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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c3.s3: Organisation politique, judiciaire, économique

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c3.s3

Language
French

Organisation politique, judiciaire, économique

v1.c3.s3.1

L'histoire des institutions se divise en deux périodes : la période Névare et la période Gourkha. La période Névare s'étend des origines de l'histoire positive jusqu'à l'an 1768, qui marque la ruine définitive des vieilles dynasties indigènes ; elle couvre un espace de douze ou treize siècles. Les inscriptions qui jalonnent à des intervalles inégaux cette longue suite d'années sont à peu près les seuls documents utiles ; la chronique ne s'intéresse guère qu'aux souvenirs de la tradition religieuse. Les inscriptions mêmes ne fournissent que des informations indirectes ; elles commémorent en général des fondations publiques ou privées, des donations de terrains, des concessions de privilèges. Les missionnaires Capucins qui évangélisèrent le Népal au XVIIIe siècle auraient pu recueillir de précieuses observations sur le régime du pays avant la conquête Gourkha, mais leur zèle préféra s'enfermer dans une œuvre de prédication stérile.

v1.c3.s3.2

Je ne prétends pas que les institutions politiques soient restées immuables pendant une durée de treize siècles. Le pays est tantôt soumis à l'autorité d'un empereur, tantôt partagé entre plusieurs rois, tantôt morcelé à l'infini en principautés féodales. La première des dynasties historiques, les Liččhavis, se pique d'appartenir au clan glorieux qui gouvernait, du vivant du Bouddha, la plus opulente des cités de l'Inde, Vaiçâlî, mais les Liččhavis du Népal n'avaient pas copié la constitution oligarchique de l'antique métropole, avec sa singulière royauté élective et annuelle. La royauté est héréditaire, et se transmet de père en fils. Le roi porte le titre assez modeste encore de bhaṭṭâraka mahârâja « souverain roi ». Il est entouré de barons (*sâmantas*) turbulents et indociles qui consentent seulement à le reconnaître comme *primus inter pares* et qui profitent de chaque occasion favorable pour refuser l'hommage. Le roi n'impose son autorité que par la force. Le fondateur de la dynastie Thâkurî, Amçuvarman, se contente du titre de *mahâ-sâmanta* « Grand Marquis », équivalent atténué de *mahârâja* ; mais son successeur Jiṣṇu gupta lui décerne déjà le titre pompeux de *bhaṭṭâraka mahârâjâdhirâja* « souverain Roi des Rois » et le titre ainsi enflé s'amplifie encore dans la suite; à partir du VIIIe siècle, le roi est désigné officiellement comme « le maître suprême, le Souverain Suprême, le Roi des Rois » *parameçvara parama bhaṭṭâraka mahârâjâdhirâja*.

v1.c3.s3.3

L'exagération de ces titres ne va pas jusqu'au mensonge ; les princes de cette époque menaient grand train et faisaient vraiment figure de rois. Les relations chinoises nous décrivent le palais du roi Narenda deva, au milieu du VIIe siècle, splendide, éclatant d'ornements en cuivre, décoré et sculpté à plaisir, rehaussé de perles et de pierreries ; au milieu se dresse une haute tour de sept étages, qui forme à sa base un château d'eau. Le roi lui-même porte des parures de grand prix, des boucles d'oreille en or et des pendants de jade, et des bijoux en ambre, en corail, en nacre, en cristal de roche. Il prend place sur un trône que soutiennent des lions ; on répand à l'entour des fleurs et des parfums. Les grands et les officiers sont assis par terre à droite et à gauche; des centaines de soldats armés sont rangés à l'entour. Un peu plus tôt, au début du VIIe siècle, Çivadeva avait construit un palais à neuf étages.

v1.c3.s3.4

Le personnel de la maison royale se trouve, en partie du moins, énuméré dans une inscription d'Amçuvarman, datée de l'an 625 J.-C. et qui semble être en rapport avec la cérémonie du sacre de ce prince. En tête vient le grand « inspecteur des armées » *mahâbalâdhyakṣa*; puis le « préposé aux donations » *prasâdâdhikṛta*; ensuite, à quelque distance le « porte-émouchoir » *câmara-dhara*; « le porte-étendard » *dhvaja-manuṣya*; le « fournisseur d'eau à boire » *pânîya-karmântika*; l' « inspecteur du siège (royal) » *pîṭhâdhyakṣa*; le « porteur de Puṣpa-patâka » *puṣpa-patâka-vâha*; le « tambour et le sonneur de conque » *nandîśaṅkha-vâda*; et même la « balayeuse » *sammarjayitrî*. D'autres inscriptions de la même époque nomment encore le « commandant en chef » *sarvadaṇḍa-nâyaka*; le « grand huissier » *mahâ-pratîhâra*; le « ministre des cultes » *dharma-râjikâmâtya*; le « directeur spirituel » *guru*.

v1.c3.s3.5

En face du roi et de la cour, exposés aux vicissitudes des révolutions qui balaient par intervalles une dynastie et ses partisans, la population garde une organisation immuable, dans ses cadres traditionnels. Que les Thâkuris supplantent les Liččhavis ou que les Mallas montent sur le trône, que le pouvoir souverain se concentre aux mains d'un empereur ou se disperse entre des chefs rivaux, la commune, *grâma*, demeure toujours aux yeux du peuple la véritable et la seule unité politique, au Népal aussi bien que dans l'Inde. Le village indien forme une république à part, un système administratif régulier et complet, sous la direction du maire (*paṭṭa-kîla, grâma-kûṭa, grâma-pati, pradhâna*), assisté généralement du secrétaire, du garde champêtre, du chef d’irrigation qui règle la distribution d’eau entre les champs, de l’astrologue (*jyotiṣa*, joṣî) qui fixe les époques de la culture et qui connaît les jours ou fastes ou néfastes. Les besoins du village exigent encore comme éléments intégrants un charpentier, un forgeron, un potier, un blanchisseur, un barbier ; le maître d’école et le bijoutier sont des utilités sans caractère indispensable. Les maîtres de maison (*kuṭumbin*), qu’ils soient propriétaires de maisons (*gṛhin*) ou de champs (*kṣetrin*) sont les citoyens de cet État élémentaire. L’administration souveraine n’intervient guère qu’en matière d’impôts et de justice criminelle, ou de conflit entre plusieurs villages. Les villages du Népal sont, à l’époque ancienne, groupés en districts (*adhikaraṇa*); district de l’Ouest (*paççimādhikaraṇa*), district du Nord (? *kubervatî*) etc., sous l’autorité d’officiers de la couronne (*adhikṛta*) qui semblent exercer les fonctions de fermiers-généraux (*vṛttibhuj*, *vārtta*). Ces officiers commandent à des forces de police armée (*caṭabhaṭa*), qui prêtent leur concours à l’exécution des ordres. Mais la tradition, aussi forte et plus respectée qu’une charte, défend la commune contre l’envahissement du pouvoir central. Les officiers et la police du roi ne doivent pénétrer sur le territoire communal que pour lever les impôts (*kara-sādhana*), remettre des documents écrits (*lekhya-dāna*), instruire les cinq grands crimes qui relèvent directement de la justice souveraine (*pañcāparādha*)¹.

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¹ V. inf. p. 295 sq., la liste de ces cinq grands crimes.

v1.c3.s3.7

Dans un pays presque exclusivement agricole, comme l’est le Népal, et l’Inde tout entière, le principal revenu du roi est l’impôt foncier. Le principe de répartition n’est pas indiqué nettement dans les inscriptions. Au temps des Liččhavis, il semble que l’unité d’évaluation adoptée est la charrue (*gohala*), c’est-à-dire la surface qu’un paysan peut cultiver avec une paire de bœufs. L'unité monétaire qui y correspond est le karṣāpaṇa (environ 3gr,80 d'argent, d'après l'évaluation communément admise); il se divise en 16 paṇas. L'État perçoit encore deux autres impôts sur la terre : le siṃha(?)-kara et le malla-kara, qui semblent fixés l'un et l'autre à 4 paṇas de cuivre (4 × 9gr 1/2 environ) par « charrue ». Le roi reçoit en outre une part (bhāga) des récoltes (le 1/6, le 1/8, le 1/12, selon les codes); il perçoit une taxe sur les objets de luxe (bhoga), sur l'or (hiraṇya). C'est là l'ensemble des trois impôts (trikara). Enfin le village est tenu à la prestation annuelle de certaines corvées, par exemple, il doit fournir des porteurs pour le transport au Tibet (Bhoṭṭa-viṣṭi).

v1.c3.s3.8

La royauté n'est pas attachée à ces privilèges avec une jalousie intraitable ; elle les aliène à l'occasion, au profit d'une divinité ou d'un temple, ou même en échange d'autres obligations. La plupart de nos inscriptions enregistrent des transactions de ce genre. Le formulaire définit d'une manière expressive les rapports du roi avec les communes; c'est le régime paternel, tempéré de despotisme, que l'Orient en général a connu et pratiqué. Le roi adresse directement son édit « aux maîtres de maison du village, en suivant l'ordre de préséance »; il s'informe de leur santé et ne manque pas de les avertir qu'il est bien portant lui-même. Le plus souvent, le roi désigne, pour veiller à l'exécution de sa volonté, un missus dominicus (dūtaka) choisi parmi les principaux fonctionnaires; c'est même, dans un grand nombre de cas, l'héritier présomptif (yuvarāja) qui est investi du mandat royal.

v1.c3.s3.9

A travers toutes les transformations, la commune atteste sa vitalité persistante; les groupements où elle entre, de gré ou de force, se disloquent au hasard des événements; elle survit toujours. Quand la prospérité croissante du Népal fait éclore de grandes villes, qui absorbent dans leurs murs des communes autrefois séparées, les villes nouvelles continuent à former une agglomération de petits états ; dès que le pouvoir central s'affaiblit, la ville se dissout en quartiers, en îlots indépendants. Pendant tout le moyen âge, Katmandou est partagé entre douze rois ; l'autre capitale, Patan, a autant de rois que de tols (îlots de maisons). L'empire Népalais se reconstitue un instant avec Yakṣa Malla, au xvᵉ siècle ; après lui, la vallée est découpée en trois royaumes qui se jalousent, se taquinent et se combattent jusqu'à l'arrivée des Gourkhas.

v1.c3.s3.10

Même sous le régime des Mallas, qui se flattent d'être une dynastie régulière, la transmission du pouvoir ne va pas parfois sans heurts. Vers l'an 1600, le peuple de Katmandou, fatigué des débauches du roi Sadâ Çiva, le chasse du trône et du royaume à coups de triques. Quelques années avant la conquête Gourkha, les six notables citoyens (pradhânas) de Patan font crever les yeux au roi Râjya Prakâça, refusent d'ouvrir les portes de la ville au roi Jaya Prakâça sorti en promenade, et exécutent de leurs propres mains le roi Viçvajit. En cas de vacance accidentelle ou de déshérence, les procédés en usage varient. Quand la lignée d'Amçu varman se trouve éteinte, à la fin du viiiᵉ siècle, les Thâkuris de Nayakot passent la montagne, descendent au Népal, et ils élisent un d'entre eux pour roi. C'est un droit qui semble leur être dévolu comme au clan le plus noble et le plus pur du pays. Après l'invasion de Mukunda Sena vers le xiiiᵉ siècle, quand le pays bouleversé succombe à la guerre, à la peste, à l'anarchie, les Thâkuris de Nayakot reparaissent ; les petits rois qui se partagent alors les villes et les villages du pays sont tous des membres de ce clan. A Katmandou, quand Sadâ Çiva est expulsé, « le peuple » lui désigne un successeur. A Patan, le choix du roi semble appartenir aux notables (pradhânas), qui représentent la noblesse.

v1.c3.s3.11

Les énormes lacunes de l'épigraphie, qu'aucun autre document ne vient compenser, empêchent de suivre l'histoire des institutions au moyen âge. Les inscriptions ne reprennent qu'avec la dynastie des Mallas, nombreuses il est vrai pour la période la plus récente, mais bourrées de littérature prétentieuse et presque vides de faits. Le sanscrit n'est plus qu'une langue d'école, propre à composer des centons ou des pastiches ; les données réelles et positives s'expriment dans la langue indigène, la névari, et l'étude de l'épigraphie en névari reste encore à créer. Il faut arriver à la période Gourkha pour retrouver des documents utiles.

v1.c3.s3.12

La conquête Gourkha bouleverse le régime traditionnel du Népal. Les nouveaux maîtres du pays, jaloux de leur autorité, n'entendent la partager avec personne ; ils brisent toutes les résistances, absorbent les principautés et les baronies et substituent au morcellement ancien un gouvernement fort, résolument centralisé. Il est difficile d'en étudier le fonctionnement exact et détaillé, j'ai déjà dit les raisons qui s'y opposent.

v1.c3.s3.13

L'indépendance jalouse et soupçonneuse des Gourkhas s'inquiète et s'effarouche de la moindre indiscrétion ; la curiosité du voyageur, qui prend si facilement en Europe un air d'espionnage, ne s'en distingue pas au Népal. Chacun s'y croit volontiers responsable des ressorts de l'État ; on tient pour un devoir de les soustraire aux regards profanes, ou malveillants, c'est tout un. Les réponses aux questions posées s'enveloppent de réticences, ou n'abondent que pour induire en erreur. Le plus prudent est encore de réunir les informations obtenues par ceux que leur situation ou leurs ressources mettaient en état de s'instruire et d'observer, Kirkpatrick, Hamilton, Hodgson, Cavenagh, Wright. Aucun d'eux, il est vrai, n'a tracé un tableau d'ensemble, et les données qu'on leur emprunte, si on les met bout à bout, deviennent inexactes ou contradictoires, puisqu’elles se rapportent à des périodes bien différentes, depuis la régence de Bahâdur Sâh jusqu’à la dictature de Jang Bahâdur. La description que j’entreprends sera donc forcément sujette à caution sur plus d’un point.

v1.c3.s3.14

La royauté est héréditaire. Le roi est le descendant légitime de Prithi Narayan et des anciens rois de Gourkha. Il porte le titre de *Mahârâjâdhirâja* « roi au-dessus des grands rois » réduit dans l’usage courant à la forme *Dhirâj*. En principe il possède le pouvoir absolu. Cependant la tradition confère un droit de remontrance à trente-six chefs de clans, dénommés *Thargars* (habitants de nids) ; ces clans qui se prétendent les uns *kṣatriyas*, les autres *brahmaniques*, ont leurs fiefs situés dans le domaine patrimonial de Prithi Narayan. C’est entre eux que le gouvernement doit répartir les principaux emplois, mais tous n’ont pas des droits égaux ; ils forment une hiérarchie à trois degrés ; le groupe le plus élevé en dignité comprend six familles qui reçoivent à raison de leur nombre le nom de *Chattra*. Les *Chattras* ont une sorte de droit de préférence pour les premiers emplois du royaume. Au temps de Kirkpatrick, les *Thargars* passaient pour les défenseurs autorisés des intérêts dynastiques ; s’ils croyaient ces intérêts en danger, leur droit et leur devoir allaient jusqu’à renverser le prince régnant pour lui donner un successeur plus digne. Les clans les plus puissants des *Chattras* à l’époque d’Hamilton étaient les Panrés (*Pâṇḍe*) et les Viçvanaths (*Viçvanâtha*). Mais l’autorité réelle des *Thargars* a disparu depuis longtemps, avec l’autorité réelle des rois. En 1843 quand les intrigues du roi, du prince héritier et de la reine semblaient précipiter l’État à sa ruine, les chefs et les officiers de l’armée prirent l’initiative de la *Pétition des Droits* qui fut signée par les ministres, les officiers et les corporations municipales de la vallée et portée au palais par une immense délégation. Le roi

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Temple de Mahâbuddha à Patan (cf. p. 195). Détail. Angle du premier étage.

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accueillit et signa la charte qu'on lui apportait et qui garantissait à tous les sujets de la couronne leurs droits élémentaires trop souvent violés.

v1.c3.s3.17

En fait, le roi n'est plus aujourd'hui qu'une sorte d'entité, de fiction nominale, le seul représentant du pays reconnu par les puissances étrangères. Son cachet rouge (*lâl mohar*) est nécessaire pour donner une valeur officielle aux instruments diplomatiques ; mais son action est nulle. Depuis le fils et le successeur de Prithi Narayan, une implacable fatalité porte sur le trône ou des enfants en bas âge ou des princes émasculés déjà par une débauche précoce ; cloîtrés dans leur palais par le parti au pouvoir, ils sont rigoureusement tenus à l'écart de la vie réelle et des affaires publiques. Leurs rares sorties, quand elles leur sont permises, sont surveillées par des agents sûrs qui ne laissent approcher personne et qui leur multiplient les ennuis, sous prétexte de vains et vagues dangers, pour les amener à se confiner spontanément en reclus par persuasion.

v1.c3.s3.18

C'est qu'un réveil du roi, durât-il un seul instant, peut anéantir le parti le plus solidement campé au pouvoir. Le Népal est, tous les ans, à la veille d'une révolution légale. Tous les emplois sont annuels ; depuis le premier ministre jusqu'au plus humble soldat, tous attendent la *paijñî* ou *pañjanî* qui doit les confirmer ou les rejeter brutalement du service de l'État. Cette cérémonie qui accompagne périodiquement la fête du Daçârha (ou Dasâin, en septembre-octobre) suppose au préalable une délégation initiale des pouvoirs royaux. Le Grand Conseil est d'abord constitué, comme une émanation immédiate de l'autorité royale ; et c'est lui qui passe en revue la conduite des fonctionnaires, prononce sur leur sort, distribue les récompenses et les châtiments. Le parti prépondérant à l'heure de la *paijñî* est donc en droit et en état de faire table rase ; il est libre de peupler exclusivement tous les emplois de ses seules créatures, et il ne s'en fait pas faute.

v1.c3.s3.19

Sous les premiers successeurs de Prithi Narayan, le Grand Conseil, appelé Bharadar, comprenait douze membres : un Chautra ou Chautariya, quatre Kâjis, quatre Sirdars, deux Khardars, un Kapardar. Le Chautra ou Chautariya était un parent du roi qui faisait fonction de premier ministre, et spécialement de contrôleur général. C'est à lui qu'étaient transmises toutes les communications, écrites ou verbales, touchant la conduite du personnel civil et militaire. Les quatre Kâjis n'avaient pas d'attribution particulière ; ils recevaient une délégation générale du roi pour intervenir ou agir dans tous les cas où ils le jugeaient nécessaire, en guerre comme en paix. Comme emblème de leur puissance, ils gardaient le sceau royal. Les Sirdars, à la différence des Chautras et des Kâjis, pouvaient être choisis sans acception de naissance ; ils exerçaient les grands commandements militaires. Les Khardars étaient les secrétaires d'État, chargés de la correspondance et de la chancellerie. Le Kapardar était le ministre de la maison du roi.

v1.c3.s3.20

Cette organisation du Bharadar a disparu depuis longtemps. Les pouvoirs successivement confiés à Damodar Panre, à Bhim Sen, à Jang Bahadur ont fait du premier ministre un dictateur. D'une pañjanî à l'autre, il est maître absolu. Depuis 1856, il a droit au titre de mahârâja, et c'est sous ce nom qu'il est communément désigné. Le mahârâja est le chef d'un immense syndicat d'intérêts qui englobe sa famille, sa clientèle, ses protégés les plus humbles et les plus lointains. Il a tous les pouvoirs, civils et militaires ; il commande l'armée, il rend la justice ; il distribue les emplois. Il lui faut tenir tête aux partis adverses, qui attendent toujours l'heure de la revanche, aux ambitions rivales qui se déchaînent même dans sa propre famille, enfin aux intrigues de harem engagées autour du roi, et qui ont pour enjeu le pouvoir suprême. Pour se prémunir contre tant d'ennemis, le mahârâja choisit les femmes du roi dans les familles les plus sûres, en particulier dans ses propres filles comme faisait Jang Bahadur; et à chaque pañjanî il n'appelle aux emplois publics que les serviteurs les plus dévoués.

v1.c3.s3.21

Chez les Gourkhas, le service de l'État se confond à peu près avec le service militaire. Le métier des armes est la seule profession digne d'un véritable Gourkha; artisans, commerçants, paysans sont le bétail humain qui sert à faire vivre l'armée. A part les Névars, toujours suspects et tenus à l'écart, l'armée est ouverte à toutes les castes. Aussi chaque année, à la pañjanî, les postulants ne manquent pas et le choix est aisé. En principe, tout sujet népalais doit un an de service militaire au roi; mais le nombre d'hommes obtenu serait supérieur aux besoins; en outre, le système du recrutement au choix offre plus de garantie au pouvoir. Pendant son année de service, le soldat ou l'officier touche une solde qui n'est pas réglée en espèces, mais payée par une concession de terrain (jagir); un simple soldat de dernière classe reçoit un jagir de 100 roupies; un capitaine de première classe, un jagir de 4 000 roupies. Les grades supérieurs sont réservés aux parents du mahârâja; ses frères, ses fils, ses neveux sont colonels, lieutenants généraux, généraux, commandants en chef, sans aucune considération d'âge ou de mérite; ils touchent à ces titres des émoluments élevés, et de plus un cadeau régulier qui leur est dû par tous leurs subordonnés.

v1.c3.s3.22

Le nombre des hommes en service régulier est évalué à 25 000 ou 30 000; mais il est facile, en cas de besoin, de doubler immédiatement ce chiffre par l'appel des hommes exercés mis en congé (dâkria) après une année de service. En 1854, le Népal mit sur pied pour la campagne du Tibet 27 000 hommes de l'armée régulière, 29 000 coolies armés, et 390 000 porteurs de bagages.

v1.c3.s3.23

Les hommes étaient autrefois versés pêle-mêle dans les régiments, sans distinction d'origine ; mais Jang Bahadur a inauguré le système des bataillons homogènes, Rajpoutes, Gurungs, Magars, Kirâts, etc. Les régiments sont désignés par le nom d'une divinité ou d'un soldat illustre. La tenue de service consiste en général dans une tunique de coton bleue et un pyjama de la même couleur ; la grande tenue, dans une tunique de drap rouge et un pantalon foncé avec une bande rouge. Comme coiffure, un bonnet collant qui emboîte le crâne ; on roule à l'entour un turban très serré qui porte, piquée à la manière de nos pompons, une plaque d'argent, circulaire, ovale, en croissant, selon les régiments ; les sous-officiers y ajoutent une chaînette, et les officiers des joyaux et des plumes selon leur rang. La coiffure du mahârâja, tout ornée de perles en pendeloques, passe pour valoir plus de 300 000 francs. Les fusils sont des Enfield ou des Martini-Henry fabriqués dans les arsenaux népalais ou d'origine européenne, et introduits au Népal par contrebande. Tous les soldats sont en outre armés du couteau national, le Kukhri. L'artillerie est nombreuse ; les canons sont fabriqués à la machine à l'arsenal de Katmandou. Cavenagh prétend que le Népal doit ses connaissances techniques en artillerie à des officiers français engagés sous main par le gouvernement. Patan et Bhatgaon sont chacun le siège d'une division ; Bhatgaon possède un arsenal, comme Katmandou. La cavalerie se réduit à une poignée de Pathans (Afghans) au service du mahârâja.

v1.c3.s3.24

Les auteurs anglais signalent comme les faiblesses essentielles de l'armée gourkha l'absence d'intendance, la défectuosité des fusils et des canons, la mauvaise préparation de la poudre, le caractère puéril des exercices, empruntés à l'armée anglaise, mais traités seulement comme une parade de revue, sans aucune application pratique, enfin et surtout la déplorable insuffisance du haut commandement. Mais tous rendent hommage à la vaillance des soldats, à leur endurance, à leur héroïsme, attestés par tant de combats; sur leur propre sol, bien commandés, ils seraient invincibles. Sans accumuler les témoignages rendus à leur valeur par les meilleurs juges, il suffit de constater que le gouvernement anglo-indien a tenu à s'assurer leurs services. L'armée de l'Inde compte actuellement 15 régiments de Gourkhas, qui forment un total de 14 000 hommes. Hodgson dès 1832 signalait dans un rapport célèbre quel parti le gouvernement de l'Inde pourrait tirer de ces précieuses recrues : confinées dans le Népal, sans emploi, sans profit, les tribus militaires ne pouvaient manquer de provoquer une explosion; admises dans l'armée indienne, sous la conduite d'officiers anglais, elles trouveraient aisément l'occasion de satisfaire leurs goûts belliqueux au profit de l'Angleterre.

v1.c3.s3.25

Il fallut dix-huit ans à Hodgson pour triompher des esprits timorés qui refusaient de croire au loyalisme des Gourkhas; en 1850, lord Dalhousie autorisa la formation de trois régiments. Et depuis « pendant un quart de siècle, partout où les troupes de l'Inde ont dû frapper un grand coup, partout où il y a eu de l'honneur à gagner, les régiments gourkhas ont paru en première ligne¹ ! » Tout récemment encore, le contingent gourkha a figuré brillamment parmi les troupes de l'expédition de Chine.

v1.c3.s3.26

¹ W. H. HUNTER, Life of B. H. Hodgson, p. 259 (où se trouve une note sur le développement des régiments gourkhas dans l'armée anglo-indienne, établie d'après les données officielles).

v1.c3.s3.27

Les fonctions civiles se réduisent à peu de chose : le gouvernement des provinces est attribué, naturellement, aux parents du mahârâja qui exercent à la fois les pouvoirs civils et militaires. Les percepteurs d'impôts « soubahs » sont en général des fermiers généraux qui traitent directement avec l’État. Les principales fonctions civiles sont les fonctions judiciaires.

v1.c3.s3.28

Le directeur spirituel du roi, le Râjya guru (Râjguru) connaît de toutes les infractions qui entraînent une impunité légale ou religieuse, prononce les peines et reçoit une partie des amendes, à titre de Dharmâdhikârî « Préfet de la Loi ». Si l’affaire concerne des Çivaites ou des Hindouistes, il se réfère au « Çâstra », c’est-à-dire aux ouvrages de date tardive qui prétendent se fonder sur les codès anciens : Manu, Yâjñavalkya, etc.; s’il s’agit de Névars ou de Tibétains, il suit les coutumes établies au temps de Jaya Sthiti Malla (xve siècle).

v1.c3.s3.29

Quatre tribunaux jugent à Katmandou les affaires civiles et criminelles : le Kôt Linga exerce la plus haute juridiction. Des cours annexes tranchent les questions de solde militaire ou les procès d’immeubles. Chacune des cours est présidée par un ditha qui n’est pas un légiste de métier, mais qui se recommande par son honorabilité. Il est assisté de deux bičâris (vičârin) qui sont censés au courant des lois et des coutumes, et qui procèdent aux enquêtes, aux interrogatoires, à toutes les formalités nécessaires. Le ditha rend ensuite son verdict; mais le condamné peut toujours en appeler au roi, c’est-à-dire en fait au mahârâja, qui prononce en dernier ressort, ou qui désigne une commission spéciale chargée d’instruire l’affaire et de présenter un rapport. La justice a le grand mérite d’être expéditive. Il n’y a pas d’action publique. Le plaignant se présente au tribunal, porte sa plainte; des soldats vont ensuite quérir l’accusé à son domicile. Les parties discutent à leur aise en présence des juges, sans intervention d’avocats, citent leurs témoins, fournissent leurs preuves. L’aveu de l’accusé est nécessaire pour aboutir à une condamnation; si, malgré des charges écrasantes, il s’obstine à nier, les juges recourent à des menaces, et même à des violences positives : bastonnade, fouet, etc. Si tous les moyens échouent, le prisonnier reste confiné dans une sorte d'emprisonnement préventif à perpétuité.

v1.c3.s3.30

Sur la demande des parties, la cour peut transmettre l'affaire à une assemblée de simples particuliers choisis par le demandeur et le défendeur, et où l'État peut se faire représenter; c'est le Pañčayat. Le Pañčayat est une juridiction de conciliation qui ne dispose d'aucun moyen de coercition et qui se contente de donner un avis à la cour; encore cet avis doit-il être exprimé à l'unanimité. Les membres du pañčayat doivent être choisis dans cinq clans gourkhas ou cinq clans névars exactement spécifiés, selon que l'affaire concerne des Gourkhas ou des Névars.

v1.c3.s3.31

Enfin, si le procès présente des difficultés insolubles, ou si les parties en expriment le désir, avec l'assentiment préalable du roi, il est procédé à l'épreuve par l'eau. Les noms des parties respectives sont tracés sur deux morceaux de papier qu'on roule en balles et qu'on adore (pûjâ). Chacune des parties verse un droit d'une roupie. Les balles sont alors attachées à des tiges de roseau. Nouveau versement de deux annas. Les tiges sont remises à deux sergents de la cour qui les portent à l'Étang de la Reine (Rânî pokhrî); un bičâri, un brahmane et les parties les accompagnent, ainsi que deux individus de caste infime (Čamakallak ou Čamâr). En arrivant à l'étang, le bičâri engage encore les parties à chercher d'autres moyens avant de recourir à l'ordalie. Si les parties s'obstinent à réclamer l'épreuve, les deux sergents, portant chacun une tige, vont l'un à l'Est, l'autre à l'Ouest de l'étang, et pénètrent dans l'eau jusqu'à mi-jambe. A leur tour, le brahmane, les parties, les Čamârs entrent un peu dans l'eau ; le brahmane adore Varuṇa au nom des parties et récite un texte sacré qui fait appel à Sûrya (soleil), Čandra (lune), Varuṇa (dieu des Eaux) et Yama (dieu des Morts), lesquels lisent la pensée des vivants. Le rite achevé, le brahmane marque au front les Čamârs et leur dit : « Que le champion de la vérité triomphe, et que le champion de la fausseté perde ! » Alors le brahmane et les parties se retirent de l’eau, et les Čamârs vont chacun séparément à la place où se dresse une des tiges; ils entrent dans l’eau profonde, et à un signal plongent tous deux en même temps. Le premier qui sort, on détruit aussitôt la tige et la balle le plus proches de lui. On rapporte l’autre tige, on ouvre la balle, et on lit le nom; c’est le nom du gagnant. Gagnant et perdant ont encore à payer l’un et l’autre une série de taxes¹.

v1.c3.s3.32

¹ Surtout d’après HODGSON : *Some account of the systems of law and police as recognised in the state of Nepal*, paru d’abord dans les *Selections from the Records of Bengal*, nº XI, republié dans les *Miscellaneous Essays relating to Indian subjects*, vol. II (Trübner’s Oriental Series, 1880), p. 211-250.

v1.c3.s3.33

La pratique des ordalies a été introduite ou du moins multipliée par les Gourkhas, amateurs de solutions nettes, et de plus superstitieux. L’ancienne jurisprudence se contentait de déférer le serment, sur le Harivamça pour les Hindous, sur la Pañca-rakṣâ pour les Bouddhistes, ou plutôt sous ces livres, car on mettait le texte sacré sur la tête de la personne qui jurait.

v1.c3.s3.34

En dehors de Katmandou, à Bhatgaon, à Patan, dans les provinces siègent des juges de rang inférieur qui sont considérés comme les délégués des bičâris et des dithas de la capitale. Mais, quelle que soit leur compétence, il est cinq crimes qui leur échappent et qui appartiennent exclusivement à la juridiction immédiate du roi; c’est ce qu’on appelle, d’un terme indo-arabe, les pañč khât, et ce que les inscriptions anciennes dénomment pañčâparâdha : le meurtre d’un brahmane (brahma hatyâ); le meurtre d’une vache (*go hatyâ*); le meurtre d’une femme (*strî hatyâ*); le meurtre d’un enfant (*bâla hatyâ*); les fautes qui entraînent la perte de caste (*patki*: anciennement, *mahâ pâtaka*)¹.

v1.c3.s3.35

¹ La liste de Kirkpatrick est différente : *Gohatyâ*; *strîhatyâ*; *âtma hatyâ*, « mutilation personnelle avec intention magique » ; *para hatyâ*, « mutilation d’autrui » ; *toona ou kool*, « sorcellerie ». — Le munshi de Wright donne p. 189, n. 1, une liste pareille à Hodgson,. mais disposée dans un ordre différent : *brahma°, strî°, bâla°, sagotra°, go°*. Le quatrième, meurtre d’une personne du même clan, tient la place du *patki* de Hodgson.

v1.c3.s3.36

L’ancienne liste des peines s’ouvrait par cinq grands châtiments : confiscation des biens, bannissement de la famille; dégradation de la famille remise entre les mains des tribus les plus viles; mutilation; décapitation. Les Gourkhas y avaient ajouté la pendaison et l’écorchement à vif. Pour les femmes, on leur coupait communément le nez. L’auteur d’un vol important avait la main coupée; en cas de récidive, on coupait l’autre. Jang Bahadur a adouci ce code barbare : seuls le meurtre d’un homme ou d’une vache sont punis de la peine capitale. La plupart des crimes et délits sont punis de l’amende, au profit des juges et de l’État.

v1.c3.s3.37

Pour soutenir les lourdes charges d’un État militaire, le Népal dispose de revenus bien modestes. En 1792, Kirkpatrick évaluait les revenus à 25 ou 30 lakhs (centaines de mille) de roupies : 3 ou 4 lakhs fournis par les douanes, les droits sur le sel, le tabac, le poivre, la noix de bétel et la vente des éléphants du Téraï; 7 ou 8 lakhs, par le monnayage; 15 à 18 lakhs, par les monopoles (sel, salpêtre), les mines de cuivre et de fer, et les impôts fonciers. Avant l’invasion gourkha les revenus étaient supérieurs, car le cuivre du Népal n’était pas encore chassé des marchés de l’Hindoustan par le cuivre d’Europe; le Tibet exportait au Népal des quantités d’or et d’argent qui retournaient au Tibet en espèces monnayées, laissant aux Mallas un profit considérable. En 1875, le Dr. Wright évalue les revenus à 96 lakhs de roupies (environ 2 millions et demi de francs), fournis principalement par l'impôt foncier, les douanes, le produit des forêts de çâlas (bois de tek) du Téraï, et les monopoles d'État (sel, tabac, ivoire, bois de construction).

v1.c3.s3.38

Le système ingénieux des jagirs annuels permet aux Gourkhas de compenser l'insuffisance du numéraire. Comme la solde de l'armée, les traitements civils sont payés en concessions de terrains. Chaque année, à la pañjanî, le roi comme propriétaire absolu du sol octroie aux serviteurs qu'il engage ou qu'il maintient un fief dont la valeur et l'étendue varient naturellement avec l'importance de la fonction ; l'année écoulée, le fief retourne au roi qui en dispose de nouveau à son gré. Ces fiefs portent le nom persan de jagirs, et les concessionnaires sont appelés jagirdars. Le gouvernement évite autant que possible de laisser plus d'un an le même jagirdar en possession de son fief, afin de mieux marquer le caractère provisoire de la concession, d'empêcher l'attachement de l'individu au sol et de rappeler la toute-puissance du roi. La plupart du temps, les traitements sont payés exclusivement en jagirs ; dans certains cas, le trésor verse un complément en numéraire. Le jagir ne remplace pas seulement les traitements; il tient aussi lieu de pension. Les veuves, les orphelins des serviteurs de l'État reçoivent des jagirs, répartis avec la plus sévère équité. Le jagir peut se borner à un champ, où comprendre une ville entière. La ville de Sankou, au N.-E. de la vallée, est le jagir de la première reine (mahâ rânî) ; au temps d'Hamilton, le revenu en était estimé à 4 000 roupies.

v1.c3.s3.39

Au jagir peuvent encore s'ajouter des sources de revenus supplémentaires. Les officiers reçoivent une commission royale qui les autorise à administrer la justice et à infliger des amendes jusqu'à concurrence de 100 roupies aux paysans établis sur leurs terres ; la tentation est trop forte pour qu'elle ne fasse pas tort à la stricte justice. Mais les appels des victimes au mahârâja provoquent de temps en temps des disgrâces éclatantes qui rappellent au devoir les cupidités surexcitées. Les juges, de même, touchent conjointement avec l'État des droits fixes sur les affaires et sur les opérations judiciaires. D'après Kirkpatrick, le Chautra ou Chautariya (premier ministre) touchait, outre son jagir, un droit de huit annas sur chaque champ de riz, les terres des Thargars et des soldats exceptées ; les Kâjis se partageaient un droit d'une roupie par champ ; les quatre Sirdars recevaient chacun deux annas par champ ; les deux Khardars touchaient également deux annas chacun par champ ; le surintendant de la monnaie percevait pour son compte un droit énorme de 7 tôlas d'or sur chaque marchand népalais établi au Tibet et qui rentrait au pays. Hamilton indique une autre répartition : le chef de l'État recevait les deux tiers du revenu ; le tiers restant était partagé entre les grands officiers ; le Chautariya en avait un cinquième ; autant, le Kâji ; autant, le fils aîné du roi ; autant, la première reine, si elle avait des enfants ; le dernier cinquième de cette tierce portion allait aux sirdars, au conseiller (jethabudhâ), au secrétaire. Le dharmâdhikârî continue à percevoir les amendes qu'il prononce dans les questions de pureté légale.

v1.c3.s3.40

La répartition des jagirs, pour être équitable, suppose un cadastre bien établi. Et de fait les Mallas ont transmis aux Gourkhas « un admirable système de cadastre, qui pourrait faire honneur au gouvernement britannique de l'Inde¹ ». C'est à Jaya Sthiti Malla que la tradition attribue ce grand travail. Les terrains furent alors divisés en quatre classes, et leur valeur fut déterminée par le nombre de Karkhas ou de ropnîs qu'ils contenaient. Pour la quatrième classe, la ropnî était de 125 hâths (coudées) en circonférence; pour la troisième classe, de 112 hâths; pour la seconde, de 109; pour la première 95. La longueur du hâth fut fixée à 24 fois la longueur de la première phalange du poucè. La perche d'arpenteur était auparavant longue de 10 ½ hâths; Jaya Sthiti Malla la réduisit à 7 ½ hâths. On fit une opération analogue sur les terrains construits ou à construire; on les divisa en trois classes, selon qu'ils étaient situés au centre de la ville, ou dans une rue, ou dans une ruelle. Le khâ fut adopté comme unité de mesure. Pour les terrains de première classe, le khâ avait 85 hâths en circonférence; pour la seconde classe, 95; pour la troisième, 101. Les arpenteurs de cultures formèrent la caste des Kṣetra kâras; les arpenteurs de terrains à bâtir, la caste des Takṣa kâras.

v1.c3.s3.41

¹ HODGSON, Journ. Roy. As. Soc. Bengal XVII (1848), p. 229, n.

v1.c3.s3.42

Ainsi l'unité de mesure n'est pas une unité de superficie, mais une unité de valeur. En fait les prix assignés aux quatre catégories de terrains de culture variaient pour la même superficie, selon les classes, comme 1 : 0,87 : 0,83 : 0,76; pour les terrains bâtis ou à bâtir, comme 1 : 0,89 : 0,84. La réduction de la perche d'arpentage de 10 ½ coudées à 7 ½ coudées prouve que depuis l'institution de cette mesure jusqu'à Jaya Sthiti Malla, la valeur des terrains avait augmenté du quart (10 ½ : 7 ½ = 1,4 : 1). Vers 1792, Bahâdur Sâh, régent sous la minorité de Raṇa Bahâdur,[*] donna l'ordre de dresser un nouveau cadastre; on en tint les résultats secrets; mais le peuple, à qui une opération de ce genre est toujours suspecte, ne manqua pas d'attribuer la soudaine disgrâce du régent, en 1795, au péché qu'il avait commis « de vouloir mesurer les limites de la terre ». Bahâdur Sâh s'était contenté d'appliquer la méthode des Mallas; la valeur des terrains était de même estimée en ropnîs; vingt-cinq ropnîs en moyenne faisaient un champ, *khet*(*kṣetra*)¹. Dans les bons terrains, on faisait usage d'une perche longue de 7 ½ coudées ; c'était la perche de Jaya Sthiti Malla ; dans les mauvais terrains, la perche avait une longueur de 9 ½ coudées. La même estimation, dans les terrains de la seconde catégorie, supposait donc une superficie d'un quart en plus.

v1.c3.s3.43

∗ [*]: Note de bas de page non visible sur cette image.

v1.c3.s3.44

¹ Réduit plus tard à 20 *ropnis* dans la vallée du Népal. CAMPBELL, Notes..., p. 75.

v1.c3.s3.45

Le champ, *khet*, est l'unité de paiement en usage dans les concessions de *jagirs*. Un *khet* est un terrain de première qualité, bien arrosé par des sources ou des ruisseaux, avec un sol riche, et qui donne pour un travail moyen tous les grains de qualité supérieure. Les terrains à *khet* sont surtout situés dans les vallées ; mais il s'en trouve aussi sur les plateaux. La moyenne de rendement du *khet*, pris comme unité de valeur, est de 100 *muris* de riz en balle (près de 7000 kilogrammes) estimés environ 150 roupies ; la superficie en varie naturellement avec la qualité de la terre.

v1.c3.s3.46

Le concessionnaire du *jagir*, le *jagirdar*, est libre d'exploiter par lui-même le terrain qui lui est octroyé ; mais en général ses occupations et son goût l'en détournent également. Il le confie à un métayer qui lui paie la moitié du produit, et qui lui verse de plus un droit de deux ou trois roupies par *khet*. Le *jagir* peut comprendre, outre des *khets*, des terrains de la catégorie *kohrya* ou *barhi*, c'est-à-dire qui ne sont arrosés ni par des sources ni par des cours d'eau. Un pareil terrain exige beaucoup de travail et rend peu ; on n'y peut faire venir que des grains médiocres, bons tout juste pour le fermier ou pour les basses castes. Le métayer du *jagirdar* ne lui paie sur ces terrains qu'un droit proportionnel au nombre des labours.

v1.c3.s3.47

En outre des *jagirs* annuels, certains terrains (*birtás*) sont concédés en donation perpétuelle, mais rarement, et presque exclusivement à des brahmanes, soit que le roi veuille effacer par une œuvre pie un péché commis, soit qu'il veuille simplement récompenser un dévot ou un savant d'élite ; dans le premier cas, le terrain ne peut plus faire retour à la couronne, et s'il tombe en déshérence, il est attribué au temple de Paçupati ou de Changu Narayan ; dans le second cas, la couronne le reprend en l'absence d'héritiers. La cérémonie de donation est exactement conforme au type traditionnel : on apporte au roi une motte de terre prise sur le terrain concédé, le roi l'arrose, y mêle de l'herbe sacrée (kuça) et du sésame, tandis qu'un prêtre prononce des formules, et il la remet au donataire qui reçoit aussi le plus souvent une charte gravée sur cuivre (tâmra pattra). Les terrains ainsi concédés sont nommés kuça-birtâs ; ils sont libres de charges, aliénables et héréditaires ; mais certains crimes entraînent la déchéance. Il est des kuça-birtâs qui remontent au règne des Mallas et que les Gourkhas ont confirmés par l'apposition du sceau rouge, moyennant un droit proportionnel. Du reste le bénéficiaire d'un pareil don ne manque pas à l'occasion d'assurer à son titre de propriété une garantie de plus en offrant au roi un présent convenable ; la formalité est presque de règle à l'avènement d'un nouveau roi. Quelques Névars ont obtenu, par une faveur exceptionnelle des rois gourkhas, d'être confirmés dans la possession de terrains concédés par les Mallas aux mêmes conditions que les kuça-birtâs ; mais la confirmation doit en ce cas être renouvelée à chaque avènement, et contre le versement d'un droit élevé.

v1.c3.s3.48

Les domaines immédiats de la couronne, dispersés dans tout le royaume, sont les uns affermés à des métayers, les autres exploités directement ; le travail est fourni par des réquisitions et des corvées imposées aux paysans des environs. Le produit du métayage sert à la consommation de la cour; le surplus est distribué aux religieux mendiants.

v1.c3.s3.49

L'agriculture¹, les métiers et le commerce du Népal sont tout entiers aux mains des Névars. Il n'y a pas de Gourkha qui cultive ; il n'y a pas de Névar qui ne cultive pas. Outre la classe rurale des Jyâpus, les artisans et les marchands établis en ville ont tous un lopin de terre qu'ils exploitent personnellement. Le goût des Névars pour la culture, combiné avec les besoins d'une population prodigieusement dense, a su tirer un parti magnifique des ressources naturelles de la vallée. Les indigènes répartissent les terrains de culture en deux catégories, tout à fait indépendantes de la richesse propre du sol : la première comprend tous les terrains situés à proximité d'une rivière ou d'un cours d'eau, par conséquent sûrs d'être inondés à la saison des pluies et susceptibles d'être irrigués dans la saison sèche ; la seconde comprend les terrains qui n'offrent pas par leur situation la même sécurité ni la même commodité. Les ruisseaux qui descendent sur les flancs des montagnes sont captés à tous les étages de leur course, et contraints de partager leurs eaux entre les menus canaux d'irrigation. Grâce à ce système, la culture du riz, qui est par excellence la culture du pays, a pu escalader les pentes; les hauteurs qui encadrent le fond de la vallée présentent l'aspect d'un amphithéâtre énorme taillé en gradins réguliers. La patience et l'ingéniosité des habitants ont multiplié les terrasses bordées de petites levées en terre battue pour retenir les eaux précieuses. Dès les premiers siècles de l'histoire népalaise, les inscriptions montrent le développement des canaux d'irrigation (tilamaka) réglementés par des chartes royales. Une inscription plus tardive et datée du XVIIe siècle, sous le règne de Jitāmitra Malla, vaut d'être rapportée pour la précision des détails ; le texte en est inséré dans la Vamçāvalī bouddhique : « Les inspecteurs du canal ne donnent pas honnêtement l'eau au peuple, et c'est pourquoi le présent arrangement est pris. Au moment où on plante le riz, le peuple doit faire un canal d'irrigation, et quiconque y travaille doit après une journée de labeur venir réclamer une attestation royale, qui lui donnera droit à l'eau. Quiconque ne pourra pas produire cette attestation sera puni d'une amende maximum de 3 dâms (1 ½ anna). Les inspecteurs ne devront pas prélever de droits pour laisser prendre l'eau du canal. Le rang des individus ne sera pas pris en considération dans la distribution de l'eau, mais chacun doit recevoir sa part à son tour. Si les inspecteurs ne laissent pas chacun à son tour prendre l'eau, l'inspecteur en chef sera condamné à six mohars d'amende. » Le procédé de répartition varie; tantôt l'irrigation commence par le champ le plus rapproché du cours d'eau; tantôt, chacun à tour de rôle, a l'eau à sa disposition un nombre déterminé d'heures. Un roulement analogue s'établit pour les canaux disposés le long du même cours d'eau, à des altitudes différentes, si le débit ne suffit pas à alimenter simultanément un grand nombre de prises.

v1.c3.s3.50

¹ Sur l'agriculture au Népal, le document fondamental est toujours: A. CAMPBELL, Notes on the Agriculture and Rural Economy of the Valley of Nepaul. Compiled chiefly from verbal information and personal observation: access to authentic documents not being obtainable. Cathmandu, January 1st 1837. Publié dans les Transactions of the Agricultural and Horticultural Society of India, vol. IV, Calcutta, 1839, p. 58-175. Campbell était l'assistant de Hodgson, ce beau travail sort donc en quelque sorte de l'école de Hodgson.

v1.c3.s3.51

L'abondance de l'eau ajoute encore à la richesse inépuisable d'un sol formé d'alluvions et qui rend communément trois récoltes par an : orge, blé, ou moutarde en hiver; radis, ail ou pommes de terre au printemps, riz ou maïs à la saison des pluies. Et cependant le Névar ne dispose point de fumier (sauf les déjections humaines et certaines terres siliceuses) pour engraisser les champs. Les exigences de la culture tiennent le bétail en dehors de la vallée, soit dans les pâturages marécageux du Téraï, soit sur les alpes du haut pays. L’élevage se réduit aux canards que le Névar soigne avec tendresse, comme des auxiliaires et des pourvoyeurs ; chaque jour on les porte dans des paniers jusqu’aux champs pour y extirper la vermine de la boue, et le soir on les rapporte à la maison. En outre, leurs œufs sont très appréciés des gourmets et valent presque le double des œufs de poule. Le seul bétail qui se rencontre couramment dans la vallée consiste dans les vaches sacrées mises en liberté par des Hindous pieux ; donner la liberté à une vache passe pour un acte infiniment méritoire et pour une source de bénédictions. La loi des Gourkhas interdit de tuer ces vaches, sous peine de mort, ou même de les frapper sous peine des plus graves châtiments. Elles vont par les champs, broutant où leur plaît, et les brahmanes enseignent que leur visite est une faveur insigne. Le pauvre Névar qui les redoute défend ses récoltes par des haies de roseaux qui opposent au divin maraudage une barrière bien frêle.

v1.c3.s3.52

Le matériel agricole des Névars est assez rudimentaire ; les éléments essentiels en sont une espèce de houe qui tient lieu de pioche, de bêche et même de charrue (car le Névar ne laboure pas, il fait à la main tous les travaux) ; — et le double panier suspendu aux extrémités d’une perche qui pose sur l’épaule comme les deux plateaux au fléau de la balance, et que le Névar utilise à toutes fins.

v1.c3.s3.53

Les principales cultures de la vallée sont : d’abord le riz, en nombreuses variétés, depuis le riz transplanté jusqu’au riz des hauts plateaux qui n’a pas besoin de chaleur ni d’humidité ; le blé, cultivé surtout en vue de la distillation de l’alcool ; le maïs et le murva (sorte de millet) que la cherté croissante de la vie a introduits dans l'alimentation courante ; les diverses espèces de farineux : *urid*, *mas*, etc. ; le *phofur* (blé noir) ; la moutarde, pour l'huile qu'on en tire, ainsi que le sésame, l'ail et le radis, qui sont le pain du Névar. Au Népal, l'air sent l'ail ; on mange l'ail cru, cuit, en assaisonnement, en conserve dans l'huile, le vinaigre, le sel. Le radis n'est pas moins indispensable, ni moins diversement traité; un procédé spécial de conservation, par la fermentation dans le sol, le transforme en sinki, le régal le plus puant dont jouisse l'humanité. Enfin, la canne à sucre, et une délicieuse variété de fruits, depuis ceux de l'Inde : ananas, banane, jacquier, etc., jusqu'aux fruits de l'Europe : oranges, citrons, pommes, etc. L'année agricole se divise en cinq saisons : trois mois et demi d'hiver, à partir du 15 novembre ; deux mois de printemps à partir du 1er mars ; un mois et demi d'été à partir du 1er mai ; 3 mois de pluie, à partir du 15 juin ; 2 mois d'automne, à partir du 15 septembre.

v1.c3.s3.54

Temple de Mahenkal (Mahâ-kâla) commun aux hindouistes et aux bouddhistes, à Katmandou.

v1.c3.s3.55

Comme ouvriers, les Névars excellent dans le travail du bois et du bronze et dans l'orfèvrerie. Les voyageurs chinois admiraient dès le VIIe siècle les ciseleurs et les sculpteurs du pays. Les Mallas, artistes d'instinct et de tradition à la fois, bâtisseurs infatigables, encourageaient et maintenaient les arts nationaux; les Gourkhas indifférents les laissent se perdre. Les darbars et les temples anciens, même les maisons des simples particuliers étalent aux yeux des merveilles de goût et de fantaisie, où les influences multiples de l'Inde, du Tibet et de la Chine, se mêlent et se fondent dans une invention harmonieuse. La porte d'or du darbar de Bhatgaon, la porte de Changu Narayan sont de véritables chefs-d'œuvre. Les Névars sont également très habiles à fondre les cloches; on en montre une à Bhatgaon qui a cinq pieds de diamètre. Katmandou aussi a sa cloche monumentale. Le Népal fabrique encore un grand nombre d’idoles, tant bouddhiques que brahmaniques, qui se répandent au Nord et au Sud de l’Himalaya. A cause de leur adresse au travail des métaux, les ouvriers népalais sont très recherchés dans le monde tibétain. Le P. d’Andrada trouva en 1626 des orfèvres népalais au service du roi de Chaparangue, dans le Tibet¹. Au milieu du XIXe siècle, le P. Huc trouva établis à Lhasa un grand nombre de Névars. Il les décrit sous le nom de Pé-boun qui s’applique mieux aux gens du Bhoutan ; mais le portrait qu’il en trace, étincelant de verve et de vie, ne permet pas d’hésitation². La peinture a été cultivée avec succès au

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