Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c3: La population
Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c3
- Language
- French
Contents
- v1.c3.s1 Les Névars — 178 parts
- v1.c3.s2 Les Gourkhas — 72 parts
- v1.c3.s3 Organisation politique, judiciaire, économique — 94 parts
La population
Les Névars
v1.c3.s1.1
La population du Népal se divise, comme c'est le cas ordinaire, en deux groupes : les maîtres et les sujets, les vainqueurs et les vaincus. Les maîtres, ce sont les Gourkhas qui ont conquis le Népal en 1768. Les sujets, ce sont les Névars, les maîtres de jadis, dépossédés par la conquête Gourkha. Si on en croit la Vamçâvalî, les Névars eux-mêmes n'étaient entrés dans la vallée qu'après l'institution de l'ère népalaise (an 9 = 889 J. C.; date rectifiée : 1096 J. C.); ils y étaient venus de l'Inde méridionale sous la conduite de Nânya deva, un râja originaire du Karṇâṭaka (le plateau central du Dekkhan); ils avaient pour berceau le pays de Nâyera. La géographie classique de l'Inde ignore ce pays; le chroniqueur, ou plutôt la tradition qu'il suit, désigne évidemment sous ce nom la contrée des Nâyars ou Nairs, la côte de Malabar. Des légendes, confirmées par des indications positives, rattachent, en effet, l'histoire religieuse du Népal à l'extrémité méridionale de la presqu'île. Quand les Névars, entrés définitivement dans la civilisation hindoue, se préoccupèrent de trouver des ancêtres sur le sol de l'Inde orthodoxe, les Nairs se présentèrent tout naturellement à l'imagination complaisante des généalogistes nationaux. L’analogie des deux noms: Nâyera, Nevâra, démontrait déjà jusqu’à l’évidence la parenté originelle des deux peuples; en outre, si les Névars scandalisaient les brahmanes par leur indifférence au sacrement du mariage, les Nairs à l’autre bout de l’Inde pratiquaient la même doctrine, et quoiqu’admis dans l’organisation brahmanique, ils conservaient fidèlement l’usage de la polyandrie, commune aux tribus himalayennes. Les svâmins du Dekkhan, de passage comme pèlerins ou installés comme prêtres au Népal, durent constater et signaler au premier abord ces rapports entre les Nairs et les Névars, puisque le colonel Kirkpatrick en fut également frappé au premier coup d’œil¹. L’amour-propre des Névars se trouvait flatté du rapprochement, puisque les Nairs, en dépit de leurs pratiques irrégulières, sont rangés comme Kṣatriyas parmi les castes nobles.
v1.c3.s1.2
¹ « It is remarkable enough that the Newar women like those among the Nairs may in fact have as many husbands as they please. » KIRKPATRICK, p. 187. — Sur les Nairs, cf. Alfred NUNDY, The Nairs of the Malabar Coast dans la revue East and West, I, 1264-1275.
v1.c3.s1.3
Mais l’histoire n’a rien à tirer de ces fantaisies : les traits, les mœurs, la langue des Névars révèlent une tout autre origine; c’est au Nord de l’Himalaya qu’il faut chercher leur berceau. Et c’est aussi de là que les traditions locales, consignées dans les Purâṇas et les Chroniques, amènent les premiers habitants de la vallée : Le Bodhisattva Mañjuçrî, qui ouvrit une issue aux eaux emprisonnées et qui changea l’ancien lac en terre habitable, vint au Népal du Mahâ-Cîna, la Chine; les disciples qui l’accompagnaient, et qui furent les premiers colons, étaient aussi des gens du Mahâ-Cîna; le roi qu’il installa, Dharmâkara, était originaire de ce même pays. Plus tard seulement, avec le Bouddha Krakučchanda, précurseur de Çâkya muni, des brahmanes et des kṣatriyas montèrent de l’Hindoustan; et ce fut un râja hindou, Dharmapâla, qui succéda à Dharmâkara le Chinois. Rois et saints accoururent dès lors en foule de l’Inde ; cependant le Népal échappa encore aux « gens des quatre castes ». Les barbares Kirâtas, venus des vallées orientales, s’emparèrent du pays et le dominèrent longtemps. Un râja venu de l’Inde du Sud, Dharmadatta de Kâncî (Conjeveram), les chassa et rétablit les quatre castes. Mais les temps déplorables de l’âge de fer, du Kali Yuga, étaient venus, et les kṣatriyas authentiques avaient disparu. Le parrain et le patron du Népal, Ne Muni, dut se résigner à choisir un roi parmi des bergers ; ces bergers, il est vrai, valaient bien des princes, car ils étaient venus au Népal dans la suite de Kṛṣṇa, le dieu pasteur. Après les bergers, une nouvelle dynastie de pâtres (Abhîras) gouverna le pays ; puis les Kirâtas s’en rendirent encore une fois les maîtres. Cependant il restait au Népal des personnages de sang kṣatriya ; le puissant empereur Açoka put y trouver un gendre. Enfin parurent des dynasties légitimes de véritables Rajpoutes, venus de l’Ouest : la Race de la Lune, la Race du Soleil, les Thâkurîs.
v1.c3.s1.4
Dégagé des travestissements de la légende, le récit se réduit à un petit nombre de faits acceptables : une première immigration arrive du Nord de l’Himalaya ; elle est suivie d’une autre immigration qui vient du Sud. Le pays appartient d’abord à des tribus belliqueuses établies dans les montagnes de l’Est ; la population de pasteurs qui l’occupe essaie à plusieurs reprises de secouer leur joug. Enfin, des familles guerrières issues des pays rajpoutes arrivent à rendre l’indépendance au Népal, et sous leur autorité le royaume se civilise.
v1.c3.s1.5
Les Névars sont les compagnons de Mañjuçrî ; leurs traits comme leur langage marquent leur parenté avec les peuples du Tibet, aussi bien qu’avec les autres clans indigènes qui se partagent le territoire du royaume gourkha.
v1.c3.s1.6
Les tribus orientales, les moins pénétrées par l'influence hindoue, gardent encore des souvenirs positifs de leur origine. Ainsi les Limbus, qui forment un rameau des Kirâtas, se divisent en deux clans: le clan de Kâçî ou Bénarès et le clan de Lhasa ; ils racontent que dix frères, nés à Bénarès, se séparèrent en deux groupes et se retrouvèrent au Népal où ils étaient venus, les uns directement de l'Inde, les autres par un détour, en passant par le Tibet. Une autre légende recueillie par Sarat Chandra Das mérite d'être rapportée comme un document historique, tant elle contient de vérité générale ; elle pourrait aisément s'appliquer à la plupart des vallées népalaises : Un jour, un berger tibétain qui faisait paître son troupeau vers le col de Kangla, à l'Ouest du Kanchanjanga, constata qu'un de ses yaks avait disparu. Il suivit les traces, passa le col, et retrouva son yak paresseusement étendu, l'estomac bien rempli. Le berger fatigué s'endort ; au réveil, le yak manquait encore une fois ; nouvelle recherche, qui conduit le berger sur les traces de la bête à un vallon verdoyant. Il sème par jeu quelques grains d'orge, retourne à son pays, raconte sa découverte ; personne ne veut le croire, moins encore y aller voir. Un peu plus tard, notre berger conduit son troupeau dans la vallée qu'il avait visitée: il y retrouve son orge germée, avec des épis mûrs. Il les cueille et les montre à ses voisins. Cette fois ils durent le croire et le suivirent. Ainsi fut fondé le village de Yangma¹.
v1.c3.s1.7
¹ Cité par VANSITTART, 130.
v1.c3.s1.8
Les lointains ancêtres des Névars vinrent sans aucun doute, eux aussi, des régions septentrionales, et leur nom, qui n'a rien à faire avec le pays plus ou moins authentique de Nâyera, est en rapport immédiat avec le nom même du Népal, soit qu'il tire son origine du mot Népal (Nepâla), soit que le Népal doive au contraire son nom à une adaptation sanscrite de l'ethnique local¹. La date de leur migration ne se laisse pas déterminer avec précision; aucune histoire ne l'a enregistrée. Hodgson cependant a constaté que les légendes des races dominantes indiquaient un intervalle de 35 à 45 générations, soit de 1 000 à 1 300 ans, depuis leur entrée dans le pays; il accordait la préférence à la date la plus ancienne, en se fondant sur la comparaison des idiomes locaux avec le tibétain; leur rudesse et leur pauvreté contrastent avec la souplesse et l'abondance de la langue tibétaine, telle que l'ont façonnée les apôtres et les docteurs du bouddhisme à partir du VIIe siècle. Un si long espace de temps, et les infusions accidentelles de sang hindou n'ont pas suffi à oblitérer les traits primitifs de la race. Le type mongolique, décrit par Hodgson sur la foi d'observations nombreuses, se reconnaît encore sur la physionomie des Névars et des populations qui les entourent, Magars, Gouroungs, Sounwars, Kachars, Haiyous, Chepangs, Kasoundas, Mourmis, Kirants, Limbous et Lepchas : tête et face très large, particulièrement large entre les pommettes; front large, souvent rétréci du haut; menton fuyant; bouche grande et saillante, mais les dents verticales et les lèvres sans épaisseur excessive; mâchoires épaisses ; yeux largement séparés, plantés à fleur de joue, plus ou moins en oblique ; nez pyramidal, assez long et élevé, sauf à la racine où il est souvent écrasé au point de laisser les yeux se rencontrer, mais de forme grossière, épais surtout du bout, avec de grandes narines rondes ; les cheveux abondants et plats ; la face et le corps sans poil ; la stature plutôt basse, mais musclée et vigoureuse. Comparés à leurs voisins moins civilisés, les Névars se distinguent pourtant par un visage plus long, des yeux plus grands, et un nez mieux détaché du front ; c'est là l'empreinte du croisement avec l'Inde.
v1.c3.s1.9
¹ M. WADDELL (Frog-worship amongst the Nevars with a note on the etymology of the word Nepal dans Ind. Antiq. XXII. 1893, 292-294) a proposé une étymologie du mot névar par le tibétain. La première syllabe, ne, correspondrait à la forme écrite gnas qui signifie « lieu, place » et par excellence « lieu sacré, lieu de pèlerinage ». Les Lepchas donnent le nom de Ne au Népal oriental et au Sikkim, et ils l'interprètent par « lieu de cavernes pour abri ou résidence ». Dans la plupart des dialectes indo-chinois apparentés, ne signifie « résidence ». Les Névars seraient les habitants du Ne, du pays des lieux sacrés par excellence dans l'Himalaya. La syllabe pal serait l'équivalent de Bal, nom que les Tibétains donnent au Népal (Bal-po, Bal-yul : pays de Bal); le mot bal en tibétain signifie « la laine ». Ne-pal signifierait donc : « les lieux sacrés du Bal. » Toute cette combinaison étymologique me semble infiniment suspecte.
v1.c3.s1.10
La civilisation a fait disparaître l'organisation sociale des Névars primitifs ; on peut s'en faire une idée au moyen des autres peuplades de même race, établies dans les vallées retirées et mieux soustraites aux influences du dehors. Toutes, elles sont divisées en tribus, partagées en clans et en sous-clans ; l'idée de caste leur est étrangère ; l'égalité de naissance est absolue. Des règles d'endogamie et d'exogamie gouvernent les mariages ; l'épouse doit appartenir à la tribu, mais ne doit pas être issue du même clan ; la fraternité par le sang, l'amitié comptent autant que les liens de clan. La nourriture n'est réglée par aucune loi ; seul le totem, l'animal éponyme du groupe, est prohibé. Le bœuf est un aliment particulièrement apprécié ; les Gourkhas ont dû livrer de rudes combats pour imposer à leurs sujets le respect de la vache « à l'hindoue ». Les morts sont parfois brûlés, le plus souvent enterrés. La religion pour ainsi dire officielle est un bouddhisme rudimentaire. La sorcellerie, la croyance aux esprits, les pratiques du chamanisme sont universellement admises.
v1.c3.s1.11
Des missionnaires bouddhistes de l'Inde furent sans doute les premiers à porter un évangile dans la vallée du Népal. Après l'installation des colons amenés de Chine par Mañjuçrî, le symbolisme des traditions amène au Népal les Bouddhas préhistoriques et Çâkyamuni leur successeur. La frange du Téraï, propice à l'éclosion des Bouddhas, bordait aussi les montagnes du Népal; du jardin de Lumbinî, l'œil embrasse un horizon de hauteurs verdoyantes et de cimes glacées qui sont l'Himalaya népalais; la séduction obsédante des retraites prochaines a pu attirer les Bouddhas, amateurs de sites alpestres : témoin le cirque montagneux de Râjagṛha, si cher à Çâkyamuni. Les Jainas, qui partageaient ce goût des paysages accidentés et cette fièvre de l'apostolat, semblent avoir essayé de disputer au bouddhisme la conquête de l'Himalaya : une de leurs légendes montre le dernier des grands apôtres, Bhadrabâhu, en route sur le chemin du Népal, au moment où se réunissait le concile de Pâṭaliputra, un demi-siècle avant l'entrée des Macédoniens dans l'Inde¹.
v1.c3.s1.12
¹ WEBER, *Ind. St.*, XVI, 214. La légende se trouve dans le Pariçiṣṭa parvan, liv. IX.
v1.c3.s1.13
Le bouddhisme, malléable et accommodant, avait pu s'introduire dans l'organisation des Névars sans la bouleverser; il semait discrètement les idées et les doctrines de l'Inde et laissait lentement mûrir la moisson. Dès qu'elle fut mûre, un adversaire brutal vint la lui disputer. Le brahmanisme sacerdotal, menacé de mort par le triomphe des hérésies, avait habilement cherché son refuge dans les cultes populaires; il les avait adoptés, consacrés, et reprenait la lutte avec des dieux rajeunis et un panthéon remis à neuf. La tradition, au Népal comme dans l'Inde, a incarné cette crise dans Çankara âcârya, le plus redoutable champion de l'hindouisme brahmanique. Elle le fait paraître deux fois au Népal, en employant deux fois le même procédé de rattachement factice : la présence de deux Çankara (deva) sur les listes généalogiques des rois Sûryavamçi et des rois Thâkuris y est interprétée comme un souvenir positif du double passage de Çankara â ârya. Çankara arrive au Népal; il y trouve les « quatre castes » converties à la Loi du Bouddha. Il triomphe sans combat des moines (bhikṣus et çrâvakas) qui vivaient dans les couvents, remporte sur les pères de famille (gṛhasthas) une victoire éclatante, massacre une partie des vaincus, impose de cruelles humiliations aux autres, supprime les marques qui distinguaient les religieux des laïques, contraint les religieuses au mariage, et substitue au Bouddha le dieu Çiva.
v1.c3.s1.14
En fait, de gré ou de force, le Bouddhisme s'était transformé : le culte de Çiva lui avait ravi un certain nombre de ses fidèles, et ses moines avaient rejeté l'obligation stricte du célibat. Installés dans leurs anciens couvents, les prêtres ne trouvaient plus dans le culte des ressources suffisantes pour faire face à leurs nouvelles charges de famille: il leur fallait pour vivre adopter des professions séculières. Ainsi se constitua une classe sociale nettement définie, les Bandyas (bonzes). Les conditions matérielles de leur existence, jointes à une imitation voulue des brahmanes, leurs concurrents, eurent vite changé la classe en caste: investis des plus hautes fonctions du culte, ils se tenaient pour une aristocratie religieuse et regardaient comme des inférieurs les simples fidèles; nantis de privilèges avantageux et propriétaires des couvents par droit d'occupation, ils ne se souciaient pas de réduire leur portion par un accroissement du nombre des participants; enfin les métiers exercés dans les couvents du nouveau style s'y transmettaient de père en fils, avec les secrets et les perfectionnements techniques, et, par l'exclusion des artisans du dehors, se transformaient en monopoles. La caste était née, dans la société bouddhique, autour d'une tontine et d'une profession; le bouddhisme avait ses brahmanes.
v1.c3.s1.15
De leur côté, les familles royales, venues de l'Inde ou qui prétendaient en venir, n'étaient pas d'une noblesse à s’imposer sans discussion. Liččhavis ou Mallas, leur nom brillait d’un éclat inquiétant dans les annales du bouddhisme. Au ivᵉ siècle, Samudra Gupta, empereur de l’Hindoustan, pouvait encore tirer vanité de sa parenté avec les Liččhavis¹. Les préjugés brahmaniques avaient fait du chemin depuis, et le code dit de Manu, qui donnait à l’orthodoxie ses articles de foi, classait les Liččhavis et les Mallas (avec les Khasas appelés à recueillir un jour leur succession) parmi les castes illégitimes issues des kṣatriyas². Leurs ancêtres étaient bien des kṣatriyas authentiques, unis avec des femmes de même caste; mais un d’entre eux avait négligé ses devoirs sacrés, et son fils avait été par suite exclu de la Sâvitrî, la formule d’initiation qui « régénère » les hautes castes, rabaissé à la condition de kṣatriya dégénéré (vrâtya), et la tache indélébile s’était transmise à sa descendance. Pour reconquérir l’honneur perdu, et frayer en égal avec les vrais Rajpoutes, Liččhavis et Mallas durent être portés, comme les Khasas après eux, à afficher un rigorisme sévère, et à repousser les alliances de rang inférieur. Le Népal eut ainsi ses kṣatriyas locaux, adorateurs à la fois des dieux bouddhiques et des dieux brahmaniques, et qui servirent naturellement de trait d’union entre les deux confessions.
v1.c3.s1.16
¹ V. inf. vol. II (Histoire).
v1.c3.s1.17
² Mânava-dharma-çâstra, X, 22.
v1.c3.s1.18
Enfin les missionnaires qui avaient apporté de l’Inde le culte de Çiva avaient introduit en même temps le régime des castes qui en était inséparable; les adeptes qu’ils avaient gagnés étaient aussitôt embrigadés dans des groupes définis, établis à l’instar de l’Inde, mais sans la copier toutefois; la vallée était trop profondément séparée de l’Inde par son passé, par ses traditions, par ses usages pour qu’elle pût s’agréger immédiatement aux communautés hindoues. Il s’élabora ainsi au Népal une double société : l’une sous le contrôle des brahmanes, répartie tout entière en castes régulières, caractérisées par les lois intransigeantes de la table et du lit : pas de mariage légitime en dehors de la caste ; interdiction, sous peine de déchéance et d’exclusion irrémédiable, de manger en commun avec d’autres castes. L’autre, hérétique, hostile en principe au système des castes, mais déjà entamée par la contagion : à sa tête, une aristocratie religieuse et une aristocratie militaire organisées à l’image des brahmanes et des kṣatriyas hindous. La puissance de l’exemple donné par les classes supérieures, la mode, l’esprit d’imitation assuraient dès lors le triomphe de l’organisation brahmanique ; de proche en proche, chaque classe de la société bouddhique s’enferma dans des barrières infranchissables.
v1.c3.s1.19
La conquête du Népal par Harisiṃha deva en 1324 précipita l’élaboration du système des castes. Elle amena pour la première fois à demeure dans la vallée un roi hindou, de sang et d’origine irréprochable authentiques, et consciencieux observateur des lois de pureté brahmanique. Il passe pour avoir amené à sa suite sept castes : Brahmanes, Bhadelas (Bandyas ?), Ācāryas, Jaisis, Vaidyas, Rajakas et Khadgis. L’énumération est expressive ; Harisiṃha, expulsé par les Musulmans des régions du Téraï où il régnait, avait eu soin d’amener, dans l’asile suspect qui lui restait seul ouvert, les auxiliaires indispensables de la vie sainte : les maîtres de la science sacrée, les prêtres des divinités locales pour le service de l’âme, et pour le service du corps les médecins, les blanchisseurs et les bouchers ; les uns n’étaient pas moins nécessaires que les autres. Confier ses membres, son linge, sa viande à des serviteurs que la loi n’autorise pas à ces divers emplois, n’expose pas à de moindres risques que la négligence des devoirs les plus solennels. Harisiṃha deva ne voulait ni perdre son âme, ni perdre son rang. Ses blanchisseurs et ses bouchers hindous, introduits dans la société népalaise, y portèrent la même morgue intransigeante que les brahmanes et les kṣatriyas ; relégués par la loi brahmanique à un rang infâme, ils savouraient cependant l’honneur d’y être classés ; et leur exemple influa sur les couches inférieures de la population au profit de la formation des castes, comme celui des brahmanes agissait au sommet de l’échelle sociale.
v1.c3.s1.20
La conquête de Harisiṃha hâta encore par ses résultats politiques l’éclosion du nouveau régime. Survenue à la suite d’une longue crise d’anarchie féodale, elle courba sous un joug commun les partis et les clans rivaux, et rétablit l’ordre ; bientôt après, la restauration des Mallas rendit au pays une monarchie nationale, apte à comprendre et à satisfaire les intérêts locaux. Le règne de Jaya Sthiti Malla tombe dans cette période de recueillement fécond qui suit les convulsions violentes et qui en dégage les résultats durables. Justement Harisiṃha deva et sa dynastie avaient introduit au Népal les préoccupations sociales qui agitaient l’Inde à cette époque. Le triomphe écrasant de l’Islam, la ruine des derniers empires brahmaniques menaçaient d’un écroulement brusque les institutions que le génie sacerdotal avait patiemment édifiées. Pour parer à une catastrophe aussi formidable, les rares princes qui gardaient avec l’indépendance le culte du passé attirèrent à leur cour des jurisconsultes éminents et les chargèrent de rédiger des « Sommes » destinées à compléter la loi écrite, depuis longtemps immuable, à l’aide de la loi orale, constamment rajeunie pour s’accommoder au présent. La famille de Harisiṃha deva se distingua par son zèle. Le ministre de Harisiṃha, le Thakkura Caṇḍeçvara, composa ou fit composer sous son nom deux encyclopédies de jurisprudence religieuse : le Smṛti-Ratnâkara et le Kṛtya- Čintâmaṇi; parmi les princes de la branche qui régna sur le Tirhout, à la frontière méridionale du Népal, Narasimha deva patronna Vidyâpati, auteur de la Dâna-Vâkyâvalî; Madanasimha deva fit écrire le Madana-Ratna-Pradîpa; Čandrasimha deva protégea Miçara Miçra, auteur du Vivâda-Čandra, et Hari Nârâyaṇa favorisa Vâčaspati Miçra, auteur du Vivâda-Čintâmaṇi¹. Jaya Sthiti Malla se piqua d'accomplir la même œuvre au Népal. Il appela à son aide cinq pandits de l'Inde: Kîrti Nâtha Upâdhyâya Kânyakubja, Raghunâtha Jhâ Maithilî, Çrî Nâtha Bhaṭṭa, Mahî Nâtha Bhaṭṭa et Râma Nâtha Jhâ, qui compilèrent les Čâstras et en tirèrent une série de lois sur les castes, les funérailles, les maisons, les champs. « Il y en avait déjà bien eu de pareilles dans le temps passé, ajoute le chroniqueur, mais elles s'étaient perdues faute d'emploi. »
v1.c3.s1.21
¹ Sur ces divers personnages, v JOLLY, *Recht und Sitte* (Grundriss d. I. A. Phil.), p. 36 sqq; et GRIERSON, *Vidyâpati and his cotemporaries*, Ind. Antiq., XIV, 182-196; AUFRECHT, *Cat. Mss. Oxon.*, p. 296, nº 718; BHANDARKAR, *Rep.*, 1883/4, p. 52 et 352; EGGELING, *Cat. Ind. Off.*, part. III, nºs 1387, 1390, 1398, 1621.
v1.c3.s1.22
La besogne était délicate ; il s'agissait d'adapter les institutions sociales du brahmanisme à une population partagée en deux communautés autonomes, et où dominait le bouddhisme. Il était donc essentiel de ménager les sentiments et les traditions de la majorité, si on voulait faire une œuvre durable. La question des bandyas se posa dès l'abord ; la solution adoptée devait exercer son influence sur tous les autres problèmes. Les pandits s'en tirèrent galamment. Ils admirent sur la foi des traditions que les bandyas étaient les descendants authentiques des brahmanes et des kṣatriyas convertis par le Bouddha Krakuččhanda pendant l'âge Tretâ ; le malheur des temps et l'intervention de Çaṅkara âčârya les avait obligés à déserter la vie monacale, à vivre en famille et à exercer des professions ; mais les « quatre castes » ne les en honoraient pas moins. On décida de les classer, d’après leur généalogie,
v1.c3.s1.23
Entrée du temple de Changu-Narayan. Le pilier à gauche, surmonté du disque de Visnu (cakra) porte l’inscription du roi Mâna deva.
v1.c3.s1.24
comme brahmanes ou comme kṣatriyas, mais sans établir de subdivisions. « Les Bandyas sont pareils aux Saṃnyâsis qui sont tous d’une seule classe, sans aucune distinction de caste. » L’égalité des deux cultes se trouvait ainsi reconnue en principe; mais elle se réalisait au profit du brahmanisme, qui fournissait le point de départ du classement.
v1.c3.s1.25
La population fut répartie au total en 64 castes :
v1.c3.s1.26
1) *Brahmane*, ou *Dvija*, ou *Vipra* : caste sacerdotale.
v1.c3.s1.27
Ils appartenaient aux deux grandes familles brahmaniques : *Pañča-Gauḍa*, brahmanes de l'Hindoustan, montés des plaines voisines au Népal ; *Pañča Draviḍa*, brahmanes du Dekkhan, amenés et installés par *Çaṅkara âčârya*, d'après la tradition, mais renouvelés ou multipliés en fait par les fréquentes relations politiques ou religieuses du Népal avec le Sud de l'Inde.
v1.c3.s1.28
2) *Bhûpa*, *Rája*, *Narendra*, ou *Kṣatriya* : caste militaire.
v1.c3.s1.29
3) *Lekhaka* : écrivain.
v1.c3.s1.30
4) *Kâyastha* : scribe.
v1.c3.s1.31
L'exaltation des castes de l'écriture était un signe des temps ; elle consacrait le triomphe de l'administration régulière, ou, comme nous dirions, des bureaux. Leur puissance était récente, mais elle n'a fait que grandir depuis, et les *Kâyasthas* du Bengale disputent aujourd'hui le premier rang aux brahmanes.
v1.c3.s1.32
5) *Mantrin* : conseiller.
v1.c3.s1.33
6) *Sačiva* : camarade.
v1.c3.s1.34
7) *Amátya* : ministre.
v1.c3.s1.35
Ces trois castes comprenaient le haut personnel de la cour.
v1.c3.s1.36
8) *Pûjita*
9) *Devačinta*
10) *Âčârya*
v1.c3.s1.37
Ces trois castes comprenaient probablement les prêtres de rang divers qui s'employaient au culte des dieux locaux ou à des fonctions tenues pour compromettantes. Le *Pûjita* est sans doute le *pûjârî* qui officie dans les temples de *Çiva* et des *Çaktis* ; l'*Âčârya* est le brahmane des Névars hindouisés, auxquels il sert d'instituteur spirituel et de prêtre à certaines cérémonies. Le *Devačinta* est une variété du même genre.
v1.c3.s1.38
11) *Grahačintaka*: astronome.
12) *Jyotiṣa*: astronome.
13) *Gaṇika*: calculateur.
14) *Daivajña*: devin. Quatre castes de profession analogue, mais classées à des rangs différents de l'échelle sociale, d'après la nature de leur spécialité et de leur clientèle.
v1.c3.s1.39
L'abondance des classes d'astrologues répond au goût passionné des Népalais pour l'astrologie ; les Chinois ont constaté ce goût aussi bien que les Européens. Névar ou Gourkha, le Népalais consultera l'astrologue en toute circonstance, qu'il s'agisse de prendre médecine, de prendre femme ou de livrer bataille ; l'horoscope règle tous les détails de la vie.
v1.c3.s1.40
15) *Alama*: ?
16) *Sričhânte*: ?
17) *Sajakâra*: ?
18) *Sûpika*: ?
19) *Čičhaka*: ?
20) *Marîkâra*: ?
21) *Čilpikâra*: artisan.
22) *Bhârika*: porteur ?
v1.c3.s1.41
23) *Nâpika*: barbier. Un des personnages considérables de la société hindoue, qui a constamment recours à ses soins ; il est le digne pendant du Figaro occidental, avec la même variété d'emplois accessoires : chirurgien, entremetteur, etc.
v1.c3.s1.42
24) *Lepika*: stuqueur, plâtrier.
25) *Dârukâra*: ouvrier en bois.
26) *Takṣaka*: charpentier.
27) *Srinkharî*: ?
v1.c3.s1.43
28) *Kṣetrakâra*: arpenteur. La réforme des poids et mesures opérée par Jaya Sthiti Malla rendait sa tâche, déjà fort compliquée, plus difficile encore. L'évaluation d'uue surface ou d'un poids n'était pas une médiocre affaire, car l'unité de mesure variait avec la qualité de l'objet à mesurer. (V. inf. p. 299).
v1.c3.s1.44
29) *Kumbhakâra* : potier. Encore un des éléments les plus indispensables d'une communauté hindoue, les lois de pureté religieuse exigeant une consommation formidable de pots de terre. L'accumulation des débris de poterie et la masse des pots d'argile qui cuisent au soleil signalent l'entrée d'un village hindou.
v1.c3.s1.45
30) *Tulâdhara* : peseur. (Cf. sup. 28.)
v1.c3.s1.46
31) *Karṇika* : tisserand ?
v1.c3.s1.47
32) *Kâmsyakâra* : fondeur d'alliages de métaux communs et fabricant de cloches.
v1.c3.s1.48
33) *Suvarṇakâra* : orfèvre.
v1.c3.s1.49
34) *Tâmrakâra* : bronzier.
v1.c3.s1.50
35) *Gopâla* : berger.
v1.c3.s1.51
36) *Bhâyalâčaňcu* : ?
v1.c3.s1.52
37) *Kamjikâra* : ?
v1.c3.s1.53
38) *Tayoruta* : ?
v1.c3.s1.54
39) *Taṅkâdhâri* : ?
v1.c3.s1.55
40) *Vimâri* : ?
v1.c3.s1.56
41) *Sûrpakâra* : ?
v1.c3.s1.57
42) *Natebaruda* : ?
v1.c3.s1.58
43) *Bâthahom* : ?
v1.c3.s1.59
44) *Gâyana* : chanteur.
v1.c3.s1.60
45) *Čitrakâra* : peintre.
v1.c3.s1.61
46) *Surâbija* : ?
v1.c3.s1.62
47) *Naṭijîva* : acteur qui prostitue sa femme.
v1.c3.s1.63
48) *Mândhura* : ?
v1.c3.s1.64
49) *Vyaňjanakâra* : faiseur de brouet, cuisinier ?
v1.c3.s1.65
50) *Mâli* : jardinier.
v1.c3.s1.66
51) *Mâmsavikrî* : boucher.
v1.c3.s1.67
52) *Kirâta* : chasseur ?
v1.c3.s1.68
53) *Badî* : ?
v1.c3.s1.69
54) *Dhânyamâri* : ?
v1.c3.s1.70
55) *Tandukâra* : tisserand?
56) *Nadîčhedi* : coupeur de cordon ombilical?
57) *Kundakâra* : tourneur d'ivoire.
58) *Lohakâra* : forgeron, ferronier.
59) *Kṣatrikâra* : ?
60) *Dhobi* : blanchisseur.
61) *Rajaka* : teinturier-nettoyeur.
62) *Niyogi* : ?
63) *Mâtaṅgi* } corroyeurs et peaussiers.
64) *Čarmakâra*
v1.c3.s1.71
Il fallut en outre pourvoir à la situation légale d'un groupe déjà considérable, et qui réclamait un traitement spécial. Les brahmanes montés des plaines s'étaient souvent laissé séduire, sans essayer de résistance, aux charmes peu farouches des montagnardes ; mais les populations qui les avaient accueillis et qui vénéraient leur prestige n'étaient pas disposées à accepter pour les enfants issus de ces unions irrégulières la condition dégradée que leur imposait l'orthodoxie des codes. Le brahmane, toujours accommodant avec le ciel, imagina des transactions diverses : dans le pays des Gourkhas, il ressuscita, comme nous verrons, la caste disparue des Khas à l'usage de sa progéniture illégitime. Au Népal, chez les Névars, il inventa le groupe des Jaisis, classe indéterminée qui prétendit s'élever même au rang des Bandyas. Au moment où les Bandyas étaient assimilés aux brahmanes, il fallut écarter les prétentions des Jaisis. On les répartit donc, d'après la condition sociale de leur mère, en quatre catégories : Âčârya, Daivajña, Vaidya, Çreṣṭha. Les Jaisis Âčâryas, nés d'une mère de la classe Âčârya, devaient remplir les fonctions de l'Âčârya pour le groupe des Jaisis ; les Jaisis Daivajñas devaient être leurs astrologues. Les Çreṣṭhas représentaient les kṣatriyas dans cette communauté particulière. Les Jaisis Âčâryas furent encore subdivisés en trois classes, les Jaisis Daivajñas en quatre, les Çreṣṭhas en un grand nombre ; le cordon brahmanique, la marque d’honneur enviée, fut concédée à tous les Jaisis Âcâryas et Daivajñas, et aux dix premières classes des Çreṣṭhas. La variété d’occupation des Çreṣṭhas expliquait cette inégalité de traitement : les uns étaient soldats, d’autres marchands, d’autres encore, porteurs ou cultivateurs. Les règlements des Pandits réservèrent en outre aux Jaisis l’exercice de la médecine, et groupèrent en une caste avec quatre subdivisions ceux d’entre eux qui s’y livraient.
v1.c3.s1.72
Les paysans, Jyapûs ou Jaffus, qui forment la moitié de la population indigène, furent rangés parmi les Çûdras et formèrent 32 divisions ; les Kumhâl (Kumbhakâra), potiers, formèrent quatre autres divisions de la même classe. La caste ou plutôt l’extra-caste des Poḍhyas, qui réunissait les professions les plus viles : exécuteurs, tueurs de chiens, ramasseurs d’ordure, etc. fut répartie en quatre divisions.
v1.c3.s1.73
L’eau, dans la société hindoue, marque la frontière de la pureté ; une caste est honorable si les castes supérieures peuvent, sans déchoir, accepter de ses mains l’eau à boire. Les Poḍhyas, les Carmakâras et les trois castes qui les précèdent furent exclues de l’eau ; cependant au début du xviiᵉ siècle, le roi Lakṣmî Narasimha Malla de Katmandou, en paiement de services personnels et intimes qui lui avaient été rendus par un blanchisseur de la caste Rajaka et par ses filles, s’engagea à « faire passer l’eau de la main des Rajakas », c’est-à-dire à les introduire de sa propre autorité dans le groupe des castes pures.
v1.c3.s1.74
Le système des castes exige, comme condition préalable, la fidélité scrupuleuse des femmes ; l’adultère, entre individus dont la loi n’autorise pas l’union, est une souillure qui risque par contagion de s’étendre aux plus innocents. Les Gourkhas, scrupuleux orthodoxes, ont édicté contre une pareille faute des peines terribles. Les Névars avaient hérité de leurs ancêtres mongoliques une indifférence de philosophes à la vertu des femmes. Les conseillers de Jaya Sthiti Malla se contentèrent de décider que si une femme avait des relations avec un homme de caste inférieure, elle serait dégradée et prendrait rang dans la caste de son séducteur.
v1.c3.s1.75
Le célèbre « Chapitre des chapeaux » a sa place marquée dans les codes de l’Inde; toutes les manifestations extérieures, tous les insignes de la caste ont le précieux avantage de prévenir des confusions cuisantes. Les Poḍhyas, les parias du Népal, n’eurent pas le droit de porter la calotte nationale ; la veste, les souliers, les ornements d’or leur furent aussi interdits. Les Kasâis (bouchers) furent obligés à porter des vêtements sans manches. Les toitures de tuiles furent prohibées sur les maisons des Poḍhyas, des Kullus (corroyeurs) et des Kasâis.
v1.c3.s1.76
Les « quatre castes » y compris les Çûdras furent tenues d’observer les règles du Vâstu-prakaraṇa et de l’Aṣṭa-varga sur la construction des maisons. Les Brahmanes et les Kṣatriyas devaient employer des brahmanes aux cérémonies de fondation ; les Vaiçyas et les Çûdras ne pouvaient y employer que des Daivajñas.
v1.c3.s1.77
Les rites funéraires furent traités avec autant de détails : ainsi la mélodie du Dîpaka-râga fut réservée à la cérémonie de crémation des rois ; certaines castes eurent le privilège de l’emploi des Kâhalas (longues trompettes) pendant la crémation de leurs morts.
v1.c3.s1.78
La savante construction des Pandits de Jaya Sthiti Malla n’a pas résisté aux siècles ; le temps sans en modifier le fond en a altéré la façade. C’est que la caste, aussi bien dans l’Inde qu’au Népal, est en dépit de ses airs immutables soumise à la loi commune des organismes vivants : elle se développe, elle se multiplie, elle meurt. Un travail continu de reproduction par scission, sous l’influence du temps, des lieux, des hommes, des événements, tire sans cesse de chaque caste actuelle des castes secondaires qui prolongent leur caste d'origine, l'enveloppent et finissent par l'étouffer. Les Névars d'aujourd'hui, isolés de la société Gourkha, sont divisés en deux grandes communautés, correspondant aux deux confessions rivales : les Buddha-mârgis ou Bouddhistes, les Çiva-mârgis ou Çivaites¹.
v1.c3.s1.79
¹ J'emprunte les deux tableaux qui suivent à OLDFIELD, I, 177 sqq. en les complétant par HAMILTON, 29 sqq. Leurs indications sont plus d'une fois en désaccord, en particulier pour les castes Buddha-mârgis ou bien mixtes : Ainsi Hamilton range les Jopu (= Jaffus) avant les Uda, tandis qu'Oldfield renverse cet ordre ; à leur suite il place les Bhat, les bardes et panégyristes de l'Inde qu'Oldfield ne mentionne pas ; puis les Got (jardiniers = Garhtho), les Karmi (charpentiers = Sikarmi), les Nau (barbiers = Nâpita) qui sont loin de se suivre dans Oldfield (nº 33) 13) et 27). Viennent ensuite les Songat (blanchisseurs = Sanghar), en deçà de la limite de l'eau, tandis que Oldfield les classe au dernier rang des castes impures ; puis les Japu (? potiers), les Hial ou Sial (vachers, sans doute les Nanda-gaowah, 43)), les Dhui ou Putaul (= Duân ou Putvâr, 39)). Au delà commencent les castes impures, avec les Salim (huiliers = Sarmi, 28)), placé en deçà par Oldfield, peut-être parce que leur situation sociale s'est modifiée dans l'intervalle ; puis les Kasulia (musiciens = Joghi ou Dhunt), les Chipi (teinturiers = Chippah, 25) et les Kow, (forgerons = Kaua, 26), placés côte à côte à un rang bien plus élevé dans Oldfield, les Gotoo (ouvriers de cuivre = Thambat 14)), puis deux tribus militaires : les Kosar, qui étaient jadis des brigands à ce qu'on dit, et les Tepai, qui peuvent épouser ou prendre pour concubines les femmes hindoues qui ont perdu leur caste en mangeant des choses impures ; et en dernier lieu les Puria et les Chamkal (= Puriya [Poḍhiya] et Chamakallak d'Oldfield, au même rang) et les Bala, ramasseurs d'ordures.
v1.c3.s1.80
Les Çiva-mârgis, appartenant à une des religions de l'hindouisme, entrent naturellement dans le cadre général de classification brahmanique ; les quatre castes régulières : Brahmanes, Kṣatriyas, Vaiçyas et Çûdras, y sont représentés chacun par plusieurs groupes, enfermés dans une bar-
v1.c3.s1.81
Je n'ai pas eu le temps de procéder pendant mon séjour à une recherche personnelle sur les castes ; dans les cas douteux, j'ai suivi de préférence Oldfield, plus récent et plus complet ; mais je l'ai naturellement corrigé ou complété chaque fois que mes données me l'ont permis.
v1.c3.s1.82
rière commune, et de plus séparés entre eux par les lois fondamentales de la table et du lit.
v1.c3.s1.83
A. Les castes brahmaniques sont :
v1.c3.s1.84
1) *Upâdhyâya*, la plus haute classe de brahmanes. Ils ont droit d'entrer dans les temples de Talejû, la déesse tutélaire du Népal, divinité mystérieuse introduite par Harisimha deva. Ils remplissent les fonctions de maîtres spirituels (*gurus*) et de chapelains (*purohitas*) à l'usage des Brahmanes et des Rajpoutes (ou Kṣatriyas).
v1.c3.s1.85
2) *Lawar-ju*, de rang inférieur, servent de gurus et de purohitas aux classes inférieures.
v1.c3.s1.86
3) *Bha-ju* ; on leur demande, en cas de maladie, des conseils religieux ; mais ils ne donnent jamais un avis médical.
v1.c3.s1.87
B. Les castes kṣatriyas :
v1.c3.s1.88
4) *Thâkur* ou *Malla*, descendants des anciennes familles royales ; ils sont admis à ce titre dans l'armée Gourkha, et n'entrent jamais dans le commerce ni dans le service privé.
v1.c3.s1.89
5) *Nikhu*, peintres d'articles religieux exclusivement ; ils ont un rôle assez important dans la procession de Matsyendra Nâtha, l'antique divinité patronale du Népal.
v1.c3.s1.90
6) *Sheashu*, } les Çreṣṭhas de l'organisation antérieure.
7) *Sherista*, } Les deux groupes ne forment qu'une seule caste, liée par la commensalité et la connubialité ; ils fournissent à l'armée anglo-indienne des recrues excellentes ; plusieurs y ont gagné la médaille militaire.
v1.c3.s1.91
C. Castes de Vaiçyas :
v1.c3.s1.92
8) *Josi*, les Jaisis de l'organisation antérieure ; ils exposent les Çâstras, mais ne remplissent pas de fonction sacerdotale.
v1.c3.s1.93
9) *Âçâr*, les Âçâryas d'autrefois ; ils sont les prêtres des temples de Talejû à Katmandou et à Bhatgaon.
v1.c3.s1.94
10) *Bhanni* : ils cuisinent pour les divinités des temples de Talejû.
v1.c3.s1.95
11) *Gaoku (Gulcul) Âčâr* : prêtres des petits temples, où ils accomplissent les rites du *homa* expiatoire pour ceux qui meurent à des jours néfastes ; mais ils ne prennent aucune part aux funérailles proprement dites. Par les rites du *homa*, le Gaoku Âčâr prend sur lui les péchés du mort ; mais s'il commet une erreur dans l'accomplissement des rites, il est lui-même perdu. Le Gaoku Âčâr sert aussi de prêtre aux Névars d'origine incertaine ou suspecte.
v1.c3.s1.96
D. Castes de Çûdras :
v1.c3.s1.97
12) *Makhi* : cuisiniers et serviteurs de table.
v1.c3.s1.98
13) *Lakhipar* : auxiliaires des précédents. Toutes les castes acceptent la nourriture des mains de ces deux castes.
v1.c3.s1.99
14) *Bagho Shâshu* : domestiques pour le service ordinaire.
v1.c3.s1.100
La communauté bouddhique se répartit en trois grandes catégories : *a)* les *Banras* (Bandyas) qui ont la tête rase ; *b)* les *Udas*, adorateurs des dieux bouddhiques exclusivement, comme les Banras, mais qui portent au sommet de la tête un toupet de cheveux, (*čûdâ*) ; *c)* les castes mixtes, qui adorent à la fois les dieux du bouddhisme et ceux des dieux çivaïtes que le bouddhisme n'a pas adoptés.
v1.c3.s1.101
A) Les Bandyas, qui sont les brahmanes du bouddhisme, se divisent en neuf groupes professionnels :
v1.c3.s1.102
1) *Gubhar-ju (Gubal, Gubâhâl, Guru-bhâju)* : la plus haute classe, la seule qui fournisse le haut clergé bouddhique, les Vajrâcâryas, et qui possède des Paṇḍits. Pendant les cérémonies religieuses, ils portent un cordon sacré comme les brahmanes et les Âčârs.
v1.c3.s1.103
2) *Barrha-ju*
3) *Bikhu*
4) *Bhikṣu*
5) *Nebhar* } ils travaillent l'or et l'argent, mais n'en font que des parures. Le bhikṣu est, en surplus, un prêtre de rang inférieur qui sert d'auxiliaire au Vajrâcârya.
v1.c3.s1.104
6) *Nibharbhari* : ils travaillent le bronze et le fer, en fabriquent des images divines et de la vaisselle, et sont étameurs.
v1.c3.s1.105
7) *Tâmkarmi* : ils fabriquent les fusils et les canons, soit de fer, soit de bronze.
v1.c3.s1.106
8) *Gamsabarhi* ) travaillent le bois, charpentiers¹, et
9) *Chivarbarhi* ) aussi plâtriers et stuqueurs.
v1.c3.s1.107
¹ Les Bandyas doivent à l'intervention du roi Siddhi Narasimha de Patan, au xviiie siècle, la pratique de cette profession. « Comme il voyait que la ville n'avait pas assez de charpentiers, il fit prendre ce métier aux bandyas » (Vamç., 234).
v1.c3.s1.108
Ces neuf groupes forment une seule caste, au point de vue du mariage et des repas.
v1.c3.s1.109
B. Le groupe des Udas emprunte son nom à la plus haute des classes qui le constituent; il est divisé en sept sections, mais qui forment comme les Bandyas une seule caste, au sens strict du mot.
v1.c3.s1.110
10) *Uda* : ils ont été longtemps les grands commerçants du Népal ; le commerce avec le Tibet et le Bhoutan était entre leurs mains. Mais leur richesse et leur situation sociale ont décliné au profit d'une classe tenue pour infime, les *Surmis*.
v1.c3.s1.111
11) *Kassar (kâmsyakâra)* : ils travaillent les alliages de métaux.
v1.c3.s1.112
12) *Lohankarmi* : tailleurs de pierre et constructeurs, aussi bien pour l'usage religieux que pour l'usage privé.
v1.c3.s1.113
13) *Sikarmi* : charpentiers.
v1.c3.s1.114
14) *Thambat (tâmrakâra)* : travaillent le cuivre, le bronze et le zinc.
v1.c3.s1.115
15) *Âwâl* : tuiliers et couvreurs.
v1.c3.s1.116
16) *Maddikarmi* : boulangers.
v1.c3.s1.117
C. Castes mixtes, à la fois Buddha-mârgis et Çiva-mârgis.
v1.c3.s1.118
Les six premiers groupes, qui forment à eux seuls la moitié de la population névare, portent le nom collectif de *Jaffus* (*Jyâpus*) qui appartient en propre à la cinquième classe ; ils ne forment qu'une caste au sens légal.
v1.c3.s1.119
17) *Mu* : ils cultivent exclusivement une seule espèce d'herbe aromatique, qui sert à la coiffure et qu'on présente aussi en offrande aux dieux.
v1.c3.s1.120
18) *Danghu* : arpenteurs.
v1.c3.s1.121
19) *Kumhar* (*Kumbhakâra*) : potiers.
v1.c3.s1.122
20) *Karbujha* : musiciens de funérailles.
v1.c3.s1.123
21) *Jaffu* ou *Kissini* } paysans qui cultivent le sol.
22) *Boni* }
v1.c3.s1.124
Les vingt-quatre classes qui suivent ne forment un groupe que par opposition aux précédentes ; mais elles se subdivisent en véritables castes :
v1.c3.s1.125
23) *Chitrakar* (*Čitrakâra*) : peintres en tout genre : bâtiments, tableaux, etc.
v1.c3.s1.126
24) *Bhat* : teinturiers en rouge pour tout genre d'étoffe, linge excepté.
v1.c3.s1.127
(25) *Čhippah* (*Kṣipaṇa*) : teinturiers en bleu.
v1.c3.s1.128
26) *Kaua* ou *Nekarmi* : travaillent le fer, fabriquent fers à cheval, couteaux, etc.
v1.c3.s1.129
27) *Nau* (*Nâpita*) : barbiers et chirurgiens.
v1.c3.s1.130
28) *Sarmi* (ou *Sâlmî*) : huiliers et tresseurs de guirlandes pour la parure. C'est eux qui ont supplanté les Udas dans le grand commerce.
v1.c3.s1.131
29) *Tippah* : maraîchers.
v1.c3.s1.132
30) *Pulpul* : portent les lanternes et les torches aux funérailles.
v1.c3.s1.133
31) *Kaussa* : pratiquent les inoculations contre la petite vérole.
v1.c3.s1.134
32) *Konar* : fabriquent exclusivement les objets qui servent à tisser.
v1.c3.s1.135
33) *Garhtho* (*Got*) : jardiniers.
v1.c3.s1.136
34) *Katthar* : rebouteurs et infirmiers.
v1.c3.s1.137
35) *Tatti*: font les linceuls et aussi les bonnets de nuit que portent les enfants en bas âge quand on vient de leur couper en cérémonie les cheveux à l'entour de la čûḍâ (toupet au sommet de la tête).
v1.c3.s1.138
36) *Balhaiji*: fabriquent les roues du char pour la procession de Matsyendra Nâtha.
v1.c3.s1.139
37) *Yungvar*: fabriquent le char lui-même.
v1.c3.s1.140
38) *Ballah*.
v1.c3.s1.141
39) *Lamu*, porteurs des palanquins royaux. Ils sont donc identiques aux *Duân* que les Gourkhas désignent sous le nom de *Putvâr*. C'est à Prithi Narayan que cette caste doit ce nom, ou plutôt ce titre d'honneur : avant de réussir à s'emparer de Kirtipur par ruse en 1767, le roi Gourkha subit sous les murs de la ville une défaite désastreuse ; sa vie fut en danger, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un *Duân* qui, avec l'aide d'un *Kasâi* (boucher) transporta en une nuit le palanquin du roi jusqu'à Nayakot, hors de la vallée. Prithi Narayan remercia son sauveur en ces termes : « Bien, mon fils! (*Syâbâs pût!*) La caste entière s'empressa de recueillir l'appellation honorable échappée à la gratitude du Gourkha, et garda le nom de *Putvâr* (« les filiaux »). Maître du Népal, en 1770, Prithi Narayan confirma le titre, accorda aux *Putvârs* la faveur d'approcher le roi et de porter les palanquins royaux.
v1.c3.s1.142
40) *Dalli*: classe de cipayes.
v1.c3.s1.143
41) *Pihi*: vanniers.
v1.c3.s1.144
42) *Gaowah (Gopa)* } les deux classes de
43) *Nanda-Gaowah (Nanda-Gopa)* } bergers ne forment qu'une caste pour la table et le lit.
v1.c3.s1.145
44) *Ballahmi*: Bûcherons et livreurs de bois.
v1.c3.s1.146
45) *Nalli*: ils peignent les yeux de la figure de Bhairava sur le char de Matsyendra Nâtha.
v1.c3.s1.147
Les membres des castes bouddhiques, tout hérétiques qu’ils sont, n’en sont pas moins « gens de caste » ; un Hindou qui les tient pour des êtres diaboliques et pervers, recevra sans scrupule l’eau de leurs mains ; ils prolongent la société hindoue en dehors de l’église brahmanique, à mi-chemin du bouddhisme étranger.
v1.c3.s1.148
Huit castes exclues de l’eau, et repoussées avec une égale aversion par les Bouddhistes et les Çivaïtes, réunissent les parias des deux confessions.
v1.c3.s1.149
1) *Kasâi* : bouchers et porteurs de palanquins ordinaires. Prithi Narayan a relevé un peu leur condition sociale ; en même temps qu’il concédait un titre et une fonction honorable aux *duâns* il a donné aux *kasâis*, comme témoignage de sa gratitude, des terres et leur a attribué un service de domesticité au temple de Guhyeçvarî.
v1.c3.s1.150
2) *Joghi* : musiciens de fêtes.
v1.c3.s1.151
3) *Dhunt* : musiciens de fêtes.
v1.c3.s1.152
4) *Dhauwi* : fabriquent le charbon de bois.
v1.c3.s1.153
5) *Kullu* : corroyeurs.
v1.c3.s1.154
6) *Puriya (Poḍhya)* : pêcheurs, exécuteurs, tueurs de chiens.
v1.c3.s1.155
7) *Chamakallak (Carmakâra, Chamâr)* : peaussiers et balayeurs.
v1.c3.s1.156
8) *Sanghar (Songat)* : blanchisseurs.
v1.c3.s1.157
Mais ces castes mêmes, ou plutôt ces hors-castes, toutes dégradées qu’elles sont, refuseront de manger et de boire avec des Musulmans ou des Européens ; et si une femme de ce groupe venait à forniquer avec les uns ou les autres, la loi la frapperait de peines terribles : impures au point de vue de l’eau et du contact, ces castes n’en font pas moins partie intégrante de l’hindouisme, et elles y ont à remplir des fonctions sociales d’un ordre déterminé qui les rend solidaires de l’ensemble ; la privation de droits n’emporte pas pour elles la suppression des devoirs.
v1.c3.s1.158
Créée de toutes pièces à l’imitation de la caste hindoue, la caste bouddhique a pris comme unique noyau de formation la profession. Elle isole de la communauté et réunit entre eux par les liens du lit et de la table tous les individus que le droit de naissance qualifie pour l'exercice exclusif d'un métier héréditaire ; c'est une compagnie
v1.c3.s1.159
Visnu flottant sur les eaux (Jala-çayana) à Budha-Nilkanth.
v1.c3.s1.160
constituée pour l'exploitation d'un monopole légal et ouverte seulement aux descendants des fondateurs. Le monopole, il est vrai, n'est pas toujours lucratif : tel le privilège de peindre les yeux à l'image de Bhairava ; les bénéfices en seraient souvent maigres pour faire vivre un nombre toujours croissant d'intéressés. Heureusement la liste des professions héréditaires, si longue qu'elle soit, n’épuise pas toutes les catégories de gagne-pain ; la coutume et la loi n’ont pas créé de petits marchands (banyans), de tailleurs, de coolies, de portefaix privilégiés ; à l’exception de quelques spécialités, la culture n’est pas un monopole réservé ; autant de débouchés qui restent perpétuellement ouverts au trop-plein des carrières de caste. La profession de médecin, réservée par le code de Jaya Sthiti Malla aux Jaisis, est tombée dans le domaine public ; et l’exercice en est fructueux au Népal, autant et plus qu’ailleurs ; les bonnes familles y ont en général un médecin attaché à leur service ; la vieille tradition des oculistes bouddhiques a été perpétuée, dans ce suprême asile du Bouddhisme indien, par des spécialistes distingués ¹. Ainsi la caste réserve à ses membres une profession spéciale, mais elle ne la leur impose pas, elle les laisse volontiers s’échapper dans le terrain vague des métiers qui n’appartiennent en propre à personne.
v1.c3.s1.161
¹ Cf. le récit de Vamç. 178 : un médecin de Harisimha deva, sollicité par le roi des Nâgas, Karkoṭaka, sous le déguisement d’un brahmane, le suit dans son palais souterrain, y guérit par une application de collyre les yeux de la reine des Nâgas, et Karkoṭaka lui promet en récompense que ses descendants seront de bons oculistes. « Les descendants de ce Baid (Vaidya) furent renommés en conséquence comme d’excellents oculistes. » — Et cf. d’autre part : Dr CORDIER, Vâgbhaṭa, dans Journ. Asiat., 1901, 2, p. 170, n.
v1.c3.s1.162
La caste, bouddhiste ou çivaïte, est à la fois un organisme professionnel et un organisme religieux ; chacune de ces deux fonctions se trouve placée sous le contrôle d’une autorité spéciale. La corporation, avec tous ses ressortissants, est administrée par un comité analogue au Panch hindou et qui porte au Népal le nom de Gatti. La Gatti répartit et contrôle les charges qui incombent à la caste en vertu de son monopole ; dans cette vallée enchantée où la religion n’a pas encore complètement cessé d’être un enchaînement continu de fêtes publiques, chacune des castes est tenue de concourir pour sa part aux solennités ; la gatti désigne à tour de rôle les familles qui rempliront à chaque occasion la tâche prescrite et elle en surveille l'exécution. Les fêtes corporatives viennent encore s'ajouter aux fêtes religieuses ; chacun des membres, effectifs ou virtuels, de la corporation doit successivement, et à des périodes déterminées, offrir une fête à tous les autres, et quels qu'en soient les frais, nul n'est autorisé à s'y dérober. Enfin, si une personne de la caste meurt, toutes les familles de la caste sont rigoureusement obligées de se faire représenter à ses funérailles ; la mort est encore un prétexte à processions. La loi confère à la gatti le droit de punir tout manquement ; la peine ordinaire est l'amende proportionnée à la gravité du délit ; mais, dans les cas où la faute d'un seul engage et compromet la communauté entière, la gatti peut prononcer l'expulsion hors de la caste ; l'individu déchu, rejeté de la société, ne trouve plus d'asile que dans les groupes infâmes dont le contact est une souillure.
v1.c3.s1.163
Mais la gatti ne connaît que des actes corporatifs ; les fautes contre la pureté lui échappent, car elles sont du domaine de la loi religieuse, et c'est un juge religieux qui leur convient. Quiconque est prévenu d'avoir mangé ou forniqué en compagnie prohibée, d'avoir accepté de l'eau de mains interdites, d'avoir commis un acte d'inadvertance, de négligence ou de licence qui entraîne la perte de caste, en un mot d'avoir péché contre la loi, est déféré au dharmâdhikâri ou juge suprême du royaume, et le cas est porté devant le Râja-guru, le brahmane qui sert de directeur spirituel au roi. Le Râja-guru examine l'affaire, consulte les çâstras, la littérature de la casuistique qui s'est développée avec tant d'abondance depuis le XIVe siècle, et prononce le verdict. La peine est à la fois juridique et religieuse : elle varie entre l'amende, la prison, la confiscation des biens et la déchéance de caste ; l'amende perçue est partagée entre le gouvernement, le râja-guru et certaines familles privilégiées de brahmanes; de plus le coupable est condamné à entretenir un nombre de brahmanes fixé par le jugement. La sentence indique l'expiation à accomplir; si le péché est rémissible, le coupable est tenu à un acte de contrition (prâyaçcitta); si le coupable perd sa caste, la collectivité tout entière est solidaire de la souillure et doit s'en laver; comme représentant légal et religieux du pays, le roi en personne est responsable de l'expiation (candrâyana), et les frais qu'elle entraîne, au profit des brahmanes, peuvent s'élever à des milliers de roupies.
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