom commun aux deux phrases se met de préférence dans la proposition relative, parce qu'elle est la première ; l'anaphorique au contraire est de règle dans la proposition principale, qui vient normalement en second. La phrase suivante *jo mulgā miṃ kāl pāhilā toc hā āhe* « c'est là l'enfant que j'ai vu hier » ne diffère pas des autres formules *mulgā miṃ pāhilā toc āhe* ou *miṃ pāhilā to mulgā āhe* (v. Joshi, § 628 *b* ; cf. Navalkar, § 554) ; de même *jar pāūs paḍat aslā tar yeūṃ nako* « ne venez pas s'il pleut », et *miṃ lihīt naslom tar mātr malā yeūn bheṭ* « si je ne suis pas en train d'écrire, alors seulement viens me voir (litt. : étant venu visite-moi » (Navalkar, § 624).

c6.s4.7

§ 277. A l'époque moderne seulement il s'est formé une sorte de proposition subordonnée s'ouvrant, soit avec *jeṃ* (cf. skr. *yat*) « que » suivant la principale, soit avec *kiṃ* « que » ; il n'y a cependant pas de discours indirect ; *sāhebīṃ... sevakās pusileṃ kiṃ āple pite... yāṇīṃ* « Le Sāhib dit à son serviteur : « Votre père... » » ; *prasann hoūn bolilā je tujhā vaṃcāṃt...* « Satisfait, il dit : « Dans votre famille... » » ; (cf. Navalkar, p. 204, 205 ; cf. 298, 357). Aujourd'hui *jeṃ* en cet emploi est sorti de l'usage ; mais il n'en suit pas nécessairement que *jeṃ* a précédé *kiṃ* ; peut-être est-ce cette dernière conjonction qui a servi de modèle à l'autre. Quoi qu'il en soit, *kiṃ* en marathe est probablement emprunté à l'hindoustani *ki*. Or, *ki* en hindoustani même est très moderne, et partant suspect d'importation étrangère. En tout cas le caractère récent de cette conjonction dans l'Inde rappelle forcément le grand mouvement d'extension de persan *ki* ou *kim* : on sait que ces conjonctions se sont introduites par ailleurs en turc, où la proposition relative fait normalement défaut (v. Mirza Kasem Beg, *Gram. der Türkisch-Tatarischen Spr.*, trad. Zenker, p. 235 et 236 ; ce renseignement m'a été communiqué par M. Gauthiot).

c6.s4.8

Si la tournure en question ne résulte pas d'un développement purement autonome du marathe, on ne saurait s'étonner d'en retrouver encore les équivalents dans les autres langues indo-aryennes. Le guzrati aussi emploie la tournure par l'anaphorique, et place les propositions de type relatif en tête ; mais la phrase subordonnée introduite par *ke* y est moins autorisée (v. Tisdall, p. 95, 96, 99). En sindhi les phrases subordonnées pré- cèdent normalement la principale ; toutefois la proposition relative peut la suivre, et il existe des propositions subordonnées introduites par *ki*, *jo*, *ta* ; mais il n’y a pas de discours indirect (v. Trumpp, p. 521, 525, 526, 528). Les mêmes formules sont applicables encore en hindi (v. Kellogg, *l. l.*, § 883 et suiv.). En kaçmiri la proposition relative précède aussi la principale introduite par le démonstratif ; mais le mot *zi* « que » introduit toute sorte de subordonnées (Grierson, *Man. kaçm.*, *Vocab.*, s. v. *yih* (2) et *zi*).

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