L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c17.s3: § III. L'école du Gandhâra et l'art classique
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c17.s3
- Language
- French
§ III. L'école du Gandhâra et l'art classique
v3.c17.s3.1
RAPPORTS AVEC L'ART PAÏEN. — Ainsi, qu'on la juge bonne ou mauvaise, c'est toujours la même semence que le vent d'Ouest a peu à peu portée jusqu'aux bornes du vieux monde. Et certes, sur chaque nouveau terrain de culture, elle a donné naissance à des variétés de plus en plus éloignées du type originel : mais le fait n'en garde pas moins son intérêt pour l'histoire générale de la civilisation. La teinte lentement dégradée dont nous couvrions tout à l'heure la carte de l'Inde, c'est d'un pinceau sans hésitation que nous l'étendrions maintenant, de plus en plus pâlissante, sur celle de tout l'Extrême-Orient jusqu'aux premières îles. Et si nous nous retournons à présent vers l'Occident de l'Inde, de pays en pays les historiens de l'art seront d'accord avec nous pour noter, presque dans les mêmes termes, la répétition quasi obligée des mêmes phénomènes. De cette école irano-grecque, malheureusement si mal connue, qui sans doute se développa sous les Séleucides et où M. A. della Setta nous montrait à la fois la voisine immédiate et la plus proche parente de l'école indo-grecque, que nous dit-il? — Qu'« elle avait dû, à s'éloigner du pur centre classique, faire un premier apprentissage de l'application de sa forme à des contenus nouveaux, et satisfaire par suite aux goûts et aux exigences de nouveaux peuples ». Et qu'écrit de son côté M. de Vogüé sur l'art de la Syrie, sinon « qu'il est le produit de la traduction des enseignements grecs par des artistes orientaux¹ »? En somme c'est toujours le même problème qui s'est posé, à Taxila comme à Peukélaôtis, à Ecbatane comme à Ctésiphon ou Séleucie, à Palmyre comme à Pétra ou à Baalbeck... Mais déjà, par cette chaîne de villes nous sommes parvenus aux sources mêmes du courant que nous avons vu s'épandre jusqu'au Pacifique, et à ces sources aussi nous pouvons donner des noms de cités, Pergame ou Éphèse, Antioche ou Alexandrie. Sera-t-il un jour possible pour les archéologues, quand le cours du grand fleuve classique sera mieux exploré dans la traversée du désert de Syrie et de l'Iran, de suivre jusqu'aux régions limitrophes de l'Inde et de la Sérinde l'apport particulier des divers affluents de tête? Ce serait beaucoup de demander, si l'on se rappelle le caractère cosmopolite qu'avait d'avance pris l'art gréco-romain. Mais déjà deux points nous apparaissent clairement. Tout d'abord le secret de ce qu'il subsiste d'obscur dans la transmission de l'influence classique jusqu'au Gandhâra ne pourra nous être livré que par une connaissance plus approfondie de l'archéologie de l'Asie antérieure pendant les siècles qui ont suivi la fondation de Séleucie (306 av. J.-C.). En second lieu nous n'avons pas à chercher le point de départ de ladite influence au delà de ce que nous appelons en Europe l'Orient hellénisé.
v3.c17.s3.2
¹ Syrie centrale, p. 38.
v3.c17.s3.3
Ainsi donc nous placerions la ligne idéale de faîte, qui borne au couchant l'horizon gandhârien, en deçà de l'Europe, mais aux limites occidentales de l'Asie. Il va de soi que, les causes générales restant les mêmes, il existe plus d'une analogie entre les effets produits par l'influence hellénistique sur l'un et l'autre versant de ce partage des arts. Pour aller du premier coup jusqu'aux bords de
v3.c17.s3.4
FIG. 595. — LE COUPLE TUTÉLAIRE CHEZ LES JAINAS (cf. p. 154, 754). Musée de Lakhnau. Provenant de Sahet-Mahet (Çrâvastî). Hauteur : 0 m. 72.
v3.c17.s3.5
l'autre Océan, que voyons-nous reparaître en feuilletant les recueils gallo-romains ou en visitant les collections d'Arles ou de Trèves? Encore et toujours des acanthes et des rosaces, des guirlandes et des amours, des griffons et des tritons. Parfois se rencontrent des rapprochements plus précis : dans la main droite d’un Neptune figuré sur un sarcophage d’Arles, aujourd’hui au Louvre, repose, par exemple, le même dauphin que dans celle des dieux marins de notre figure 126(1). Ou bien nous relevons des correspondances plus significatives encore, telles celles que présentent de part et d’autre les couples de divinités tutélaires (cf. fig. 382-389 et fig. 597-598). Jamais peut-être meilleure occasion ne nous sera donnée de constater comment, en Gaule et dans l’Inde, les mêmes idées ont été traduites (ou, plus exactement, les mêmes besoins religieux satisfaits) par les mêmes expressions artistiques. Mais apparemment personne n’ira imaginer d’influence directe entre le Gandhara et le pays des Éduens : et ainsi nous voyons à la fois combien sont justifiées ces comparaisons à longue portée, et le peu de valeur historique qu’il convient de leur attribuer. Il ne s’agit après tout que d’un lointain cousinage. La souche commune doit être cherchée sinon à égale distance des deux branches, du moins dans leur intervalle. Entre les Gaules et la Grèce européenne s’interposait seulement l’Italie, comme la région indo-iranienne entre la Grèce asiatique et la Chine : et si l’on voulait pousser jusqu’au bout le petit jeu des analogies, on pourrait à ce point de vue en découvrir une de plus entre la Grande-Bretagne et le Japon. On ne s’étonnera pas d’ailleurs que l’influence classique soit infiniment moins marquée dans l’art des îles nipponnes que dans celui de la soi-disant « lointaine Thulé ». Ce n’est pas seulement que, pour parvenir au Pacifique, elle avait dû traverser l’épaisseur singulièrement plus considérable du continent asiatique : c’est encore qu’elle avait dû filtrer à travers un écran beaucoup moins perméable que les rudiments de notre culture celtique, à savoir la civilisation chinoise.
v3.c17.s3.6
(1) Rappellerons-nous encore le pagne de feuilles ou d’écailles des centaures et des tritons (cf. t. I, p. 211-212, 244, 252), les images de la Terre vue à mi-corps (cf. t. I, p. 398 et 407), les personnages chevauchant supportés par des atlantes qui soutiennent l’avant-corps du cheval (fig. 183; cf. Ill. Führer durch das Provinzial Museum in Trier, p. 52-53), etc. ?
v3.c17.s3.7
Rapports avec l'art chrétien. — Elle a filtré pourtant : le fait est à présent reconnu de part et d'autre. C'est bien au fond la même influence classique qui a introduit dans les îles du Pacifique
v3.c17.s3.8
FIG. 596. — STATUE DU JINA, À MATHURÂ (cf. p. 754). Musée de Lakhnau. Provenant de Kaṅkālī Ṭīlā. Hauteur : 0 m. 74.
v3.c17.s3.9
comme dans celles de l'Atlantique ce qu'il est convenu d'appeler le « grand art », c'est-à-dire la réalisation de la beauté dans la représentation de la figure humaine. De ce fait la preuve la plus évidente nous a été fournie par un simple rapprochement entre les plus anciennes images du Christ et du Buddha (fig. 593-594).
v3.c17.s3.10
On ne saurait trop insister sur le point que les unes et les autres ont été dès l'abord revêtues de l'himation ou pallium, selon qu'on préfère désigner de son nom grec ou romain le vêtement classique par excellence : et peut-être même le souvenir en subsiste-t-il plus clairement dans les draperies des icones de Nara que dans celles du « Beau Dieu » d'Amiens. Par ailleurs, en face du crâne bientôt tondu, encore que jamais rasé, du Moine-Dieu, le Fils de l'Homme a toujours gardé la longue chevelure flottante, laïque apanage des Bodhisattvas : assez tard seulement l'influence orientale a caché le bas de son visage sous la barbe des philosophes grecs et des brahmanes indiens — la même que porte aussi la plus belle statue connue de l'ascète Gautama (fig. 439). Ainsi, rien que la manière dont ils ont résolu le problème de la représentation du Maître donne déjà à penser ce que tend à démontrer tout le progrès des recherches, à savoir que l'art chrétien est, au même titre que l'art bouddhique, un rameau de l'art gréco-oriental¹. Les suivrons-nous à présent dans la façon dont tous deux s'attaquent à la tâche commune de figurer la biographie de leur fondateur et rappellerons-nous comment les épisodes s'organisent de part et d'autre en cycles qui se correspondent, cycle de l'enfance, cycle de la vie publique, cycle ici de la Passion et là du Pari-nirvâna? Serons-nous un jour assurés que tous deux, cédant à la mode du temps, ont d'abord représenté leur héros idéal en action dans les bas-reliefs, avant de l'en détacher pour l'offrir sous forme d'image isolée à l'adoration des fidèles²? Devrons-nous dès lors comparer, comme marquant une sorte de stage intermédiaire entre les scènes figurées et les icones, les groupes du Christ entre les deux grands apôtres ou deux anges avec ceux du Buddha entre deux deva ou Bodhisattvas ou les deux principaux disciples? . . . Nous en avons déjà dit assez pour le démontrer : jamais la question du sujet à traiter ne s'est posée devant l'art gréco-asiatique en termes plus pareils, ni traduite par plus d'analogies d'ensemble ou de détail dans le répertoire, que le jour où il s'est trouvé aux prises avec la tâche de renouveler ou de créer l'iconographie du Bouddhisme et du Christianisme.
v3.c17.s3.11
¹ Il suffit de renvoyer ici le lecteur curieux de ces questions aux beaux travaux de M. STRZYGOWSKI, *Orient oder Rom*; Klein Asien, etc.
v3.c17.s3.12
² Cf. ci-dessus, t. II, p. 338 et suiv. Peut-être aussi tous deux ont-ils commencé par la peinture (cf. ibid., p. 402).
v3.c17.s3.13
FIG. 597. — LE COUPLE TUTÉLAIRE EN GAULE (cf. p. 144, 174, 766, 782). Musée de Dijon. Provenant de Mont-Auxois. Hauteur : 0 m. 46. N° 2347 du Recueil général de M. E. ESPÉRANDIEU.
v3.c17.s3.14
Un autre point n'est pas moins sûr : grâce pour moitié à la docilité servile des imagiers postérieurs, pour moitié au pieux désir des donateurs de revoir toujours les légendes ou les figures telles qu'ils les ont d'abord vues — ainsi que les enfants aiment à entendre toujours le même conte conté de la même façon, — jamais formules n'ont fait preuve d'une fixité plus grande. Aussi avons-nous déjà entrevu que le parallélisme se poursuit fort longtemps entre les destinées des deux arts religieux du moyen âge (car, en ne le comptant pas à ce point de vue, nous ne croyons pas faire tort à l'art musulman). Tout comme nous avons dû faire plus haut à propos des œuvres bouddhiques des Guptas et des T'ang, on a pu également considérer que la loi de l'évolution de notre style roman et gothique résidait dans l'élimination progressive des éléments antiques qu'il contenait originairement¹. Seulement le phénomène s'est produit plus vite, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, en Asie. Il ne faut pas oublier en effet que le Bouddhisme était de cinq siècles plus vieux que le Christianisme; et, cette avance historique, il semble l'avoir toujours conservée. Cinq ou six siècles avant, il a eu dans Açoka son Constantin, dans Kaniṣka son Clovis, dans Harṣa Çilâditya son Saint-Louis; et de même qu'il a connu plus tôt avec les Çakas et les Yue-tche les invasions des barbares, plus précoce aussi a été son développement médiéval. On dirait en vérité que l'art hellénistique s'est plus rapidement décomposé sous l'ardent soleil de l'Orient; et volontiers nous reprendrions au compte de l'archéologie la curieuse remarque récemment faite sur les langues découvertes dans les mêmes régions et qui témoignent, elles aussi, d'un état de désintégration plus avancé que leurs analogues d'Europe². On conçoit dès lors que le même épanouissement d'art nouveau qui illustra notre XIIIe siècle se soit produit dans l'Inde dès le Ve, puis deux, trois, quatre siècles plus tard en Chine, au Japon, à Java. Si l'on va au fond des choses, les bas-reliefs et les statues de Boro-Boudour, de Nara, du Long-men ou de Bénarès ne sont qu'une interprétation nouvelle des modèles gréco-bouddhiques, en somme fort pareille à celle que les icones et les retables de nos cathédrales donnaient des vieux sarcophages gréco-chrétiens. En peinture, partout où celle-ci s'est conservée, les mêmes analogies se répètent : en travestissant selon leurs modes nationales les tableaux byzantins de la vie du Christ, les primitifs flamands n'ont fait qu'user de la liberté déjà prise par les peintres d'Extrême-Orient, quand ils costumaient à la chinoise les représentations sérindiennes de la biographie du Buddha. De quelque côté qu'on se tourne, la correspondance des développements postérieurs nous ramène toujours, de fil en aiguille, à la communauté originelle des sources. Comment expliquer autrement que nous ayons vu surgir aux deux extrémités du vieux monde des images présentant une ressemblance si caractérisée? Car enfin, nous ne rêvons pas tout éveillés, et nous avons bien reconnu, par exemple, sur la tête de la « Mère des Démons » (fig. 530, 538, 546), qu'elle soit sérindienne, chinoise ou japonaise, le voile que, de leur côté, les artistes gréco-syriens, coptes et romans imposèrent au front virginal de la « Mère de Dieu » (cf. fig. 599 et 600).
v3.c17.s3.15
¹ Cf. Sal. REINACH, *Apollo*, p. 107.
v3.c17.s3.16
² A. MEILLET, *Les nouvelles langues indo-européennes en Asie Centrale* (*Revue du Mois*, 10 août 1912, p. 139 et 150). — De même la figure 594 est sûrement antérieure à la figure 593.
v3.c17.s3.17
Peut-on aller plus loin et imaginer en un sens quelconque, entre les arts bouddhique et chrétien, des actions et réactions réciproques? Le contact historiquement attesté des deux religions rend le fait possible : toutefois, pas plus en ce qui touche l'imagerie que la littérature¹, nous n'apercevons rien de décisif sur ce point. Nous irions jusqu'à dire que toutes les hypothèses avancées sur les rapports du Bouddhisme et du Christianisme nous paraissent d'avance indémontrables : et si l'on nous demande pourquoi nous les jugeons telles, nous rappellerons simplement la dualité d'origine, à la fois hellénistique et asiatique, en un mot gréco-orientale, des images comme des doctrines chrétiennes. Pour ne parler que de l'art, si l'hellénisme y est représenté avant tout par la forme, l'Orient l'est par le fond même des choses : comment le vin nouveau qu'il a versé dans l'amphore antique n'aurait-il pas fini par teinter le contenant? Dès lors nous n'avons plus besoin d'imaginer aucune influence directe pour expliquer, par exemple, que nous trouvions dans les plus vieux sanctuaires chrétiens d'Italie des procédés et des tours d'imagination complètement étrangers à la méthode classique et que l'étude des stûpa de l'Inde nous a au contraire rendus familiers. Assurément on demeure stupéfait de rencontrer à Ravenne (1) comme à Barhut et à Sânchi, pour indiquer une divine présence, des trônes vides surmontés ici de l'arbre de la Bodhi, là de celui de la croix; qui prétendra cependant qu'un vieux bas-relief indien antérieur à notre ère ait suggéré une mosaïque italienne du Ve siècle ? Il en est de même des autres analogies, pour incontestables qu'elles soient. Qui a pénétré le sens secret du nandi-pâda ou de la roue bouddhique et deviné le Bodhisattva sous les espèces d'un petit éléphant, se sent en pays connu devant l'ancre ou le navire, la colombe ou l'agneau des catacombes de Rome. Que rien ne soit plus indien que cet emploi intensif des symboles, ce n'est pas nous qui le contesterons; mais il n'est pas uniquement indien. Il est commun à tout l'Orient des gnostiques, il a pénétré à Rome avec toutes ces sectes, cultes ou mystères originaires d'Égypte, de Perse ou de Syrie, parmi lesquels le Christianisme devait finir par l'emporter (2). Ainsi en va-t-il encore dans la suite; car le parallélisme des deux arts, dont nous nous bornions tout à l'heure à esquisser quelques aspects extérieurs, paraît se poursuivre dans l'évolution de leur idéal le plus intime. Après l'école symbolique, nous découvrons encore à Rome ou à Constantinople, comme au Gandhâra, une école quasi historique, abordant des scènes et des types d'un caractère franchement biographique et naturaliste. Mais bientôt l'art chrétien comme l'art bouddhique se lassent de l'antique réalisme et s'embarquent dans l'entreprise de représenter le sublime. Les voici maintenant qui grossissent, détachent, exaltent, la personne enseignante ou triomphante ou mourante du Christ-Roi et du Moine-Dieu, s'adonnent à la composition de paradis transcendantaux, et, dans un élan de mystique ferveur, s'efforcent de figurer des âmes. Cette fois encore notre conclusion sera forcément la même. Qu'un idéalisme pareil inspire tels vitraux de nos églises de France ou telles fresques de
v3.c17.s3.18
¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 564-566.
v3.c17.s3.19
¹ Dans le baptistère des orthodoxes (vers 450) et celui des Ariens (vers 520).
v3.c17.s3.20
² Bien entendu il faut également tenir compte des raisons spéciales qui, comme l'emploi qu'il dut faire à l'origine de praticiens et de motifs païens, imposaient à l'art chrétien primitif son caractère allégorique. Mais il n'échappera pas au lecteur que le Bouddhisme aussi fut d'abord logé à la même enseigne, et dut également commencer par utiliser un répertoire décoratif qui n'avait pas été créé pour lui.
v3.c17.s3.21
[Figure: FIG. 598. — MÊME GROUPE. Même musée et même provenance que pour le précédent. Hauteur : 0 m. 30. N° 2348 du Recueil général de M. E. ESPÉRANDIEU.]
v3.c17.s3.22
l'école ombrienne et telles peintures sur soie de la Chine ou du Japon, le fait est vérifiable et constant. Nul, apparemment, ne se risquera à parler d'imitation consciente; mais, en revanche, toute cette chaîne d'analogies que nous venons de dérouler force à admettre que ces lointaines correspondances ne sont nullement chimériques et deviennent beaucoup moins mystérieuses qu'on n'aurait d'abord pensé.
v3.c17.s3.23
Orient et Occident. — Ainsi se dégagent ou tendent à se dégager peu à peu devant nos regards les conclusions les plus générales auxquelles nos documents puissent naturellement nous conduire. La découverte toute récente de l'unité foncière de l'art bouddhique de l'Asie — ne venons-nous pas de la voir se faire sous nos yeux au cours des quinze dernières années? — a pour corrélative, ne l'oublions pas, l'unité déjà reconnue de l'art européen. Or, ce qui nous apparaît aujourd'hui de plus en plus clairement, c'est qu'ils ont tous deux une commune origine. Dans le monde antique aux environs de notre ère, il y avait, comme chacun sait, une langue commune, grec plus ou moins estropié, que les gens parlaient ou comprenaient partout, de Gadès à Séleucie — peut-être même, un temps, jusqu'à Taxile; et cette langue qui répondait à tout, aux besoins du commerce comme à ceux de la pensée, servit notamment en Orient aussi bien à rédiger les Évangiles qu'à graver en exergue sur les monnaies des Kuṣaṇas le nom du Buddha Çâkya-muni. Ce n'est pas tout : cette langue avait comme une sœur jumelle, une sorte de κοινή artistique, qui elle aussi était du grec plus ou moins déformé, mais conservant néanmoins en tout lieu sa grammaire du dessin et son vocabulaire décoratif; et comme l'image va toujours plus vite et plus loin que la parole, cette langue figurée s'est répandue jusque par-delà la parlée. Les images, tant bouddhiques que chrétiennes, du Sauveur et de la Madone ne sont après tout que les mots les plus marquants, et qui attestent aux plus profanes la parenté des plus distantes écoles, dialectes souvent très défigurés et parfois presque méconnaissables de l'art grec. Les preuves les plus sûres de leurs rapports, les experts les trouvent dans la structure intime des œuvres plutôt que dans la ressemblance de certains motifs : et il en résulte que, pas plus que les linguistes, ils ne se laissent arrêter à des différences purement verbales et extérieures. Scientifiquement parlant, la diversité des mots ou des sujets ne compte pas, aussi longtemps qu'on les forme ou qu'on les dérive selon les mêmes lois. Or nous considérons le fait comme acquis : ce sont en définitive des pédagogues grecs ou hellénisés qui ont d'abord enseigné aux peuples de l'Asie comme de l'Europe à conjuguer le verbe « J'adore
v3.c17.s3.24
FIG. 599. — VIERGE COPTE (cf. p. 142; 787). D'après J. E. QUIBBELL, Excavations at Saqqara, II, 1908, pl. XL.
v3.c17.s3.25
le plus beau des dieux ». Et la leçon que ces peuples ont ainsi apprise soit directement de ces maîtres, soit de leurs disciples immédiats, a laissé sur eux une impression si forte que jamais ceux-là mêmes dont le génie était le plus récalcitrant et qui ont le plus vite réussi à dégager leur originalité, ne l'ont complètement oubliée.
v3.c17.s3.26
Ce sera demain l'œuvre d'archéologues mieux informés que de préciser et d'étoffer ces trop vagues et trop schématiques indications. Ils nous montreront, n'en doutons pas, comment dans l'Asie antérieure, sur le tronc décadent de l'art hellénistique, se sont greffés deux vigoureux rejets, l'un qu'on appelle gréco-bouddhique, l'autre qu'on pourrait aussi bien appeler gréco-chrétien; comment, tandis que celui-ci se divisait en diverses branches, copte, syrienne, byzantine, celui-là a également donné naissance à diverses écoles, à Bactres, au Gandhâra, à Mathurâ; comment enfin, tandis que l'un, par l'Italie, a conquis toute l'Europe, l'autre, par l'Inde et la Sérinde, a envahi toute l'Extrême-Asie. Mais déjà nous pouvons revendiquer plus d'un droit, dont d'ailleurs nous ne nous sommes pas fait faute d'user au cours de notre étude. C'est d'abord celui d'associer intimement l'évolution de l'école du Gandhâra aux dernières vicissitudes de l'art classique, ainsi que dans un corps homogène les pulsations du cœur retentissent aux extrémités. C'est ensuite celui d'élargir de l'un à l'autre Océan le champ des comparaisons légitimes, et de rapprocher, le cas échéant, non seulement les bas-reliefs de Lahore de ceux du Latran, mais les stèles d'Amarâvatî et de Bénarès des sarcophages et des ivoires du Bas-Empire, ou encore les peintures des grottes d'Ajanṭâ ou de Touen-houang des mosaïques de Ravenne ou de Constantinople en passant par les fresques des églises souterraines de Cappadoce. Désormais nous nous refusons à nous étonner, Européens, de rencontrer dans les sanctuaires bouddhiques de l'Inde tous les dieux marins de la Méditerranée; Indiens, de retrouver sur la façade d'un tombeau élevé en Grande-Bretagne par un soldat palmyrénien à son épouse, une Catalaunienne, l'arche trilobée, inscrite dans un fronton, des temples du Kaçmîr; Chinois, de reconnaître devant tel sarcophage romain, dans le monstre qui avale, puis revomit Jonas, le dragon dont l'art extrêmeoriental use et abuse. Enfin, nous n'hésitons plus à surmonter le sursaut d'incrédulité que d'abord nous cause le fait, pourtant attendu, d'un Agésilas dessinant des reliquaires au Gandhâra, ou d'un Titus décorant les sanctuaires de la Sérinde à l'heure même où le Syrien Zénodore fondait un grand Mercure de bronze pour
v3.c17.s3.27
[Figure: FIG. 600. — VIERGE ROMANE (cf. p. 142, 787). Bibliothèque Nationale, Manuscrits latins n° 10438. Moitié inférieure de la plaque d'ivoire.]
v3.c17.s3.28
le temple dont les ruines subsistent encore au sommet du Puy-de-Dôme. Il s'est alors produit, à la faveur de la paix romaine, un brassage de peuples comparable à celui que nous voyons s'opérer de nos jours, grâce à la facilité et à la rapidité croissantes des communications¹. Pratiquement le monde antique venait de doubler d'étendue. A la vérité, les géographes ne s'étaient enfin évadés du cercle étroit de la Méditerranée que pour imaginer à l'Orient une autre mer fermée. Mais un fait capital n'en subsiste pas moins, auquel on commence à peine à accorder l'attention qu'il mérite : l'Inde et même la Chine faisaient dès lors partie intégrante de ce qu'on appelait l'οἰκουμένη.
v3.c17.s3.29
¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 520 et suiv., 580, n. 1 et 631. — Signalons encore le fait curieux que les quatre inscriptions grecques trouvées à Trèves proviennent de gens d'Asie Mineure (Ill. Führer, p. 42), etc.
v3.c17.s3.30
Si l'art, visible et palpable, nous a fourni le commentaire le plus prompt de la carte de Ptolémée, il ne faut pas oublier par ailleurs que les idées aussi voyageaient, en même temps que les formes décoratives, le long des grandes voies commerciales qui menaient des colonnes d'Hercule au pays des Sinæ. Certes, nous avons vu, comme par une sorte de convention tacite, le Christianisme et le Bouddhisme se tourner le dos et marcher l'un à la conquête de l'Occident et l'autre de l'Orient : mais il va de soi qu'ils se sont rencontrés dans la zone indivise de l'Asie antérieure, patrie de cette gnôse à laquelle tous deux ont à la fois contribué et puisé. Tandis que l'Église syrienne s'implantait dans l'Inde et que le nestorianisme suivait dans l'Asie centrale les traces de la Bonne Loi, la théosophie indienne pénétrait de son côté, à la faveur des échanges, non seulement à Babylone, mais à Alexandrie et jusque dans Rome. Le syncrétisme qui éclate dans l'art existe aussi, non moins fécond mais plus caché, dans le domaine de la pensée religieuse. Un jour viendra où nous discernerons mieux ces mouvements d'idées : mais déjà il semble que nous devions distinguer deux grands moments. Le courant d'influence qui, jusqu'au IIe siècle de notre ère, portait à l'Est de toute la hauteur de la science et de l'art helléniques, commence avec leur déclin, à partir du IIIe, à osciller, sinon même à refluer. Bientôt, quand avec les invasions des barbares se sera consommé le naufrage de la raison occidentale, ce sera le tour de l'Inde d'apporter au monde méditerranéen, retombé en enfance, une pâture à sa convenance dans la sagesse de ses contes et l'édification de ses légendes. C'est alors que des traductions pehlvies et syriaques feront entrer tant de fables et de fabliaux dans notre littérature européenne, et introduiront le Bodhisattva sous le nom de Josaphat dans le martyrologe romain : si bien qu'enfin on croira trouver des traces d'influence bouddhique jusque dans les fresques du Campo Santo de Pise (1). Mais ce contre-courant indien s'est produit trop tardivement pour intéresser l'objet de notre étude. Si nous le rappelons ici, c'est qu'il a l'avantage de nous conduire jusqu'à la fin du xive siècle, c'est-à-dire à la veille de l'apparition de Vasco de Gama devant Goa, et de la reprise des relations directes entre l'Europe et les Indes orientales. Aussi bas que nous descendions, aussi haut que nous puissions remonter, jamais nous ne trouvons trace de l'artificielle muraille qu'on s'était accoutumé à dresser entre l'Est et l'Ouest de l'ancien continent. L'Inde, ni même la Chine, n'ont pas attendu les temps modernes pour entrer dans le courant de la civilisation universelle. Nous ne saurions souhaiter pour notre ouvrage de meilleur résultat que de porter le dernier coup aux préjugés surannés, mais toujours vivaces, qui ont trop longtemps borné le monde ancien à l'horizon de la Bible et aux limites de l'Empire romain.
v3.c17.s3.31
Que d'ambition, dira-t-on peut-être, et comme elle se sent bien des lieux qu'étudie spécialement l'auteur! Ne voilà-t-il pas un petit Gandhâra qui veut se faire aussi gros que le monde? — Qu'on nous raille, pourvu qu'on nous écoute. Nous nous sommes honnêtement efforcé de garder une impartialité entière et de ne pas faire, selon le proverbe indien, comme le tisserand qui tire toujours à soi le battant de son métier; ou du moins, si nous avons déformé quelque peu la valeur relative des faits, c'est seulement dans la mesure où il nous a fallu concentrer la lumière des documents et l'attention du lecteur sur un sujet et un pays particuliers, au détriment des autres. Arrivé au terme, nous ne craignons pas de dire qu'il serait difficile d'exagérer l'importance du rôle que le Gandhâra, en vertu de sa situation géographique, a joué dans l'histoire du Bouddhisme et par suite de la civilisation générale du Vieux monde. Terre d'élection des artistes classiques et berceau ou séjour favori de maints grands docteurs bouddhistes, il a su tout d'abord donner leur forme définitive à la légende et à la figure du Maître, puis faire pénétrer dans le vieux salutisme de l'Inde centrale l'esprit nouveau qui soufflait de l'Occident. Au point de vue des idées comme de l'art, il est vraiment la tête orientale du pont qui reliait le bassin de la Méditerranée à tout l'Extrême-Orient. Aussi est-il du moins un mérite qu'on ne lui contestera pas : c'est d'avoir facilité de nos jours l'initiation du public européen à l'intelligence de l'art bouddhique de l'Asie. Ses détracteurs eux-mêmes en conviennent, et peut-être après cela ont-ils mauvaise grâce à lui reprocher son caractère hybride et, pour le définir d'un mot, eurasien. Là gît au contraire pour nous son intérêt essentiel. Du point central d'observation que nous avons choisi, il nous est nettement apparu que l'Orient et l'Occident ne sont pas, comme on l'a trop répété, séparés par un abîme infranchissable. Déjà ils se sont rencontrés et ils se rencontrent encore. Non contents d'avoir développé la même morale, nous les avons vus communier sous les espèces de l'art comme nous les voyons faire aujourd'hui sous celles de la science. Et la raison en est simple. C'est qu'en dépit de toutes les différences de temps, de lieux et de races, il n'y a qu'une science, qu'un art, qu'une morale, parce qu'il n'y a au fond qu'une humanité.
v3.c17.s3.32
¹ Cf. A. GRÜNWEDEL, Mythologie, fig. 2 (où se trouve reproduite la fameuse cavalcade). L'image du Christ embrassant les sphères rappelle aussi par contraste celle du démon embrassant les «Roues» de la transmigration.
v3.c17.s3.33
1
v3.c17.s3.34
2
v3.c17.s3.35
1
v3.c17.s3.36
2