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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v3: Volume 3

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v3

Language
French

Contents

Volume 3

Front matter

v3.c10.1

THE ASIATIC SOCIETY OF BOMBAY Town Hall, Bombay

v3.c10.2

ANNALES DU MUSÉE GUIMET

v3.c10.3

BIBLIOTHÈQUE D'ÉTUDES TOME XIX

v3.c10.4

PAR SYLVAIN LÉVI

v3.c10.5

VOLUME III

v3.c10.6

ÉTUDE HISTORIQUE D'UN ROYAUME HINDOU

v3.c10.7

PAR

v3.c10.8

SYLVAIN LÉVI

v3.c10.9

PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

v3.c10.10

OUVRAGE ILLUSTRÉ D'HÉLIOGRAVURES

v3.c10.11

VOLUME III

v3.c10.12

PARIS

v3.c10.13

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

v3.c10.14

28, RUE BONAPARTE, 28

I. — Inscription du pilier de Changu Narayan

v3.c10.s1.1

Le pilier de Changu Narayan a été découvert par Bhagvanlal Indraji qui a estampé et publié en partie l'inscription. Malheureusement le prêtre du temple où ce pilier est conservé ne permit pas au pandit de dégager la partie inférieure, qui était enfoncée dans le sol. Bhagvanlal ne put donc relever que les 17 premières lignes de la face I, 17 de la face II, et 20 de la face III. Avant mon départ pour l'Inde, Georges Bühler, qui devait périr tragiquement un peu plus tard, recommanda tout particulièrement à mon attention l'inscription incomplète ; il m'engagea, si j'obtenais d'entrer au Népal, à multiplier les démarches afin de rapporter un estampage complet. J'ai déjà raconté (vol. II, 388 ; 404) comment la bienveillance du Darbar me facilita la tâche ; le zèle éclairé du Mahârâja Bîr Sham Sher sut triompher des refus et des menaces du prêtre de Changu Narayan. L'accès du temple, il est vrai, me resta interdit par une mesure de rancune puérile ; mais les soldats Gourkhas que j'avais dressés réussirent à déterrer la base du pilier sans l'endommager, et à prendre plusieurs estampages de l'inscription totale.

v3.c10.s1.2

J’ai pu, de l’enclos du temple, regarder le pilier qu’il m’était pas donné d’approcher ; je l’ai indiqué sur la photographie reproduite I, 231. La description fournie par Bhagvanlal est parfaitement exacte : il est situé à gauche (pour le spectateur) de la porte du temple de Changu Narayan ; la moitié inférieure est carrée ; le haut est d’abord octogone, puis chacun des pans se dédouble, et le sommet est circulaire. Les débris du chapiteau ancien et du Garuḍa qui le couronnait sont encore conservés dans une sorte de cage à claire-voie au milieu de la cour d’entrée ; le lotus et le cakra qui ont remplacé le couronnement primitif, depuis une cinquantaine d’années maintenant, se voient sur la photographie. L’architecture du pilier rappelle de très près le pilier de Harigaon (cf. la photographie II, 119) ; la paléographie rapproche de même les deux inscriptions.

v3.c10.s1.3

L’inscription de Changu Narayan est gravée avec beaucoup de soin sur trois des quatre faces. La partie inscrite couvre sur la face I une hauteur de 0m,80 ; sur la face II, de 0m,80 ; sur la face III de 0m,92, divisée respectivement en 26 lignes (I), 24 lignes (II), 28 lignes (III). La largeur des lignes sur les trois faces est uniformément de 0m,34. Les caractères ont en moyenne une hauteur de 0,012 sur la face I, de 0,011 sur les deux autres ; l’espacement des lignes est d’environ 0,22 sur les deux premières faces ; sur la IIIe, il est irrégulier et va en croissant vers la fin, avec un écart de 0,018 à 0,026.

v3.c10.s1.4

L’écriture est, nettement et sans hésitation possible, du type Gupta. Les observations de détail ne feraient guère que doubler celles que je présenterai au sujet du pilier de Harigaon. Parmi les lettres les plus caractéristiques, je me contenterai de citer l’i initial (II, 15 ; III, 4 ; 9 ; 16) formé de deux points disposés verticalement et d’une barre verticale à la droite de la barre, fermé à la droite du scribe, le sa avec sa large boucle, le *dha* ovale, le *tha* complètement arrondi, le *bha* avec l'angle largement ouvert. Bhagvanlal (et Bühler qui a traduit son article) avait déjà constaté que « la forme des lettres concorde exactement avec celle des inscriptions Gupta ». Cependant M. Fleet n'a point hésité à descendre la date de cette inscription jusqu'au début du VIIIe siècle (705 J.-C.), aussitôt avant Çivadeva (II) et Jayadeva ; l'éminent épigraphiste s'est trouvé, dans cette occasion, entraîné à dénier l'évidence du témoignage paléographique pour soutenir une combinaison chronologique abandonnée aujourd'hui. C'est aux environs du Ve siècle que la paléographie tendrait à ranger Mânadeva, comme avaient fait Bhagvanlal et Bühler qui interprétaient la date de l'inscription par l'ère vikrama (386 samvat = 329 J.-C.), à l'époque même de Samudragupta « dont les édits sur piliers ressemblent totalement aux inscriptions de Mânadeva » (*Some considerations on the History of Nepâl*, p. 50 du tirage à part). Nous aurons à discuter tout à l'heure les détails de la date.

v3.c10.s1.5

L'inscription est en sanscrit, et à l'exception des deux premières lignes où est énoncée la date, elle est en vers. Chacune des stances porte à la marge son numéro d'ordre indiqué en lettres numérales. Le mètre employé d'un bout à l'autre est le çârdûlavikrîdita, que le poète manie avec une réelle aisance. A défaut d'une imagination originale ou brillante, l'auteur possède à fond son métier de versificateur ; sa langue est pure et simple ; il n'abuse pas des longs composés ; il atteint rarement et ne dépasse pas un groupement de sept mots. Son lexique est classique. Le mot *nirbhî* (III, 16) manque, il est vrai à P.W. ; mais P.W.² cite le mot avec une référence à Caraka. Le mot *apâstra* « arme de défense » (III, 1) n'est point relevé dans P. W.² Bhagvanlal note comme une impropriété l'emploi du causatif *kâraya* pour le simple (II, 8: *râjyam putraky kâraya*); mais sa critique porte à faux. L’expression *rājyam kāray°* est consacrée tout au moins par le vers traditionnel sur le règne de Râma, attesté à la fois en sanscrit par le Râmâyaṇa VI, 130, 104; le Mahâ Bhârata VII, 2244 (et cf. III, 11219); le Harivamça 2354 :

v3.c10.s1.6

..... *Rāmo rājyam akārayat*

v3.c10.s1.7

et en pâli par le Jâtaka 461 (Daçaratha j°):

v3.c10.s1.8

..... *Rāmo rajjam akārayi.*

v3.c10.s1.9

Le Râmâyaṇa emploie ailleurs encore la même expression, p. ex. à propos de Dilîpa (I, 42, 8 éd. Bombay) :

v3.c10.s1.10

..... *rājā rājyam akārayat.*

v3.c10.s1.11

La graphie, dans l’ensemble, est extrêmement correcte; les fautes relevées par Bhagvanlal sont des lapsus du pandit lui-même. La prétendue correction *abhidhānāt satī* (II, 1) est fondée sur un faux sens; la construction est littéralement : « La reine Râjyavatī sera Çrī en personne, étant *ayant*-désignation d’épouse du roi ». *Satī*, qui suit *abhidhānā*, n’est pas une simple platitude, mais marque bien, conformément à l’usage, la fonction d’épithète du terme précédent. Le *bha* de *bharttuḥ* II, 17 est très clairement tracé et ne ressemble pas à un *ka*. La correction indiquée sur II, 14 *prāṇān* est sans raison; le texte aussi bien que le fac-simile et la transcription de Bhagvanlal, écrivent correctement ce mot. La correction *°satvo’ribhiḥ* pour *prajñāsatvoru [bhiḥ]* souligne seulement une erreur de lecture (III, 1); le texte porte clairement *°satpauruṣaḥ* qui est très correct. Enfin (III, 19) il est inutile de substituer *eṣyaty°* à *eṣyaty°*, car le texte porte *eṣyaty°* nettement tracé. Je n’entends pas au reste diminuer par ces constatations le mérite bien connu de Bhagvanlal qui fut un déchiffreur admirable de sagacité et de science.

v3.c10.s1.12

Il convient d’observer que l’inscription de Changu Narayan redouble soigneusement la muette après *r*, et se range ainsi dans la série antérieure à Amçuvarman. Elle note la finale absolue par un caractère de dimension moindre tracé au-dessous du niveau de la ligne, tandis qu’avec Çivadeva (I) et Amçuvarman on voit paraître le trait du virâma tracé soit au-dessus, soit au-dessous de la lettre.

v3.c10.s1.13

L’inscription commémore une donation au dieu de Changu Narayan (*Hari*, I, 6) faite par la reine Râjyavatî, sur le conseil de son fils le roi Mânadeva, à la suite d’une campagne victorieuse qui avait conduit ce prince à l’Ouest du Népal propre, par delà la Gandakî, jusque dans la citadelle (*purî*) du Malla indocile. J’ai déjà commenté du point de vue historique cette inscription (II, 99 sqq.). L’objet de la donation n’est pas clairement énoncé ; il s’agit sans doute du pilier lui-même, indiqué par le démonstratif *tat* « ceci » à la fin de l’inscription. L’usage d’élever des piliers commémoratifs remonte dans l’Inde jusqu’à l’empereur Açoka. Les Guptas, leurs voisins, et leurs successeurs ont renouvelé ou perpétué cette pratique. L’exemple le plus frappant en est la praçasti de Samudragupta à Allahabad, gravée sur un pilier d’Açoka même. La désignation la plus usuelle de ces piliers est le mot *stambha* ; on trouve aussi *yaşti* (= *lât*) appliqué dans une inscription de Hastin et Çarvanâtha (FLEET, *Gupta Inscr.*, p. 111) à un pilier de délimitation (*vala[ya]-yaşti*), et *yûpa* spécialement appliqué aux piliers qui commémorent un rite (pilier de Vişnuvardhana à Bijayagadh, FLEET, *ib.*, 253 ; Skandagupta ? à Bihar ; Mânadeva lui-même emploie ce mot pour désigner les piliers érigés par son père, le pieux Dharmadeva ; III, 5). L’usage est aussi bien çivaïte (Mangaleça à Badami) que vichnouïte (Candra à Mehrauli; Budhagupta à Eran), ou jaina (Kahaun, temps de Skandagupta), ou bouddhique (Simhavarman à Amarâvatî). Dans le culte vichnouïte tout au moins, le pilier est comparé à un étendard du dieu (*Viṣṇor dhvajaḥ sthāpitaḥ*, à Mehrauli ; *Janārdanasya dhva-jastambhaḥ*, à Eran). L’érection du pilier est généralement désignée, comme dans la présente inscription (*ucchritaiḥ*, III, 5) par le verbe *ucchray°*. Par une rencontre, qui n’est pas due seulement au hasard peut-être, l’inscription de Changu Narayan rappelle deux inscriptions sur pilier de Skandagupta. L’une, à Bhitari, célèbre ce prince « lui qui, après que son père fut parti au ciel, rétablit la Lakṣmī de sa race submergée, subjugua son ennemi, et s’écriant : « Me voici le maître ! » alla tout joyeux trouver sa mère qui avait les yeux pleins de larmes, comme Kṛṣṇa avec Devakī » (l. 12-14 : *pitarī divam upete viplutāṃ vaṃṣalakṣmīṃ bhujabalavijitārir yyaḥ pratiṣṭhāpya bhūyaḥ [I] jitam iti paritoṣān māturaṃ sāsranetrāṃ hataripur iva Kṛṣṇo Devakīm abhyupetaḥ [II]*). Le tableau et les expressions même évoquent l’entrevue de Mānadeva avec sa mère Rājyavatī et dénotent sans doute l’imitation du même modèle. L’autre inscription très mutilée (à Bihar) laisse transparaître la personne de la mère du roi (l. 12). Ces deux inscriptions se placent dans la seconde moitié du vᵉ siècle. Un siècle après, l’inscription de Maṅgaleça à Badami présente une analogie un peu plus lointaine avec l’inscription de Changu Narayan. Le roi Maṅgaleça, au retour d’une grande victoire remportée sur le Kalatsûri Buddharāja, fait une offrande à (Çiva) Makuṭeçvara et grave sa donation sur un pilier commémoratif. L’inscription, rédigée dans une prose savante, célèbre d’abord les ancêtres du roi, comme fait Mānadeva à Changu Narayan ; puis vient l’éloge du roi, enfin le narrateur passe au récit des circonstances de la donation par un mouvement presque identique de part et d’autre (*kim bahunā*, Badami, l. 10. — *kiṃ vākyair bbahubhiḥ*, Changu III, 20). « Le roi, qui avait au cœur l’impatience de dresser un pilier commémoratif de la victoire de sa puissance (*çaktijayastambha*), considéra qu'il fallait d'abord dresser le javelot d'un pilier en commémoration du triomphe de la piété (*dharmmajayastambhaçakti*)... Il manda l'épouse de son père, la reine Durlabhadevî et lui dit: Que ceci soit ton affaire! Présentez en offrande à Makuṭeçvara Nâtha ces choses... (l'énumération suit). »

v3.c10.s1.14

L'inscription de Changu Narayan est datée de « samvat 386, au mois de jyaiṣṭha, quinzaine claire, premier jour de la lune, 1, la lune étant associée à l'astérisme Rohiṇī, au temps favorable d'Abhijit ». Bhagvanlal, sans s'arrêter aux détails de la date, avait examiné l'interprétation de l'année au point de vue de la chronologie fournie par les Vamçavalîs. Il avait réduit d'une part à l'ère çaka (= 464 J.-C.), de l'autre à l'ère vikrama (= 329 J.-C.) ; puis trouvant que la moyenne des règnes entre Mânadeva et Jayadeva était plus vraisemblable dans le second système que dans le premier, il avait préféré l'ère vikrama. Le procédé est toujours délicat ; appliqué aux Vamçavalîs du Népal, si fantaisistes dans leurs spéculations chronologiques, il était voué d'avance à l'échec. M. Fleet a plus tard repris l'examen de la chronologie ancienne du Népal en se fondant sur la date 316 de Çivadeva (I) donnée par l'inscription du Golmadhitol que M. Bendall avait récemment découverte et publiée. Je laisse de côté la discussion de ce système que j'ai déjà critiqué dans un article du *Journal asiatique*, en 1894. M. Fleet, admettant que les inscriptions du Népal se divisent en deux séries parallèles usant d'ères différentes, rapporte l'inscription de Changu Narayan à l'ère Gupta ; il obtient ainsi 386 Gupta = 705-706 J.-C. = 628 çaka courant, soit 627 çaka expiré. Partant de cette donnée, Sh. B. Dikshit a vérifié pour M. Fleet les détails de la date ; il a trouvé que « la tithi donnée finissait le mardi 28 avril 705 J.-C., à 57 ghaṭīs 12 palas après le lever du soleil ; que le nakṣatra Kṛttikā durait jusqu’à 11 ghaṭīs 3 palas après le lever du soleil, que le nakṣatra Rohiṇī venait ensuite et continuait jusqu’à 11 ghaṭīs 18 palas après le lever du soleil le lendemain mercredi, et que, conséquemment, le muhūrta Abhijit, qui est le huitième dans la série des muhūrtas, et qui commence donc avec la 15e ghaṭī comptée depuis le lever du soleil, s’est produit, comme le veut le texte de l’inscription, tandis que le nakṣatra Rohiṇī était courant » (Gupta Inscr., Introd. 93-95).

v3.c10.s1.15

Comme il arrive souvent des prétendus arguments scientifiques introduits dans les recherches d’histoire et de philologie, la preuve ne prouve rien. Les détails de la date, malgré leur nombre, ne laissent rien de précis à la vérification. La position donnée, loin d’être accidentelle, est presque régulière, ou du moins très fréquente. En effet le mois de jyaiṣṭha est le mois où la lune doit être pleine dans la constellation de Jyeṣṭhā ; donc, à la nouvelle lune qui précède, la longitude de la lune doit être de 180° de moins. L’intervalle entre Jyeṣṭhā et Rohiṇī étant de 187°, et le déplacement de la lune étant de 12° par tithi, il y a de fortes chances pour que la lune passe en Rohiṇī dans le courant de la première tithi (pratipad) de jyaiṣṭha. De plus, le muhūrta Abhijit (= Vidhi° ou Brahma°) est le huitième des quinze muhūrtas de la journée, ou des trente muhūrtas qui vont du lever du soleil au lever suivant ; chaque muhūrta dure 48 minutes. Donc, au moment où commence Abhijit, 7 × 46' = 336 minutes = 5 heures et 36 minutes se sont écoulées depuis le lever ; la distance de la lune à Jyeṣṭhā s’est ainsi réduite d’un peu moins de 3°, et sa position a plus de chances encore d’être dans la région du nakṣatra Rohiṇī. Au reste, s’il s’agit d’arguments astronomiques, il faut observer que la solution calculée par Dikshit et adoptée par Fleet est inconciliable avec l’intercalation d’āṣāḍha en 449 fournie par une de nos inscriptions. Si 386 saṃvat équivaut à 628 çaka courant, 449 équivaut alors à 691 çaka courant ; or cette année-là, il y a une intercalation de jyaiṣṭha dans le système vrai, de vaiçākha dans le système moyen, mais non pas d'āṣāḍha. Si, comme je le crois, 449 avec son āṣāḍha intercalaire correspond à 482 çaka courant, 386 saṃvat répondrait à 419 çaka courant. Or le premier jyaiṣṭha de 419 çaka courant, au moment où le soleil se lève, la lune se trouve en Rohiṇī, et il lui reste à parcourir 189/1000 de lunaison dans ce nakṣatra, autrement dit elle doit y rester encore pendant 12 heures 23 minutes. Puisque le muhūrta Abhijit commence 5 heures 36' après le lever, la lune est encore en Rohiṇī pendant ce muhūrta. La date du pilier de Changu Narayan correspond dans cette hypothèse au mardi 1er mai 496 J.-C.

v3.c10.s1.16

Cette date ne satisfait pas seulement aux données astronomiques de l'inscription ; elle est aussi en harmonie avec les caractères paléographiques. D'ailleurs, en dehors des considérations particulières que j'ai fait déjà valoir ou que j'aurai à signaler dans la suite, à propos d'autres inscriptions, un fait seul suffit à classer définitivement Mānadeva avant Amçuvarman ; grâce au contrôle offert par l'inscription du Yag bahal, nous sommes assurés maintenant que le çrī Māna vihāra compris dans la liste des libéralités d'Amçuvarman (Harigaon, an 32) est bien le Mānadeva vihāra, le monastère fondé par Māna deva à Patan. La même inscription désigne aussi un Māneçvara, un Dhārā Māneçvara qui sont probablement des fondations pieuses de Māna deva. Le Mānagṛha, d'où les rois Licchavis après Māna deva datent leurs ordonnances, et qui se trouve aussi mentionné chez Amçuvarman (Harigaon, an 30 ; l. 10) est sans doute le palais élevé par Mānadeva.

v3.c10.s1.17

NOTA. — Dans la transcription de cette inscription comme aussi des suivantes, j'indique par des lettres grasses les caractères qui dans l'écriture originale sont tracés au-dessous de la ligne et réduits de dimension; ce procédé graphique équivaut à l'emploi du virâma dans les alphabets modernes. L'italique marque les lettres douteuses.

v3.c10.s1.18

TEXTE.

v3.c10.s1.19

I

v3.c10.s1.20

1. Saṃvat 386 jyaiṣṭhamāse çuklapakṣe pratipadi 1
2. [Ro]hiṇīnakṣattrayukte candramasi muhūrtte praçaste bhijiti
3. [Çrī]vatsāṅkitadīptacāruvipu[la]prodvṛttava[kṣa]sthalaḥ
4. - vakṣaḥstanapadmabāhu[rucirah] sma-pravṛddhotsavaḥ
5. [trai]lokyabhramayantravartti ⁑⁑ vyāsaṅanityo vyayaḥ
6. [do]lādrau nivasan jayāty ani[mi]ṣair abhyarccyamāno Hariḥ (1)
7. ⁑⁑ tsā ⁑⁑ yapratāpavibha[vair vvyā]yāmasaṃkṣepakṛt
8. [rājābhū]d Vṛṣadeva ity [anupamaḥ sa]tyapratijñodayaḥ
9. ⁑⁑⁑ saviteva dīptakira[ṇaiḥ] samyagdhṛ[taiḥ] svaiḥ sutaiḥ
10. vidvadbhir bbahugarvvitair aca[palaiḥ ⁑⁑] vinītātmabhiḥ (2)
11. [ta]syābhūt tanayaḥ samṛddha[viṣa]yaḥ saṅkhyeṣv ajeyo ribhiḥ

v3.c10.s1.21

L. 2. Bhagvanlal transcrit à tort nakṣatra. L. 4. La syllabe *sta* est lisible sur l'estampage après *vakṣaḥ*. La conjecture *sma[rttṛ]* de Bhagvanlal me parait impossible à concilier avec les traces visibles sur l'estampage. L. 5. La syllabe *rtti* se lit assez clairement après *yantrava*. L. 6. Le fac simile de Bhagvanlal redouble bien le *c* de *°arccya°* ; mais sa transcription en dévanagari porte par erreur *°rcya°*. L. 10. La conjecture de Bhagvanlal *khyātair vinītā* est inacceptable, car on aurait eu *vvinī* avec redoublement du *v* après *r*.

v3.c10.s1.22

12. [rāja] Ċaṅkaradeva ity apa ⁝⁝⁝ tipradaḥ satyadhīḥ
13. ⁝⁝ vikramadānamānavi[bhavai]r llabdhvā yaçaḥ puṣkalam
14. ⁝⁝⁝⁝ rarakṣa gām abhi[matair bhṛ]tyai[r mṛge]ndropamaḥ (3)
15. [tasyā]py uttamadharmmakarmmaya ⁝⁝⁝⁝ vid dhārmmikah
16. [dha]rmmā[tmā] vinayepsur utta[maguṇaḥ çrī Dha]rmmadevo nṛpaḥ
17. [dha]rmmeṇaiva kulakramāgata ⁝⁝⁝⁝ rājyam mahat
18. s[phī]tīkṛtya nayair nṇṛparṣicari ⁝⁝ bhāvya ceto nṛṇām (4)
19. [re]je sa[ttvām]çubhiḥ surānu ⁝⁝ ḥ sampannamantraddhibhiḥ
20. ⁝ māvā ⁝ viçuddhadehahṛdayaç candradyutiḥ pārtthivaḥ
21. [pa]tnī tasya viçuddhavaṃçavibhavā çrī Rājyavaty uttamā
22. ⁝ ṇā ⁝⁝ bhavat ⁝ kulaçu ⁝ r llakṣmīr i[vā]gryā Hareḥ (5)
23. ⁝⁝⁝⁝ rater yyaçoṃçubhir idaṃ [v]yābhāsya kṛtsnaṃ jagat
24. yāti sma tridivālayaṃ narapatāv udyānayātrām iva
25. pramlānā jvaravihvalā kulaja ⁝⁝ nekamandā tadā
26. devāhāravidhikriyāsv abhiratā tadviprayogāt purā (6)

v3.c10.s1.23

II

v3.c10.s1.24

1. devī Rājyavatī tu tasya nṛpater bhāryyābhidhānā satī
2. çrīr evānugatā bhaviṣyati tadālokāntarāsaṅginī
3. yasyāñ jāta ihānadyacaritaḥ çrī Mānadevo nṛpaḥ
4. kāntyā çāradacandramā iva jagat prahlādayan sarvvadā (7)
5. pratyāgatya sagadadākṣaram idaṃ dīrggham vinīcvasya ca 6. premṇā putram uvāca sāçruvadanā yātaḥ pitā te divam
7. hā putrāstamite tavādya pitari prāṇair vṛthā kim mama
8. rājyam putraka kārayāham anuyāmy adyaiva bharttur ggatim (8) .
9. kim me bhogavidhānavistarakṛtair āçāmayair bbandhanaiḥ
10. māyāsvapnanibhe samāgamavidhau bharttrā vinā jīvitum
11. yāmīty evam avasthitā khalu tadā dīnātmanā sūnunā
12. pādau bhaktivaçān nipīḍya çirasā vijñāpitā yatnataḥ (9)
13. kim bhogair mmama kim hi jīvitasukhais tvadviprayoge sati
14. prāṇān pūrvvam ahañ jahāmi paratas tvam yāsyasīto divam
15. ityevam mukha-paṅkajāntaragatair nnetrāmbumiçrair dṛḍham
16. vākyapāçair vvihagīva pāçavaçagā baddhā tatas tasthuṣī (10)
17. satputreṇa sahaurddhvadehikavidhim bharttuḥ prakṛty-ātmanā
18. çīlatyāgadamopavāsaniyamair ekāntaçuddhāçayā
19. [vi]prebhyo pi ca sarvvadā pradadatī tadpuṇyavṛddhyai dhanam
20. tasthau taddhṛdayā satī vratavidhau sākṣād ivārundhatī (11)
21. putro py ūrjjitasattavikramadhṛtiḥ kṣāntaḥ prajāvatsalaḥ
22. karttā naiva vikatthanaḥ smitakathaḥ pūrvvābhibhāṣī sadā
23. tejasvī na ca garvvito na ca parām lokajñatān nāçritaḥ

v3.c10.s1.25

L. 6. Le *m* final de *divam* est clairement tracé; c'est par erreur que Bhagvanlal lit et transcrit *divam*. L. 13. Bhagvanlal transcrit en dévanagari *bhogair mama* sans redoubler le *m* après le *r* mais son facsimilé corrige lui-même cette inexactitude. L. 17. La lecture *ātmanā*, chez Bhagvanlal, est certainement fautive.

v3.c10.s1.26

24. dīnānāthasuhṛt priyātithijanaḥ pratyartthinām mānanut (12)

v3.c10.s1.27

III

v3.c10.s1.28

1. astrāpāstravidhānakaucalagaṇaiḥ prajñātasatpauruṣaḥ
2. çrīmaccārubhujaḥ pramṛṣṭakanakaçlakṣṇavadātacchaviḥ
3. pīnāmso vikacāsitotpaladalaprasparddhamānekṣaṇaḥ
4. sākṣāt kāma ivāṅgavān narapatiḥ kāntāvilāsotsavaḥ (13)
5. yūpaiç cārubhir ucchritair vvasumatī pitrā mamālaṅkṛtā
6. kṣāttreṇajimakhāçrayeṇa vidhinā dīkṣāçrito ham sthitaḥ
7. yātrām praty arisaṅkṣayāya tarasā gacchāmi pūrvvān diçam
8. ye cājñāvaçavarttino mama nṛpāḥ samsthāpayiṣyāmi tān (14)
9. ityevañ jananīm apetakaluṣām rājā praṇamyocivān
10. nāmbānṛṇyam ahan tapobhir amalaiḥ çaknomi yātum pituḥ
11. kin tv āptena yathāvad astravidhinā tatpādasamsevayā
12. yāsyāmīti tato mbayātimudayā dattābhyanujño nṛpaḥ (15)
13. prāyāt pūrvvapathena tatra ca çaṭhā ye pūrvvadeçāçrayāḥ
14. sāmantāḥ praṇipātabandhuraçiraḥprabhraṣṭamaulisrajaḥ
15. tānājñāvaçavarttino narapatiḥ samsthāpya tasmāt punaḥ
16. nirbhīḥ simha ivākuloṭkaṭasaṭaḥ paççādbhuvañ jagmivān (16)
17. sāmantasya ca tatra duṣṭacaritaṃ çrutvā çiraḥ kampayan
18. bāhum hastikaropamam sa çanakaiḥ spṛṣṭvābrāvīd garvvitam

v3.c10.s1.29

L. 1. L'estampage porte très clairement satpauruṣaḥ au lieu du satvo-ru[bhiḥ] de Bhagvanlal. L. 18. Les deux syllabes portées au-dessus de la ligne 18 sur le fac-similé de Bhagvanlal ne correspondent à rien dans l'original.

v3.c10.s1.30

19. āhūto yadi naiti vikramavaçād eşyaty asau me vaçam
20. kim vākyair bbahubhir vṛthātra gaditaiḥ saṃkṣepataḥ katthyate (17)
21. adyaiva priyamātuloruviṣamakṣobhārṇṇavasparddhinīm
22. bhīmāvarttataraṅgacañcalajalān tvaṅ gaṇḍakīm uttara
23. sannaddhair vvaravājikuñjaraçatair anvemi tīrttvā nadīm
24. tvatsenām iti niçcayān narapatis tīrṇṇapratijñas tadā(18)
25. jitvā Mallapurīn tatas tu çanakair abhyājagāma svakam
26. deçam prītamanās tadā khalu dhanam prādād dvijebhyo kṣayam
27. rājñī Rājyavatī ca sādhumatinā proktā dṛḍham sūnu[nā]
28. bhaktyāmba tvam api prasannahṛdayā dānam prayacchasva t[at] (19)

v3.c10.s1.31

TRADUCTION.

v3.c10.s1.32

1

v3.c10.s1.33

(1-2). An 386, mois de Jyaiṣṭha, quinzaine claire, premier jour de la lunaison, 1, la lune étant associée au nakṣatra Rohiṇī, au temps favorable d'Abhijit¹.

v3.c10.s1.34

L. 19. L'estampage porte clairement la forme correcte eşyaty, au lieu de la lecture eçyaty de Bhagvanlal. L. 28. Bhagvanlal lit à tort vvidhātṛgaditaiḥ. Les caractères vṛthātra sont très nets.

v3.c10.s1.35

1. L'épithète de praçasta « vanté, recommandé » appliquée à Abhijit n'est point un simple ornement littéraire. Un vers du Matsya Purāṇa, cité par le Çabdakalpa druma où Goldstücker l'a emprunté, recommande expressément l'heure d'Abhijit pour les donations :

v3.c10.s1.36

aparāhṇe tu samprāpte AbhijidRauhiṇodaye
yad atra dīyate jantos tad akṣayam udāhṛtam.

v3.c10.s1.37

« Quand l'après-midi arrive, si Abhijit se produit en Rohiṇī, le don qu'on
fait alors est déclaré impérissable. »

v3.c10.s1.38

1. Le Çrîvatsa est empreint sur l'éclat gracieux de sa large et vaste poitrine ; sa poitrine, ses seins, ses bras (des lotus !) resplendissent ; il met en fête... ; les trois mondes sont la machine à rotation qu'(il) fait tourner.. pour sa distraction continuelle, lui, l'Impérissable. Le Dolâdri est sa résidence. Vive celui qu'adorent, les yeux toujours ouverts, [les dieux], Hari!

v3.c10.s1.39

2. ...... par sa majesté, par ses richesses, il réduisait ses efforts ; tel était le roi Vṛṣadeva, l'incomparable ; sa promesse se vérifiait dans ses effets ; comme le soleil l'est de rayons éclatants, il était... de ses fils bien maintenus, savants, très fiers, sans caprices, soumis à la discipline.

v3.c10.s1.40

3. Son fils, maître d'un empire prospère, invincible à ses ennemis dans les combats, fut le roi nommé Çankaradeva,... très libéral, cœur sincère... par sa vaillance, sa charité, son honneur, ses richesses, il acquit une pleine gloire ;.. il protégea la terre par des lieutenants estimés, pareil au roi des fauves.

v3.c10.s1.41

4. Son (fils), excellent en vertus, en actes...., savant, soumis à la Loi, ou plutôt la Loi même, aspirant à la sagesse, excellent en qualités, fut le roi Dharmadeva. La loi même l'avait désigné pour hériter d'un grand royaume ; sa sagesse enrichit l'histoire des saints royaux, en réjouissant le cœur des hommes.

v3.c10.s1.42

5. Il rayonnait le bien ; ... aux dieux, ses desseins, ses succès étaient parfaits ; .... il avait la pureté du corps et du cœur ; ce prince brillait comme la lune. Son épouse qui avait la pureté de la race et des richesses, était l'excellente Râjyavatî...... comme la Lakṣmî excellente de Hari.

v3.c10.s1.43

6. Après avoir... des rayons de sa gloire illuminé le monde entier, le roi des hommes partit au séjour du ciel, comme à une promenade de parc ; défaite, agitée de fièvre... elle s'alanguit, elle qui se plaisait aux rites, nourriciers des dieux, avant qu'elle fût séparée de lui.

v3.c10.s1.44

7. La reine Râjyavatî, qui porte le nom d’épouse de ce roi, sera en réalité Çrî en personne venue à sa suite en cherchant une occasion de le regarder, elle en qui est né le héros irréprochable, le roi Mânadeva, qui — tel l’astre lunaire en automne — rafraîchit le monde en tout temps.

v3.c10.s1.45

8. Elle vint le trouver, des sanglots dans la voix, avec de longs soupirs, le visage plein de larmes, et elle dit à son fils avec tendresse : « Ton père est parti au ciel ! Ah! mon fils ! maintenant que ton père s’en est allé, qu’ai-je à faire de la vie ? Exerce, mon cher fils, la royauté ! Moi, dès aujourd’hui, je vais suivre ton père.

v3.c10.s1.46

9. Qu’ai-je à faire des chaînes de l’espérance, fabriquées par l’infinie variété des plaisirs, pour vivre sans mon époux, dans ce monde où la rencontre a l’air d’une illusion ou d’un rêve. Je m’en vais ! » Ainsi résolue, son fils attristé lui pressa les pieds de sa tête, par affection, et l’avisa ainsi, non sans peine :

v3.c10.s1.47

10. « Qu’ai-je à faire des plaisirs ? qu’ai-je à faire des joies de la vie, si je suis séparé de toi ? Je veux être le premier à cesser de vivre ; après moi tu partiras au ciel. » Ainsi parlant, les lacets de ses paroles, tendus à l’intérieur du lotus de sa bouche, et mêlés avec l’eau des larmes, l’enveloppaient comme une oiselle qui reste prise au filet.

v3.c10.s1.48

11. En compagnie de son fils, elle accomplit en personne les rites funéraires pour son époux ; la vertu, la charité, la chasteté, les jeûnes, les saintes abstinences avaient purifié le fond de son cœur ; elle distribua totalement aux brahmanes sa fortune pour accroître les mérites de son époux ; elle n’avait que lui au cœur pendant les cérémonies sacrées : telle Arundhatî incarnée.

v3.c10.s1.49

12. Et son fils, trésor de vertu, de valeur, de noblesse, patient, chéri de ses sujets, il agit sans phrases, il sourit en parlant, il est le premier toujours à saluer, il est énergique sans orgueil; on ne saurait dire qu'il n'a pas atteint la plus haute connaissance du monde; il est l'ami des affligés et des orphelins; il aime ses hôtes; il fait oublier aux solliciteurs leur susceptibilité.

v3.c10.s1.50

III

v3.c10.s1.51

13. Les armes de jet et de défense qu'il manie avec adresse font connaître sa réelle bravoure; ses bras sont majestueux et gracieux; l'or poli n'est pas plus lisse ni plus clair que son teint; ses épaules sont larges; l'épanouissement des pétales du lotus sombre rivalise avec ses yeux. On croirait qu'il est l'Amour visible et incarné, ce roi qui met en fête la coquetterie des aimées.

v3.c10.s1.52

14. « Mon père a décoré la terre des piliers élégants qu'il a dressés; j'ai reçu moi-même le baptême des kṣatriyas dans la pratique des batailles; je pars en procession pour détruire mes ennemis vers la terre orientale, bien vite, et les princes qui reconnaîtront mon autorité suzeraine, je les installerai rois. »

v3.c10.s1.53

15. C'est en ces termes que le roi parla à sa mère sortie de son deuil, incliné devant elle. « Non, ma mère! je ne puis m'acquitter envers mon père par des mortifications sans tache; c'est par la pratique des armes, où je suis destiné, que je pourrai faire honneur à sa sainte mémoire. » Sa mère, toute joyeuse, lui donna son consentement.

v3.c10.s1.54

16. Le roi partit alors par la route de l'Est. Et là tout ce qu'il y avait de marquis déloyaux dans les provinces de l'Est dut s'incliner et courber devant lui la tête en laissant tomber guirlandes et diadèmes ; il les rendit dociles à ses ordres. Puis, étranger à la crainte, comme un lion qui agite sa massive crinière, il s'en alla vers la terre d'Ouest.

v3.c10.s1.55

17. Apprenant que le marquis de là se comportait mal, il agita la tête, toucha lentement son bras¹ qui semblait une trompe d'éléphant, et dit fièrement : « S'il ne vient pas à ma sommation, il faudra bien qu'il se rende à ma valeur. A quoi bon de longs discours ? Je le dis en bref.

v3.c10.s1.56

¹ Le geste indiqué a sans doute la valeur d'une attestation. C'est ainsi que le Bouddha, à l'heure de la crise suprême, touche la terre pour la prendre à témoin (bhūmi sparça mudrā). Manu (VIII, 113) enseigne que le juge « doit faire prêter serment au kṣatriya sur sa monture ou sur ses armes » et les commentateurs, cités par Bühler ad loc. expliquent que « le kṣatriya doit toucher les objets indiqués en disant : « Qu'ils me deviennent hors d'usage si je mens ! »

v3.c10.s1.57

18. « Aujourd'hui même, ô frère de ma mère, toi qui m'es cher, traverse la Gaṇḍakî, si large, si agitée qu'elle rivalise avec l'Océan, avec ses tourbillons formidables et ses vagues ondoyantes. Escorté de chevaux et d'éléphants par centaines, excellents, caparaçonnés, je suis ton armée en franchissant la rivière. » Sa décision prise, le roi tint parole.

v3.c10.s1.58

19. Ayant conquis la ville du Malla, il s'en retourna par étapes dans son pays; et alors, le cœur joyeux, il donna aux brahmanes des richesses inépuisables. Et la reine Râjyavatî fut ainsi interpellée, d'une voix ferme, par son fils vertueux : « D'un cœur serein, ô ma mère, donne, toi aussi, dévotement ceci en offrande ! »

II. — Inscription de Lajanpat

v3.c10.s2.1

Lajanpat est un hameau situé à l'Est de Katmandou. L'inscription est tracée au bas d'une sorte de tablette de pierre qui se dresse encore au milieu des champs. La table, qui mesure environ 0m,65 de large sur 0m,70 de haut, porte une composition en relief, où les gens du pays croient reconnaître et vénèrent une Yoginî. En fait l'image représente, comme en fait foi la dédicace, un « Viṣṇu Vikrāntamûrti, adoré par les dieux et les sages ». Le dieu, couronné d'une mitre (mukuṭa) possède, contre l'usage ordinaire, quatre paires de bras; un des bras de droite porte le disque, un autre la massue (gadâ); un autre vient s'appuyer sur la cuisse. Les jambes s'ouvrent à grand écart, comme il convient au dieu qui couvrit le monde en trois pas; un des pieds pose sur la base du tableau, l'autre s'élance vers le ciel (v. la photo. II, 101).

v3.c10.s2.2

Dans l'angle inférieur de droite se déroule le prologue du miracle. Le roi Bali verse l'eau qui consacre la donation sur les mains d'un nain (vâmana); derrière le roi, sa femme et deux serviteurs, dont l'un conduit un cheval, tandis que l'autre est accroupi. Au-dessus, un personnage qui se renverse dans une attitude expressive de chute est sans doute encore Bali, précipité du pouvoir. D'autre part, sous les bras droits du dieu, Lakṣmî, portée sur un lotus rond (padma), et tenant dans sa main un lotus en pinceau (utpala). Derrière elle, Garuda, les ailes éployées, agenouillé, les mains jointes en adoration sur la poitrine. Un Nâga, dont la longue aigrette se reploie, soutient sur son bras les doigts de pied du dieu¹.

v3.c10.s2.3

¹ La légende de Bali et du Nain est incontestablement vichnouïte ; mais elle n'est pas étrangère au bouddhisme, tout au moins au bouddhisme népalais, si largement syncrétique. Elle est contée tout au long dans le Kâraṇḍa vyûha (manuscrit de la Bib. Nat., Burnouf 92, p. 23a sqq.)

v3.c10.s2.4

Tout le morceau, enlevé avec une véritable bravoure, montre l'habileté des sculpteurs népalais vers l'an 500 de l'ère chrétienne. Dans la pénurie générale des données chronologiques relatives à l'Inde, cette pierre datée fournit un utile repère à l'histoire de la sculpture indienne et de ses écoles.

v3.c10.s2.5

L'inscription de la dédicace, en deux lignes, occupe toute la largeur de la base ; les caractères ont une hauteur moyenne de 0m,007. L'écriture est identique à celle des autres inscriptions de Mânadeva. L'inscription est rédigée en sanscrit correct. Elle est disposée sur le type des autres dédicaces du règne : en tête la date ; puis une stance, ici dans le mètre compliqué de la sragdharâ. L'indication du mois et du quantième est rejetée en dehors du vers, à la fin. Le nom du roi Mânadeva est associé à celui de sa mère, Râjyavatî, comme sur le pilier de Changu-Narayan, qui est daté de l'année précédente (ou de trois ans plus tôt) ; c'est au profit de la reine-mère que la sculpture est établie.

v3.c10.s2.6

L'image est sans doute une de celles que la tradition, consignée dans la Vamçavalî, assigne à la piété de Râjyavatî (II, 98).

v3.c10.s2.7

La date est figurée en lettres numérales, très nettes sur la pierre, sauf le chiffre des unités, qui peut être lu : 9.

v3.c10.s2.8

1. Saṃvat 300 80 7 mātuḥ çrī Rājyavatyā ◡◡◡◡◡ nadeḥ sarvvadā puṇyavṛddhyai rājā çrī Mānadevaç çubha vimalamatiḥ (◡mbhā) ◡◡ (|) pātadi . tāmbhavābhuḥ
2. ◡◡dā ◡yitvā nuṭrham iha gha◡sthā◡yām āsa samyak viṣṇum vikrāntamūrttim suramunimahitam satvalokai-kanātham (||) vaiçākha çukla ◡◡◡

v3.c10.s2.9

1. Saṃvat 387. Pour l'accroissement des mérites de Râjyavatî, sa mère....,... le roi Mânadeva à la pensée bonne et pure . . . . .
2. ..... (a élevé) un Viṣṇu dans l'attitude des (trois) pas, exalté par les dieux et les sages, l'unique protecteur du monde des créatures. Quinzaine claire de vaiçâkha, le......

v3.c10.s2.10

L. 2. C'est à M. Thomas que je dois la lecture, presque certaine, sthā[pa]yām āsa au lieu de sthā ◡ nam āpa que j'avais donné dans le Journ. As.

III. — Inscription du To-bahal à Katmandou

v3.c10.s3.1

L'inscription du To-bahal est gravée sur un socle à demi enfoui dans le sol, à l'intérieur de Katmandou, tout près de la porte orientale. Le socle porte aujourd'hui une statue de Mahâkâla (vulg. Mahenkal) reconnaissable à sa couronne de têtes de mort, à son sceptre que surmonte le vajra, surtout à la pochette (bourse ou demi-citron) qu'il tient à la main, et au serpent qui lui entoure le cou et lui cercle les reins. On ne peut admettre que ce soit là la statue originale, puisque la dédicace mentionne l'image d'un Indra Divâkara. Au reste j'ignore quelle divinité a pu être désignée sous ce nom, et s'il s'agit d'un dieu hybride, à caractère double, tel que le Sûrya-Vinâyaka du Népal moderne.

v3.c10.s3.2

L'inscription est tracée sur trois lignes, la dernière incomplète ; les deux premières ont une longueur de 0m,60 ; les lettres ont une hauteur moyenne de 0m,01. Dans son ensemble, elle rappelle étroitement l'inscription n° 2 de Bhagvanlal, qui date de onze ans plus tard. Le caractère paléographique est exactement le même et ne provoque pas de remarque. Elle est également en sanscrit, et aussi disposée de la même manière : En tête la date « samvat 402 » ; puis la dédicace en deux çlokas; enfin, en prose, l'indication du bien-fonds attribué à la donation. La date est exprimée en lettres-numérales. La mention complé- mentaire du mois et du jour, contenue dans le premier vers, ne fournit pas de données qui permettent la vérification.

v3.c10.s3.3

Le fondateur de la statue est un marchand, chef de corporation, Guhamitra. Le terrain cédé se trouve dans une localité (pradeça) qui porte un nom purement névar, d’une lecture assez incertaine. Les indications relatives au terrain, énoncées en prose, contrastent par leur gaucherie et leur incorrection avec le style aisé et pur des vers de la dédicace.

v3.c10.s3.4

1. [saṃva]t 400 2 (||) rājñaḥ çrī Mānadevasya samyak pālayato mahīm (|) āṣāḍhaçuklasya tithau pañcadaçyāṃ çubhārtthinā (1)

v3.c10.s3.5

2. vaṇijāṃ sārtthavāheṇa Guhamitreṇa bhaktitaḥ (|) saṃsthāpito tra bhagavān Indro nāma divākaraḥ (2) kṣetraṃ yathāgūmpadçuṃ-pradeçe

v3.c10.s3.6

3. çatasya bhūmiḥ piṇḍakamāni ca

v3.c10.s3.7

L. 2. Le nom de la localité est douteux. Le second caractère du nom peut être thu, ou même khā ou khu. Le troisième est certainement un g; mais du pied de la hampe se détache un trait oblique, à angle aigu, trop net pour être considéré comme une cassure, et qui donne au g la valeur gū dans l’inscription de Bilsad (Cf. BÜHLER, Paléogr., table IV; l. 9, col. IV). Mais, à la ligne 3 de notre inscription, le même trait est combiné avec l’u de bh pour marquer l’allongement dans bhūmiḥ.

v3.c10.s3.8

L. 3. Le groupe sya, dans çatasya est douteux. — L’i bref final de omani est probablement à corriger en ī. — Le mot ca est tracé à un intervalle de 0m,02 de la lettre précédente.

v3.c10.s3.9

Pour l’expression pindakamāni, cf. inscription Bhagv. n° 11, de Jiṣṇugupta, l. 18: aṭiṭipiṇḍamānikānāṃ bhūḥ; et aussi Bhagv. n° 9, aussi de Jiṣṇugupta, l. 11-12 piṇḍakam upasaṃhṛtya où Bhagvanlal met en note: « piṇḍaka, which is a synonym of the more common grās semes to denote a share of the produce of the field ».

v3.c10.s3.10

L’an 402. (Au temps) où le roi Mânadeva gouverne justement la terre, le quinzième jour du mois âṣâḍha, quinzaine claire, par désir du bien, Guhamitra, chef d’une corporation marchande, a dévotement élevé ici sous le nom d’Indra un saint Divâkara.

v3.c10.s3.11

(Il lui a assigné comme revenu) un champ dans la localité de Yathâgûmpadçum (?), de (la valeur de) cent (paṇas ?) et une terre d’une mesure de piṇḍaka.

IV. — Inscription du pilier de Harigaon

v3.c10.s4.1

Harigaon est un village situé à une lieue Est de Katmandou. Le site, qu'aucune légende locale ne consacre (à ma connaissance, du moins) a dû cependant connaître autrefois des jours glorieux. J'y ai recueilli en effet, outre l'inscription du pilier, deux stèles du roi Amçuvarman. Le pilier (*v. la photographie, II, p. 119*) est situé à l'Est et en dehors du village, au pied du talus qui porte Harigaon et qui descend en pente rapide. En janvier et en février, je trouvai ce pilier entouré d'une flaque d'eau qui en rendait l'accès difficile et qui compliqua fâcheusement la tâche de l'estampage; il fallait se cramponner d'un bras au pilier pour étendre et battre le papier de l'autre bras. Un petit tertre, qui borde la flaque d'eau, porte une chapelle rudimentaire où gisent des débris mutilés de sculptures anciennes, recueillis dans les champs voisins. Le prêtre (pûjârî) qui en a la garde ne sait rien de leur provenance réelle ni de leur histoire.

v3.c10.s4.2

Le pilier dans l'ensemble est en bon état, mais l'inscription a souffert. Elle n'occupe pas moins de 73 lignes, mais les vingt dernières lignes sont seules intactes; les trente lignes qui précèdent (24-54) sont tronquées, et souvent des deux extrémités. Le reste a disparu en grande partie, à tel point même que des dix-sept premières lignes il subsiste à peine les syllabes finales. L'écriture couvre au total une hauteur de 1m,65 sur une largeur de 0m,28 ; la hauteur moyenne des lettres est de 0m,008, et l'intervalle moyen des lignes de 0m,016.

v3.c10.s4.3

Les caractères, tracés et gravés avec soin, sont du type Gupta. A défaut d'une date précise que l'inscription ne fournit pas, les données paléographiques fournissent un repère solide à l'intérieur d'une série bien connue. Parmi les inscriptions des Guptas, c'est au type oriental, comme il fallait s'y attendre, que se rattachent les caractères de l'inscription : ils sont analogues et presque identiques à ceux du pilier de Kahâum, dans le district de Gorakhpur, daté du règne de Skanda Gupta et de l'an 141 (= 460/1 J.-C.). Dans la série népalaise, ils se rangent avec le groupe de Mâna deva (385 †, ère locale = 497 † J.-C., d'après mon hypothèse) et de Vasanta deva (435 †, ère locale = 546 † J.-C., id.), en contraste avec le groupe de Çivadeva (516 [et non 316] † ère locale = 627 † J.-C.), d'Amçuvarman et de ses successeurs. La lettre la plus caractéristique est le *ha*, fréquent dans notre inscription (l. 3, 24, 26, 29, 33, *etc.*) et qui est toujours ouvert vers la gauche du scribe, tandis qu'à partir de Çivadeva il se retourne sur son axe et présente régulièrement son ouverture à droite. Dans le *la* (l. 57, 61, *etc.*), la courbe inférieure se rattache directement à la tige verticale, tandis qu'à partir d'Amçuvarman cette courbe se relie secondairement par un trait formant angle droit ou angle aigu avec la tige. Le *ya* porte sur une base à peu près horizontale et forme à gauche une boucle entièrement fermée, tandis que, dans les inscriptions de Çivadeva, la base se sépare en deux parties, l'une arrondie, l'autre droite, au pied du trait médian, et qu'à partir d'Amçuvarman elle s'arrondit en deux courbes de niveau différent. Le *tha*, le *dha* dessinent des ovales réguliers, tandis qu'à partir de Çivadeva la ligne de droite se redresse verticalement et que ces deux lettres prennent ainsi un aspect de plus en plus anguleux. Le gha (l. 72) a un tracé nettement anguleux, au lieu de la forme arrondie qu'il présente chez Çivadeva (inscr. de Dharampur, dernière ligne). Le va a encore les trois côtés courbes, et surtout le trait de droite, qui s'est transformé en tige verticale dès le règne de Çivadeva. Notre inscription appartient donc certainement au VIe siècle de l'ère chrétienne.

v3.c10.s4.4

Elle est rédigée tout entière en sanscrit, et, à l'exception de la dernière ligne, qui forme colophon, en vers. Elle contient trente-quatre stances en mètres variés qui attestent une réelle maîtrise. Les six premières (1-6), à en juger sur les syllabes finales, seules conservées, sont des çlokas épiques ; puis treize en upajāti (7-20) ; une en rucirā (21) ; deux en çikhariṇī (22-23) ; deux en praharṣaṇī (24-25) ; une en mañjubhāṣiṇī (26) ; deux en mālinī (27-28) ; deux en sragdharā (29-30) ; une autre en rucirā (31) ; trois autres en mālinī (32-34). Le style porte la marque de la bonne époque. L'inscription enrichit notre lexique de quelques mots nouveaux, d'une formation irréprochable : (duṣ-)pratipādam, l. 39 ; upanibandha°, au sens de « composition verbale » (ib.) ; prapata° (49) ; tryātmanā (? 56) ; niramhasam, duritabhidam, tamomuṣam (63) ; aparajasā (66) ; kṣāyiṇā (65) ; kṣāyakeṇa (67) ; saṃvivekī (69). L'aoriste asṛkṣat (37) est irrégulier, sans être complètement incorrect.

v3.c10.s4.5

La graphie est, dans l'ensemble, très correcte. Je ne vois guère à noter que l'omission du d redoublé dans saukṣmyādurbodham (57) pour saukṣmyād dur°, et bhāvān (54) pour bhavān. Il convient aussi de remarquer que la muette est régulièrement redoublée après un r, comme c'est l'usage régulier sous les Licchavis jusqu'à l'avènement d'Amçuvarman.

v3.c10.s4.6

A la suite des trente-quatre stances, un colophon en prose, d’une seule ligne, désigne l’inscription comme un hymne (stotra) en l’honneur du bienheureux Dvaipâyana. Dvaipâyana est un des noms donnés à l’auteur du Mahâ-Bhârata. Le Mahâ-Bhârata, qui le mentionne à maintes reprises, en donne l’explication étymologique :

v3.c10.s4.7

evam Dvaipāyano jajñe Satyavatyāṃ Parāçarāt
nyasto dvīpe sa yad bālas tasmād Dvaipāyanaḥ smṛtaḥ
(1, 2415).

v3.c10.s4.8

« C’est ainsi que Dvaipâyana naquit de Satyavatî unie à Parâçara. Comme il fut, en bas âge, déposé sur une île (dvîpa), on l’appela pour cette raison l’Enfant-de-l’île (Dvaipâyana). » Le nom complet est Kṛṣṇa Dvaipâyana, avec le surnom de Vyâsa « le diascévaste ».

v3.c10.s4.9

vivyāsa vedān yasmāt sa tasmād Vyāsa iti smṛtaḥ (1, 2417).

v3.c10.s4.10

« Parce qu’il a compilé les Vedas, on l’appelle Vyâsa ». Le Mahâ-Bhârata paraît employer indifféremment ces noms ; cependant, au cours du récit (car le poète est en même temps un des acteurs de l’épopée), l’appellation « Vyâsa » semble être la plus communément employée. Comme auteur du poème, le personnage reçoit plutôt la désignation de Kṛṣṇa-Dvaipâyana, témoin :

v3.c10.s4.11

KṛṣṇaDvaipāyanaproktaḥ supuṇyā vividhāḥ kathāḥ
(1, 10).
.........anukramaḥ|
puṇyākhyānasya vaktavyaḥ KṛṣṇaDvaipāyaneritaḥ
(1, 2294).
KṛṣṇaDvaipāyanenedam kṛtaṃ puṇyaṃ cikīrṣuṇā (1,
2309).
KṛṣṇaDvaipāyano muniḥ|
nityotthitaḥ çuciḥ çakto MahāBhāratam āditaḥ (1,
2322).

v3.c10.s4.12

Les deux noms ainsi rapprochés prennent une sorte d'unité organique où le premier terme perd pour ainsi dire sa faculté de flexion indépendante. Le nom de Kṛṣṇa est très rarement employé seul pour désigner le poète, afin d'éviter sans doute une confusion trop facile avec le dieu Kṛṣṇa. Je l'ai rencontré pour ma part, I, 57 :

v3.c10.s4.13

*anujñāto 'tha Kṛṣṇas tu Brahmaṇā...*

v3.c10.s4.14

dans l'éloge final du poème, XVIII, 183 :

v3.c10.s4.15

*Kṛṣṇena muninā vipra nirmitam satyavādinā.*

v3.c10.s4.16

(Je rappelle aussi la désignation de Kârṣṇa Veda donnée au Mahâ-Bhâratá, I, 268 = 2299.)

v3.c10.s4.17

Le nom de Dvaipâyana, au contraire, est fréquemment employé seul, p. ex. I, 2105, 2415, 2443, 3802 (passage en prose), 4235, etc. Je ne rapporterai ici que des passages où Dvaipâyana désigne l'auteur de l'épopée :

v3.c10.s4.18

*Dvaipāyanena yat proktam purāṇam paramarṣiṇā (I, 17).*
*tad ākhyānam variṣṭham sa kṛtvā Dvaipāyanaḥ prabhuḥ (I, 55).*
*Dvaipāyanasṭhapuṭaniḥsṛtam amṛtam aprameyam... (XVIII, 211).*

v3.c10.s4.19

Et c'est aussi sous ce nom seul que le poète népalais glorifie le chantre des Pâṇḍavas. Il n'est pas sans intérêt de noter, au point de vue de l'histoire littéraire, que tous les passages du Tantra-vârttika de Kumârila cités par Bühler (dans son mémoire fondamental Sur l'histoire du Mahâ-Bhârata, Vienne, 1892) désignent l'auteur du Mahâ-Bhârata sous le nom seul de Dvaipâyana :

v3.c10.s4.20

*VālmīkiDvaipāyanaprabhṛtibhiḥ... (p. 6).*
*yathā MahāBhāratanirvacanānvākhyāne Dvaipāyanoktam... (p. 9).*

v3.c10.s4.21

*Dvaipāyanādayaç cāhuḥ*... (p. 11.) [suit une citation du Mahâ-Bhârata].

v3.c10.s4.22

*yad api Dvaipāyanenoktam*... (p. 17) [id.].

v3.c10.s4.23

Le passage d'un commentaire versifié que Kumârila rapporte fait de même :

v3.c10.s4.24

*yā cāpi Pāṇḍuputrāṇām ekapatnīviruddhatā*
*sāpi Dvaipāyanenaiva vyutpādya pratipāditā*... (p. 12).

v3.c10.s4.25

La particularité frappe d'autant plus que, dans les deux passages où Kumârila mentionne le même personnage comme acteur de l'intrigue épique, il le désigne sous le nom de Kṛṣṇa Dvaipâyana (p. 13) et de Vyâsa (p. 20). Il est difficile de croire à un simple hasard. L'auteur de notre inscription a sans doute choisi de propos délibéré, comme l'appellation la mieux appropriée, le nom de Dvaipâyana pour célébrer l'auteur du Mahâ-Bhârata.

v3.c10.s4.26

Le poète népalais, ou du moins le client qui paie ses services, n'adresse pas à Dvaipâyana un hommage désintéressé. C'est un fils qui désire la réussite pour son père et qui demande à cet effet la protection efficace du chantre épique. Dvaipâyana n'est pas invoqué comme un dieu ; c'est plutôt comme un saint qu'il est sollicité ici. Nous ignorons encore, nous ignorerons toujours peut-être, quel genre de secours on attendait de lui, quelle entreprise venait ainsi se placer sous son patronage. Mais ce culte adressé à Dvaipâyana vers le VIe siècle, en plein Himalaya, surprend par son caractère singulier.

v3.c10.s4.27

Le Mahâ-Bhârata lui-même, il est vrai, divinise son propre auteur :

v3.c10.s4.28

*KṛṣṇaDvaipāyanaṃVyāsaṃ viddhi Nārāyaṇaṃ bhuvi*
*ko hy anyaḥ puruṣavyāghra MahāBhāratakṛd bhavet*
(XII, 13428) [adhy. 346].

v3.c10.s4.29

« KṛṣṇaDvaipâyana est, sache-le, Nârâyana (Viṣṇu) sur la terre. Quel autre en effet, ô tigre des hommes, pourrait être l’auteur du Mahâ-Bhârata ? »

v3.c10.s4.30

Le Viṣṇu-Purâṇa, III, 4, 5, répète le même vers avec une variante peu importante :

v3.c10.s4.31

ko hy anyaḥ Puṇḍarīkākṣād MahāBhāratakṛd bhavet.

v3.c10.s4.32

Mais l’apothéose ici semble être purement littéraire. Au XIe siècle encore, le Cachemirien Kṣemendra, qui compose un abrégé du Mahâ-Bhârata et achève son œuvre par un huitain à Vyâsa « Vyâsâṣṭaka » ne célèbre son modèle que comme un poète de génie. C’est au XIIe siècle, et chez un poète jaina, Amara Candra, que Vyâsa s’identifie à Viṣṇu. Parmi les stances liminaires en l’honneur de KṛṣṇaDvaipâyana Vyâsa qui ouvrent chaque section du Bâla-Bhârata, plusieurs proclament formellement cette identité :

v3.c10.s4.33

çamāmṛte viçramadhīr viveça yaḥ sa pātu Pārāçara-vigraho Hariḥ (v, 3, 1).
vaktum jagattāraṇakāraṇena Vyāsībhavan pātu sa vo Murāriḥ (VIII, 1).
Pārāçaraḥ pātu sa māṃ tamālaçilidyutir Daityabhidovatāraḥ (XIII, 1),

v3.c10.s4.34

Vyâsa est devenu un avatar de Viṣṇu ; c’est Viṣṇu lui-même. Mais cette exaltation suprême est le couronnement logique et fatal de notre hymne népalais. Dvaipâyana, au regard de son dévot, n’est pas le prince de la littérature ; c’est un véritable prophète qui est venu découvrir à l’humanité les secrets essentiels et montrer le chemin du salut. « Manu, Yama, Bṛhaspati, Uçanas ont donné, il est vrai, des codes de lois (v. 23), mais Dvaipâyana a étudié l’histoire des rois pour en tirer des exemples, et il a fait le (Mahâ-)Bhârata comme un livre d’enseignement (v. 24). Il a fait, et si bien ! le (Mahâ-)Bhârata pour le salut du monde (v. 26). Comment le Veda aurait-il été ici-bas, sans le (Mahâ-)Bhârata qui est son principe (v. 12)? Dvaipâyana est l'adversaire du vice; il a triomphé des faux raisonneurs (*kutārkika*, v. 14 et 21) qui combattaient les trois Vedas, en particulier des Bouddhistes (*Saugata*, v. 11 et 21). Il a tracé la route de la délivrance (v. 25) en révélant l'Être en soi (v. 27 et suiv.), l'Âtman (v. 29). »

v3.c10.s4.35

Le pilier de Harigaon vient ainsi confirmer par un document authentique, et qui remonte deux siècles plus haut que Kumârila, la thèse soutenue avec autorité par Bühler et reprise à sa suite par Dahlmann. Le Mahâ-Bhârata n'est pas une épopée; c'est une smṛti, un traité didactique de morale illustré par une intrigue épique; guidé par son instinct, ou plutôt par la vertu des traditions inconscientes, le génie hindou proclamait récemment encore la valeur éducative du Mahâ-Bhârata. Protap Chandra Roy, ce Bengali enthousiaste qui consacra sa vie à la diffusion du vieux poème, appelait avec raison son œuvre de propagande: Dâtavya-Bhârata-Kâryâlaya; pour lui comme pour le poète népalais, pour Kumârila, pour les docteurs et les lettrés de l'Inde ancienne, le Mahâ-Bhârata devait enseigner aux Hindous leurs devoirs. C'était au reste la prétention avouée du diascévaste qui compila ces rhapsodies épiques; les témoignages surabondent dans tout le poème, et si j'en cite quelques-uns, c'est pour montrer surtout à quel point notre stotra s'en inspire directement.

v3.c10.s4.36

Au livre I, 1, v. 57 sqq., Vyâsa fait connaître au dieu Brahma le poème qu'il vient de composer; il le représente comme la substance des Vedas, des Itihâsas et des Purâṇas :

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