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L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s2.t2: § II. La formation de l'école (Ier siècle avant J.-C.)

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s2.t2

Language
French

§ II. La formation de l'école (Ier siècle avant J.-C.)

v3.c16.s2.t2.1

Il était seulement honnête de n'entretenir dans l'esprit du lecteur aucune espèce d'illusion sur le caractère problématique et provisoire de la construction historique que nous allons édifier sous ses yeux. Une franche erreur peut encore contribuer à l'avancement de la science : ce qui est pis qu'inutile, c'est d'éluder les questions ou de ne leur apporter que des solutions à dessein évasives. Lors même que nous ne réussirions qu'à esquisser le plan, à dégrossir quelques matériaux, à poser çà et là quelques pierres d'attente, notre effort ne sera pas complètement perdu. Or, à condition de nous borner à ce modeste programme, les moyens de l'exécuter ne nous feront pas défaut. Grâce aux nombreux chercheurs qui nous ont précédé, les documents sont déjà entassés à pied d'œuvre : il ne s'agit, en attendant de nouvelles découvertes, que de les faire tenir debout en les étayant les uns par les autres; et plus d'une tentative heureuse a déjà été faite en ce sens. Nous serons également servi par l'expérience acquise ailleurs et les lois nécessaires de toute évolution. C'est ainsi que personne ne nous demandera de justifier l'ouverture de la présente rubrique. Sans doute la naissance de l'École gréco-bouddhique, provoquée qu'elle fut par l'invasion successive de deux éléments également étrangers à son pays natal du Gandhara, ne ressemblera que de loin à une génération spontanée : tout de même il faut bien qu'elle soit née et qu'à un moment donné, qui reste seul à définir, elle ait créé et fixé le répertoire dont nous avons conservé les débris. Enfin, pour écarter autant qu'il est possible tout élément d'appréciation par trop personnel, nous nous ferons dans les cas douteux un devoir de suivre les opinions moyennes et couramment acceptées de préférence aux hypothèses isolées, si originales qu'elles soient et si brillamment qu'elles aient été soutenues¹.

v3.c16.s2.t2.2

¹ Aussi, tout en acceptant la responsabilité de notre système, nous rangeons-nous le plus souvent — nous en demandons pardon à M. FLEET — à l'avis de MM. A.-M. BOYER, J. H. MARSHALL, H. OLDENBERG, E. J. RAPSON, E. SENART, VINCENT SMITH, F. W. THOMAS, J. Ph. VOGEL, etc., que seuls des désaccords d'ordre secondaire séparent à présent.

v3.c16.s2.t2.3

LE CADRE GÉNÉRAL. — Nous avons laissé le royaume grec de l'Inde du Nord partagé dès le début par l'ambition de deux familles rivales. En Bactriane et dans la vallée de Kâboul règne la lignée d'Eukratidès, tandis que le Penjâb, avec Çâkala-Euthydèmia comme capitale, est devenu le siège de la puissance des successeurs de Dèmètrios. Cependant, entre 140 et 130 avant J.-C., les Çakas débordent, comme nous l'avons vu, sur la Bactriane : Hélioklès l'évacue, mais il réussit à fermer derrière lui les passes de l'Hindou-Koush. Détourné par ce rempart naturel, le flot des envahisseurs se rejette dans la direction du Sud-Ouest contre les Parthes et en moins de dix ans leur tue deux rois, Phraate (138-128) qu'auraient trahi ses mercenaires grecs, et son oncle Artabane (128-123), frère du premier Mithridate. D'après Justin², Mithridate II le Grand (123-88), fils d'Artabane, aurait seul réussi à les refouler. Ils refluèrent alors du côté de l'Arachosie et de la Drangiane, dans ce Çaka-sthâna (aujourd'hui le Séistan), où ils retrouvèrent, semble-t-il, des tribus de même race, déjà sédentaires et plus ou moins teintées de civilisation indo-iranienne. Ils leur apportèrent le nombre, elles leur fournirent des chefs : et c'est ainsi, croyonsnous, que leur horde semi-barbare pénétra enfin dans l'Inde par les passes qui conduisent dans le bassin inférieur de l'Indus, les mêmes qu'utilisèrent plus tard les premières invasions musulmanes (1). Peut-être même est-ce à cette invasion que la ville de Moultân dut de rester consacrée au culte, moins indien qu'iranien, du Soleil. Que se passa-t-il ensuite ? Nous ne savons au juste : mais c'est en vain que les derniers Indo-Grecs, tels que Philoxène et Hippostrate, se transforment sur leurs monnaies en intrépides cavaliers comme pour mieux résister à ces nomades qui, plus encore que les Parthes, vivaient littéralement à cheval. Quand la « plaque de cuivre de Taxila » et le « chapiteau aux lions de Mathurâ » nous renseignent, nous trouvons partout installés des satrapes Çakas, — les premiers en l'an 72 et 78 d'une ère inconnue (2) et sous la suzeraineté d'un roi des rois nommé Mogas, que l'on identifie habituellement avec le Mauès des monnaies. Or ce Mauès, sans doute pour affirmer de façon plus ostensible la transmission de souveraineté, frappe des monnaies directement imitées de celles du premier des Indo-Grecs, Dèmètrios. Aussi craignons-nous que les numismates n'aient une tendance à le remonter plus que de raison, les uns disent jusqu'à l'an 120 avant J.-C. (3). Nous venons de voir qu'à cette date les Çakas étaient encore occupés à se frayer, les armes à la main, un chemin à travers la Parthie, et la conquête de tout le Nord-Ouest de l'Inde ne s'est pas faite en un jour. Le pouvoir incontesté de Mauès se placerait ainsi au plus tôt dans le premier quart du 1er siècle, dont ses successeurs, Azès, Azilisès, etc., occuperaient le reste. Désormais il n'est plus question de domination hellénique dans le Penjâb ; seule la haute vallée de Kâboul offrira, jusqu'aux premières années du siècle suivant, un refuge inexpugnable aux derniers héritiers des Indo-Grecs.

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² XLII, 1-2.

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¹ S'il n'est pas superflu d'apporter sur ce point notre témoignage, nous considérons que l'idée de les faire descendre dans l'Inde par le Kaçmîr est, d'après ce que nous avons vu des moyens d'accès de ce pays, une aberration pure. Cf. F. W. THOMAS, dans J. R. A. S., 1906, p. 216.

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² Faut-il lire l'an [1]78 de l'ère parthe, soit l'an 70 (=248-178) avant notre ère?

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³ E. J. RAPSON, Indian Coins, p. 7, § 29 : il est vrai que P. GARDNER (Cat., p. XL) affirme seulement qu'il est « impossible de placer le roi Mauès à une date plus tardive que le milieu du 1er siècle avant J.-C. ». Nous proposons une solution moyenne.

v3.c16.s2.t2.8

Ainsi s'organise le plus simplement la chronologie du Ier siècle avant notre ère. Est-ce à dire que dans ce système toutes les difficultés s'évanouissent ? Bien suspect nous serait au contraire celui qui, sans le secours d'aucun fait nouveau, prétendrait dès à présent les lever toutes. Mais, tel quel, celui-ci satisfait à toutes les exigences raisonnables de notre sujet. La principale est évidemment celle qui nous a incliné à prolonger quelque peu la durée de la domination hellénique au Gandhâra. Encore ne faut-il pas oublier qu'entre les premières conquêtes indiennes de Démétrios (vers 200 avant notre ère) et la substitution des Çakas aux Yavanas, nous avons à loger les deux tiers au moins des trente-sept Basileus indo-grecs connus; et il n'est pas sûr que la liste en soit close¹. Même en mettant les dynasties doubles, est-ce trop demander pour tant de règnes qu'une marge de 120 ans? Mais d'autre part, il serait vain de vouloir contester que la juridiction des satrapes se soit étendue de Taxila à la rive droite de l'Indus, alors que nous savons qu'elle a remonté la rivière de Kâboul jusqu'au Kâpiça, c'est-à-dire jusqu'à Jellalabâd². Si donc le Gandhâra fut bien le berceau de l'école gréco-bouddhique³, il s'ensuit que le grain semé sous les dynastes grecs n'a achevé de lever, ainsi que l'avait pressenti M. Senart⁴, que sous les satrapes scytho-parthes. Reste à savoir si tel est aussi le témoignage des monuments conservés.

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¹ Cf. R. B. WHITEHEAD, *Cat. of coins*, Lahore, 1914, p. 7.

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² Cf. E. J. RAPSON, *Ancient India*, p. 141 et suiv.

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³ Cf. ci-dessus, t. II, p. 443 *et* suiv. et ci-dessous, p. 635 et suiv.

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⁴ *Journal Asiatique*, fév.-mars 1890, p. 155.

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LES DOCUMENTS GANDHÂRIENS. — On ne saurait en effet, sous prétexte que des certitudes manquent, adopter au gré de ses préfé- rences n'importe quelle probabilité. Il faut encore que pas un fait ne vienne pour l'instant heurter le système préléré ; contre un tel bélier il n'est aucun de ces châteaux de cartes qui tienne. Aussi notre premier soin sera-t-il de rechercher si nos sculptures, nos monnaies, nos inscriptions gandhâriennes consentent à entrer sans violence dans le cadre que nous venons d'ajuster à leur intention.

v3.c16.s2.t2.14

*Les statues inscrites.* — Des trois statues datées que nous possédons, une seule nous intéresse directement ici : c'est le Buddha (fig. 477) provenant du val de Loriyân, dans les montagnes limitrophes du Gandhâra et de l'Udyâna, et sur le piédestal duquel M. Senart a lu la date *Samv.* 318¹. Si mutilé qu'il soit, il porte, comme celui de Chârsadda (fig. 478), dans les plis de son manteau la marque d'une main hellénistique et — pouvons-nous ajouter à présent — la preuve de son antériorité par rapport aux Buddhas de Kaniṣka. Aussi M. J. Ph. Vogel a-t-il déjà proposé de référer le chiffre gravé sur sa base à l'ère des Séleucides (312 avant J.-C.). D'accord avec lui sur les prémisses, nous demandons la permission d'adopter une conclusion légèrement différente. Autant l'emploi du comput grec nous paraît à sa place sur une pièce officielle et gouvernementale par essence, comme la monnaie de Platon, autant il nous semblerait difficile à justifier dans le cas d'un *ex-voto* privé, émanant d'un simple donateur indigène, tel que le Buddhaghoṣa de l'inscription. Or nous n'avons le choix qu'entre l'ère des Séleucides et celle des Mauryas, pour la simple raison que toute autre nous conduirait en pleine décadence de l'école. Rapportée à la seconde (321 avant J.-C.), la statue de Loriyân serait de l'an -3 et fournirait une première confirmation des présomptions que nous avons déjà accumulées en faveur de l'existence des images du Buddha dès le 1er siècle avant notre ère¹. Notons que sur le bas-relief qui décore le piédestal, le donateur et Indra même ont justement pris soin de

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¹ J. A., mai-juin 1899, p. 528. — Est-il nécessaire de faire remarquer que l'époque du *stûpa* de Loriyân-Tangai, qui nous a fourni de nombreuses illustrations fig. 213, 220, 271, etc.), nous paraît au contraire assez basse (IIe siècle après J.-C.?), et qu'il n'y a aucune contradiction à admettre des dates différentes pour des objets relevés sur le même site? Cf. ci-dessous, p. 583.

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¹ Cf. t. II, p. 438 et suiv.

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[Figure: Fig. 477-478. — LES DEUX BUDDHAS DATÉS (cf. p. 490, 544, 548, 728). Fig. 477. — Musée de Calcutta, n° 4901. Provenant de Loriyān-Tangai. Hauteur : 1 m. 62. Fig. 478. — Statue de Rājar : la tête, rapportée, a été supprimée ici; le piédestal est reproduit à part sur la fig. 479. D'après J. Ph. VOGEL, A. S. I., Ann. Rep. 1903-4, pl. LXIX a et b.]

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revêtir le costume scythe, culotte et tunique² : on ne saurait entrer de meilleure grâce dans nos vues.

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² Cf. t. II, p. 88 et 92, n. 2.

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*Les types monétaires.* — Autres images inscrites, les monnaies sont susceptibles de nous rendre deux sortes de services. Trouvées *in situ* au cours des fouilles, elles datent approximativement le dépôt auquel elles sont associées : tel est par exemple le cas des monnaies d'Azès jointes comme offrandes au reliquaire de Dèh Bîmarân (fig. 7) ou déposées sous l'iconostase du « temple ionique » de Takṣaçilâ¹. A notre avis leurs catalogues apportent des informations encore plus sûres par le simple relevé des types et des motifs qui se retrouvent à la fois, et de façon évidemment contemporaine, sur elles et sur les sculptures. Peut-être n'a-t-on pas oublié le triton qui enroule les replis de ses jambes sur les monnaies d'Hippostratos² ; ni, sur les mêmes ou celles de Polyxène, la cité coiffée de la couronne crénelée³ ou la déesse à la corne d'abondance⁴ ; ni comment celle-ci foisonne, accompagnée ou non de son partenaire, en passant des pièces des derniers Indo-Grecs à celles des premiers Indo-Scythes. Le rapport le plus frappant reste peut-être celui que présente, au turban près, le Pâñcika de Lahore avec le type monétaire du satrape⁵. Mais bien d'autres arrêtent l'œil le moins perspicace. Rappelons la Ménade au voile de la fig. 128, qu'on dirait directement copiée de celle de Mauès⁶ ; la Yavanî de la fig. 342, qui affecte exactement l'allure et le costume de l'Athènè d'Azès⁷ ; la Nikè à la palme (cf. fig. 88 *a*) que ces deux rois ont encore léguée à leur successeur Azilisès⁸, etc. Cette série d'analogies dont la cohésion (est-il besoin de le faire remarquer ?) augmente encore la valeur probante, nous paraît dater sûrement du 1er siècle avant J.-C. les premiers exemplaires de ces motifs décoratifs et de ces statues. On en trouvera peut-être l'énumération un peu courte : il est vrai, mais elle vaut à elle seule bien des pages, car c'est une pincée de faits.

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¹ Cf. A. S. I., t. V, p. 72 et 190 et notre fig. 110.

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² Voir t. I, p. 242 et cf. fig. 124 avec pl. III, 19 (cf. la monnaie de Télèphe, sur *Cat. Lahore*, pl. IX, x).

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³ Voir t. I, p. 360 et II, p. 68 et cf. pl. III, 20.

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⁴ Voir t. II, p. 143 et suiv., 171-173, et cf. pl. III, 12, 18; IV, 7, 14, 16.

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⁵ Voir t. II, p. 119 et cf. fig. 368 avec pl. IV, 17 et 19. Rappellerons-nous aussi le type des assistants laïques de la fig. 279?

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⁶ Cf. t. I, p. 246 et P. GARDNER, *The coins of the Greek and Scythic kings of Bactria and India in the British Museum*, pl. XVI, 9. Comparez aussi la panthère de la fig. 129 et celle des monnaies d'Agathocle (*ibid.*, pl. IV, 6-8).

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⁷ Nous sommes heureux de pouvoir placer ce rapprochement sous l'autorité de M. P. GARDNER, *Greek influence on Indian Art*, dans les *Transact. third Int. Congr. Hist. Relig.*, Oxford, 1908, II, p. 83.

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⁸ Cf. t. II, p. 170.

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Les modèles hellénistiques. — A côté de ces rapprochements décisifs viendront se ranger, mais en seconde ligne, ceux que nous avons

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FIG. 479. — L'INSTIGATION DU BODHISATTVA ET DONATEUR (cf. p. 92, 220-221, 548, 552). British Museum. Provenant de Palatu-Dhéri, près de Rájar. Hauteur : 0 m. 19. Piédestal inscrit, dit de Hashtnagar; pour la statue, cf. fig. 478.

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pu faire également entre les productions de l'art hellénistique antérieur à la conquête romaine et celles des sculpteurs gandhâriens. Le moindre défaut de ces artistes tard venus et travaillant en des pays neufs, à l'abri du contrôle et de l'humeur fastidieuse des connaisseurs, est la manie de s'inspirer des œuvres en vogue, pour ne pas dire tout crûment l'habitude du plagiat. La loi du moindre effort devait inévitablement les y conduire, et c'est ainsi qu'ils trahissent à la fois, et si clairement, leur temps et leurs origines. Ici encore il suffira de récapituler les remarques notées chemin faisant. Nous avons déjà relevé, au cours d'un précédent volume, les scènes de Gigantomachie ou les Atlantes ailés qui rappellent la fameuse frise de Pergame; les jeux d'Amours renouvelés des *erotopægnia* alexandrins ; ou encore les quelques vestiges rencontrés d'un ordre indo-ionique apparemment antérieur à l'universel engouement pour l'acanthe corinthienne¹. Depuis, l'on aura vu cette liste s'augmenter de l'enlèvement de la Nâgî, imité de celui de Ganymède², et, enfin et surtout, de la plupart des types utilisés par l'iconographie. Qu'il s'agisse de celui d'Apollon ou de Zeus, de Dionysos ou d'Éros, d'Héraklès ou de Pan³, tous, dès leur apparition, se rattachent directement à des modèles hellénistiques; et cette fois aussi un tel faisceau d'emprunts ne laisse pas d'avoir son poids dans la balance. Où l'on devine que notre embarras commence, c'est quand il s'agit de préciser, parmi tant et tant de répliques, quels sont les spécimens parus les premiers.

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¹ Cf. t. I, p. 214, 233, 244.

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² Voir t. II, p. 36 et cf. fig. 318-320.

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³ Voir surtout t. II, p. 360.

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Les motifs indo-iraniens. — Voici qui complique encore le problème : on ne voit aucune raison pour que les autres éléments qui entrent dans la composition du répertoire n'aient pas également participé à sa formation. Il n'y aurait en principe rien d'absurde à faire coïncider l'adaptation des motifs persans, palmettes, merlons, chapiteaux persépolitains, pyrée⁴, etc., avec la domination des Çaka-Pahlavas, si, chez ces demi-civilisés, il était seulement permis de parler d'une tradition artistique. Et peut-être se souvient-on que la question a déjà été posée de savoir s'il ne convenait pas de considérer comme « primitif » l'emploi, également constaté, des décors et des symboles (lotus, balustrades, arche en fer à cheval, arbre, trône, roue, *stûpa*, etc.) qui sont la plus authentique création du vieil art indien⁵. Rien ne serait même plus logique, nous l'avons reconnu, que de répondre par l'affirmative. Iraniennes ou indiennes, toutes ces reprises sont semblablement empruntées à ce que nous avons appelé l'ancienne école : et de même qu'à l'origine d'un métis au premier degré on a besoin de deux ascendants de race pure, aux débuts de l'école indo-grecque nous placerions au même titre les motifs caractéristiquement

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⁴ Cf. t. I, p. 222, 224, 262.

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⁵ Cf. t. I, p. 218 et suiv.

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FIG. 480. — BUDDHA DE MODÈLE ANCIEN (cf. p. 370, 442, 544, 550, 701-702, 709). Musée de Calcutta, n° G. 148. Provenant de Jamal-Garhi? Hauteur : 0 m. 43.

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indiens à côté de ceux qui sont foncièrement hellénistiques. Malheureusement on ne tarderait pas à s'apercevoir que, dans la pratique, les règles les mieux déduites ne comptent parfois, en fait d'exemples, que des exceptions. Tout d'abord nous avons déjà pu constater l'absence totale dans les fouilles d'ensembles décoratifs purement indigènes (1); en revanche, légion sont les compositions gandhâriennes que nous savons par ailleurs tardives, et où cependant décors indiens, persans et grecs continuent à s'entasser pêle-mêle dans une confusion telle que l'on en reste d'abord déconcerté (2).

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L'ŒUVRE DU 1er SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE. — Devons-nous donc décidément renoncer à tirer du seul examen de nos monuments aucun renseignement d'ordre chronologique ? Il est temps d'en finir avec cette éternelle question; mais nous ne nous en tirerons qu'à condition d'introduire dans le débat un élément d'appréciation que, jusqu'à présent, nous n'avions pu faire entrer en ligne de compte. Répétons-le une dernière fois, cela dépend des espèces : et ajoutons que, dans tous les cas, on devra soigneusement distinguer entre ce que traite l'artiste et la manière dont il le traite. Volontiers nous dirions, en outrant à peine notre pensée, qu'en matière de chronologie gandhârienne, le sujet n'est rien et le style est tout. Justement parce que le trait dominant de l'école, après un éclectisme qu'aucun motif ne rebute, est une routine que ne lasse aucune répétition, la façon de sculpter y est infiniment plus significative que ce qu'on sculpte. Dès la seconde moitié du 1er siècle après J.-C., quand les divers ingrédients dont elle est faite auront été suffisamment délayés et brassés ensemble dans les ateliers locaux, le gros de son œuvre va, hélas, nous apparaître comme empâté dans l'uniforme médiocrité d'une technique machinale et molle. Quel que soit le sujet de la statue ou du bas-relief, ceux-ci ne mériteront d'être classés sûrement parmi les œuvres du siècle précédent qu'autant qu'ils conserveront la trace de quelque tâtonnement ou garderont un accent de nouveauté plus facile à sentir qu'à décrire. Comme nous ne pouvons discuter chaque cas particulier et faire l'histoire de chaque type — ce sera l'affaire des monographies futures, — force est de nous borner à quelques indications aussi vagues que prudentes. Que, par exemple, une sculpture nous présente des types vigoureusement

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¹ Voir t. II, p. 462 et cf. p. 464.

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² Cf. t. I, p. 258-259.

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[Figure: FIG. 481. — BUDDHA AYANT L'ÉPAULE DROITE ET LES PIEDS DÉCOUVERTS (cf. p. 334, 544, 550, 554, 701-702, 769). Musée de Calcutta, n° 3696. Hauteur : 0 m. 55. Sur le piédestal la « Visite d'Indra », entre deux Bodhisattvas.]

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traités, mais à peu près seuls en leur genre, comme c'est le cas des dieux marins de la figure 126, nous lui reconnaîtrons volontiers le caractère d'un premier essai, d'ailleurs sans lendemain. Lors même que le modèle aura réussi à s'imposer, nous placerons de préférence au début les répliques qui portent la marque du ciseau d'un artiste de race, telles les figures 87 et 325 parmi les Atlantes, 117 parmi les Amours ou 123 parmi les Tritons. Quand enfin nous nous trouverons en présence des images le plus communément reproduites, comme celles du Buddha, nous croirons discerner les prototypes non seulement à l'excellence de leur technique, mais surtout à ce qu'ils témoignent d'efforts pour comprendre et pour rendre l'âme du personnage représenté (cf. fig. 445). Qu'un bas-relief de facture tout hellénistique admette en son sein, tel un corps étranger et insuffisamment assimilé, le vieux symbole bouddhique de la Prédication (cf. fig. 214 et 218), il y aura de grandes chances pour qu'il faille le rapporter, sauf vérification de détail, à une époque où l'école n'avait pas encore pris nettement parti et achevé de stéréotyper ses modèles. Devant telle autre frise, par ailleurs assez médiocre, un détail exceptionnellement grec pourra nous donner la même chose à penser : c'est un sculpteur fraîchement imprégné des usages artistiques de l'Ionie qui s'est avisé de donner sur la figure 158 b à la mère du dieu des Indiens le char attelé de lions, véhicule traditionnel de la Magna Mater. Nous découvrons des raisons encore meilleures, parce qu'elles sont plus indépendantes de l'indice personnel de l'auteur¹, pour assigner une haute époque à ceux de nos bas-reliefs où la taille du personnage central, qu'il s'agisse de Çuddhodana (fig. 151), de Mâyâ (fig. 152), du Bodhisattva (fig. 179, 447) ou du Buddha (fig. 239 et 257), ne dépasse pas, ou à peine, celle des autres figurants. Mais, avec tout cela, il n'empêche que dans l'immense majorité des cas, nous nous sentons à nouveau ballottés sur une mer d'incertitudes où risquent de sombrer par contagion, en s'entraînant l'une l'autre, nos précédentes conjectures : car pour légitime qu'il soit, le critérium du style n'est malheureusement pas infaillible. Aussi sommes-nous trop heureux de raccrocher toute cette flottante chronologie à l'ancre de salut des monnaies et des inscriptions. Cette fois, il ne s'agit plus d'impressions subjectives ou de déductions logiques, mais de faits précis, palpables, dont chacun devra tenir compte et qui, acceptés de bonne foi, ne semblent pas susceptibles de deux interprétations. La trame serrée des médailles indo-grecques et indo-scythes retient dans ses mailles plus encore de motifs décoratifs et de types iconographiques qu'elles n'en portent figurés, tandis que, debout au seuil de notre ère, le Buddha de Loriyân-Tangai achève de rejeter dans le passé l'éclosion de l'œuvre la plus spécifiquement gréco-bouddhique de toutes. C'est pourquoi nous ne craignons pas d'affirmer que la meilleure partie du répertoire de l'école s'est constituée au cours du 1er siècle avant J.-C.

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¹ Cf. t. II, p. 340 et ci-dessous, p. 550-551.

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Est-ce la peine de revenir, à la lueur de cette conclusion ferme, sur les conditions historiques de cette création? Tout d'abord, il va de soi que nous persisterons à en attribuer l'initiative au talent des artistes formés dans les ateliers de l'Asie antérieure et qu'avaient su se procurer les colonies grecques d'Alexandrie du Caucase, de Peukélaôtis et de Taxila. Pas un instant nous ne songerons à en faire honneur au vague philhellénisme des Parthes, tant vanté par les historiens classiques : tout au plus ces heureuses dispositions des Arsacides pourraient-elles servir à écarter d'un esprit inquiet la crainte que le royaume indo-grec ait jamais été isolé et, comme on dit, coupé de sa base. Que, pour le reste, Çakas et Pahlavas n'aient jamais joué dans le Penjâb que le rôle de spectateurs et, jusqu'à un certain point, de bénéficiaires de l'influence hellénistique, la preuve en est donnée par leur monnayage, monument de servile imitation. Nous n'irons pas davantage chercher dans le goût personnel des rois ou satrapes scytho-parthes la raison d'être des motifs iraniens qui entrent dans la composition des sculptures gandhâriennes, alors que nous les avons vus s'introduire dans l'Inde dès le temps d'Açoka. Encore moins nous attarderons-nous à discuter le paradoxe qui substituerait pour caractériser l'école du Gandhâra l'épithète d'indo-iranienne à celle d'indo-grecque. C'est trop manifestement exagérer l'importance de l'apport indirect, par l'intermédiaire du vieil art bouddhique, des quelques décors persans noyés dans la variété de son répertoire. L'élément hellénistique n'est pas seulement, quoi qu'on en puisse dire, celui qui a attiré et fixé sur elle l'attention des archéologues européens : c'est encore celui qui lui a apporté l'étincelle de vie. Nous avons retourné sous toutes ses faces la question des rapports de l'Inde et de la Grèce ; sous quelque angle qu'on l'envisage, l'impression reste la même : le principe mâle était le grec. L'école n'est proprement ni la renaissance d'une branche quelconque de l'art oriental, ni le produit, inexplicablement engendré à distance, de cette influence « romaine », à laquelle on a parfois voulu donner le premier rôle dans son élaboration¹ : elle est l'enfant naturel et à peine posthume de la domination hellénique dans le Nord-Ouest de l'Inde. Ses premières œuvres sont bien véritablement nées de la rencontre qui, nous l'avons montré dans le précédent chapitre, devait inévitablement survenir entre l'artiste grec et le donateur indien : il ne s'est agi que d'attendre le nombre d'années nécessaire pour que client et fournisseur se trouvassent en état de se comprendre. Par ailleurs, il nous avait semblé que Puṣkarâvatî était le théâtre désigné de cette heureuse entente. Aussi n'est-ce pas pur effet du hasard que, dans les rares cas où le lieu de trouvaille des pièces que nous désignions tout à l'heure est notoire, il s'agisse le plus souvent des environs de Chârsadda². C'est sur les recherches pratiquées aux abords des principaux centres de la colonisation grecque que nous comptons pour accroître le nombre des morceaux susceptibles d'être rapportés sans hésitation au Ier siècle avant notre ère. Car, il faut l'avouer, et nous l'avons déjà reconnu, leur liste est encore restreinte. Il est même permis de se demander si cet art hybride et local aurait dépassé la banlieue des grandes villes, et si, sans l'intervention d'un ou de plusieurs facteurs nouveaux, il n'était pas voué à une aussi prompte résorption par le milieu indigène que les autres manifestations de la civilisation occidentale. Pour notre part, nous

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¹ Nous reviendrons plus bas, p. 533 et suiv., sur cette question ou plutôt ce malentendu, d'ailleurs facile à résoudre.

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² Tel est le cas des figures 117, 124, 478; de même le modèle de la figure 110 a été trouvé à Takṣaçilâ.

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FIG. 482. — BUDDHA ENSEIGNANT (cf. p. 328, 554, 701-702, 709). Musée de Lahore, n° 29. Hauteur : 0 m. 93.

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y consentons : mais en même temps nous tenons qu'il est nécessaire d'admettre — et qu'il est permis de s'attendre à voir confirmer par les fouilles — l'existence d'une première période de l'école du Gandhâra correspondant par sa date comme par son inspiration à la période hellénistique, et non point encore gréco-romaine, de l'art méditerranéen. Qui réfléchira verra d'ailleurs que, faute d'admettre cette époque décisive de création qui a préparé les esprits, distribué les rôles décoratifs et fixé les types iconographiques, on ne comprendrait rien à la soudaine multiplication des sculptures qu'il va falloir attribuer au premier siècle de notre ère.

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