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Le Nepal: etude historique d'un royaume hindou v1.c2.s3: Les documents

Le Népal: étude historique d'un royaume hindou v1.c2.s3

Language
French

Contents

Les documents

v1.c2.s3.1

I. EUROPÉENS. — II. CHINOIS ET TIBÉTAINS. — III. INDIGÈNES.

v1.c2.s3.2

L'étude des matériaux disponibles doit naturellement précéder l'étude historique du Népal; il est indispensable avant de mettre les documents en œuvre, d'en fixer la nature, la portée et la valeur. La solidité éprouvée des matériaux garantit la stabilité de l'édifice. L'examen des matériaux offre encore un autre avantage: il laisse entrevoir d'avance les traits saillants de l'histoire à étudier, et dénonce les grandes époques ou les grandes crises qui donnent naissance aux documents. Les documents sont de deux catégories: les uns, indigènes; les autres, étrangers. Si claire que semble cette division, elle ne laisse pas de créer un léger embarras. Les matériaux fournis par l'Inde peuvent être considérés soit comme des documents étrangers puisque le Népal est politiquement séparé du reste de l'Inde, soit comme des documents indigènes puisque le Népal fait régulièrement partie du monde hindou. En fait le débat serait oiseux, tant l'apport de l'Inde est insignifiant; il se borne à de rares et brèves indications, éparses au cours des siècles.

v1.c2.s3.3

La logique semble appeler en première ligne les documents indigènes, qui par leur nombre, leur étendue et leur importance forment le corps et la contexture de l'histoire népalaise. J'ai préféré cependant passer d'abord en revue les documents d'origine étrangère, issus des peuples qui sont entrés en rapport avec le Népal. Les Tibétains et les Chinois sont les premiers en date : leurs premières relations avec le Népal datent du début du VIIe siècle. Les Européens n'ont connu le Népal que très tard, après le milieu du XVIIe siècle. Je les ai néanmoins classés au premier rang, pour des raisons fort diverses. Une raison de clarté, d'abord : avant d'exposer les menus détails d'une histoire locale où rien n'est familier à l'esprit occidental, j'ai cru opportun de tracer un historique des découvertes et des recherches qui relient la période la plus récente de l'histoire népalaise à des noms et des faits connus de l'Europe. Une raison de méthode et de conscience à la fois : les matériaux dont j'ai fait usage sont, en dehors de mon apport personnel, empruntés à mes devanciers ; j'étais tenu de déclarer ce que je leur dois et de marquer nettement la part qui revient à chacun d'eux dans ce travail que j'ai conçu et tâché de réaliser comme une véritable collaboration. Le tableau de l'œuvre poursuivie au Népal depuis deux siècles et demi par les Européens sert en outre à définir l'état actuel des connaissances ; il explique, il excuse peut-être les incertitudes, les lacunes, les erreurs mêmes qui pourront être constatées dans ce livre. Le Népal n'est pas encore un domaine banal, ouvert à toutes les curiosités, librement exploré par une armée de chercheurs. Depuis le XVIIe siècle, il n'a vu passer qu'un nombre minime d'Européens, presque toujours traités en suspects, tenus à l'écart, et paralysés dans leurs recherches. Ces rares visiteurs, amenés les uns par le zèle religieux, d'autres par la politique, d'autres par le goût de l'érudition, n'ont guère songé à se contrôler entre eux. On est ainsi réduit à se fonder souvent sur un témoignage isolé. Le danger serait grave, jusqu'à rendre l'entreprise impossible, si les témoins ne s'appelaient pas Kirkpatrick, Hamilton, et par-dessus tout Hodgson.

v1.c2.s3.4

La liste des Européens qui ont visité et étudié le Népal depuis le xviiᵉ siècle illustre et confirme par un nouvel exemple l'idée qui a inspiré ce livre et qui le pénètre : de même que l'enchaînement des faits au Népal reproduit, sur une échelle restreinte, la succession des grands phénomènes de l'histoire hindoue, le défilé des personnages qui passent au Népal réfléchit les mouvements et les transformations de l'Europe, de Louis XIV au xxᵉ siècle ; ainsi, pour emprunter à l'Inde une de ses comparaisons classiques, une flaque d'eau mire le soleil tout entier. La Société de Jésus, toute-puissante en Europe, presque aussi puissante en Chine, lance à travers l'Asie ses missionnaires transformés en explorateurs. Un Père jésuite, au Tibet, entend parler du Népal : deux autres, partis de Pékin pour l'Inde et l'Europe, traversent le Népal du Nord au Sud et croient préparer le terrain pour une mission prochaine. Presque en même temps, un voyageur français, entraîné par l'activité commerciale jusqu'aux États du Grand-Mogol, signale au trafic européen la route du Népal pour pénétrer au centre de l'Asie. Les désastres et les fautes de Louis XIV au déclin arrêtent brusquement l'expansion de la France ; le siècle du Grand Roi s'achève, comme Voltaire le représente, dans les disputes sur les cérémonies chinoises. C'est à tort qu'on a mis en cause l'ironie ou l'impiété de l'historien ; les événements eux-mêmes ont parfois de l'esprit. Condamnés à la cour de Rome, les Jésuites en disgrâce cèdent le pas aux ordres rivaux ; la volonté du Saint-Père assigne la mission du Népal aux Capucins. L'Église a fait son choix ; elle s'est prononcée en faveur du passé contre les tendances modernes. Héritiers d'une tradition surannée, les Capucins restent soixante années en pure perte dans l'Himalaya ; la conquête Gourkha les rejette dans l'Inde, où les Anglais fondent leur empire.

v1.c2.s3.5

Une ère nouvelle s'ouvre alors dans la connaissance de l'Orient. Déjà, sans doute, l'esprit d'apostolat, cultivé par une congrégation d'élite, avait enrichi la science d'un nouveau domaine ; les Jésuites ont révélé à l'Europe les antiquités chinoises. Mais leur œuvre, toute méritoire qu'elle est, poursuit un intérêt pratique qui en restreint la portée ; les apôtres de la Chine se sont mis à l'école des lettrés chinois pour apprendre à les combattre. Les Encyclopédistes du XVIIIe siècle usent à leur tour de la même tactique contre les Jésuites, leurs adversaires ; ils leur demandent des armes pour ruiner leurs dogmes. Insurgés contre la révélation, ils fouillent avec une passion généreuse les archives suspectes des races que l'histoire universelle se croyait en droit de négliger jusque-là ; il leur tarde de mettre en lumière la solidarité de l'espèce humaine. Sous leur impulsion féconde, les découvertes jaillissent partout ; la France marque son passage dans l'Inde par Anquetil et l'Avesta retrouvé, en Égypte par Champollion et les hiéroglyphes déchiffrés. Maîtresse de l'Inde à son tour, l'Angleterre y enfante les Wilkins, les William Jones, les Colebrooke, créateurs glorieux de l'érudition sanscrite. Par le sanscrit, un Allemand, Bopp, fonde la grammaire comparée, et brisant les cadres factices qu'avait consacrés l'éloquence théologique de Bossuet, il montre les ancêtres, longtemps privilégiés, des Grecs et des Romains confondus dans une seule famille avec les Celtes, les Germains, les Slaves, les Perses, les Hindous. Le génie de l'Europe a élargi la conscience du monde. Détaché des légendes qui l'avaient bercé, l'homme scrute dans le passé le secret de son histoire et de ses origines. Le Népal voit alors des Européens, que les Capucins n'avaient point annoncés, interroger ses annales, ses traditions, ses inscriptions, ses manuscrits. Les Hindous mêmes, gagnés par la contagion, entraînés surtout peut-être par ce goût d'imitation (φιλοτεχνια) que Néarque observait chez eux dès le temps d'Alexandre, secondent la curiosité de l'Occident et prennent une place honorable dans l'étude des antiquités népalaises.

I. — Les documents européens

v1.c2.s3.t1.1

Le Népal ne semble pas avoir été visité par des Européens avant 1662. Cependant dès 1626, un missionnaire jésuite, le P. d'Andrada, avait recueilli de vagues indications sur le pays. Parti d'Agra en 1624 pour porter l'Évangile au Tibet, il remonta la haute vallée du Gange, gravit les passes redoutables qui dominent les sources du fleuve céleste, et fonda une église à Chaprang, sur la rive gauche de la Satledj supérieure. Ce succès fut de courte durée ; deux ans plus tard, d'Andrada qui avait réussi à pénétrer jusqu'en Chine par la voie de Rudok et du Tangut retournait définitivement dans l'Inde. Au cours de son séjour à Chaprang, d'Andrada eut occasion d'entrer en rapport avec des artisans népalais émigrés au Tibet. « Le roi d'ici [de Caparangue, c'est-à-dire Chaprang] a trois ou quatre orfèvres natifs d'un pays éloigné d'ici de deux mois de marche et soumis à deux rois, chacun en particulier plus puissant que celui-ci, mais de la même religion. Je donnai à ces orfèvres de l'argent pour en faire une croix, d'après un modèle que je leur montrai. Ils m'assurèrent qu'il s'en trouvait beaucoup de semblables dans leur pays natal, et que l'on en faisait de différentes grandeurs en bois et en divers métaux. Elles sont ordinairement placées dans les temples, et pendant cinq jours de l'année on les plante sur les chemins publics où le peuple vient en foule les adorer, y jette des fleurs et y allume une innombrable quantité de lampes. Ces croix se nomment dans leur langue *Iandar*¹. »

v1.c2.s3.t1.2

¹ *Voyages au Thibet faits en 1625 et 1626, par le Père d’Andrada, et en 1774, 1784 et 1785, par Bogle, Turner et Pourunguir, traduits par Parraud et Billecocq. Paris, l’an IV; p. 65 (Relation du deuxième voyage du P. d’Andrada).*

v1.c2.s3.t1.3

Le nom du Népal n’est pas prononcé ici ; mais il ne saurait être question d’un autre pays. La profession même des orfèvres dénote leur origine ; le Népal alors comme aujourd’hui excellait au travail des métaux, et ses ouvriers comme ses produits étaient recherchés par les peuples plus barbares du Nord². La distance de deux mois de chemin correspond bien à l’éloignement réel. Le partage du royaume entre deux souverains est une autre caractéristique du Népal : depuis la fin du xvᵉ siècle jusqu’au début du xviiᵉ, la dynastie de Katmandou et celle de Bhatgaon régnèrent simultanément sur les deux moitiés du pays ; la dynastie de Katmandou, il est vrai, se scinda vers 1600, et Patan devint le siège d’une troisième dynastie. Mais en fait les rois de Katmandou et de Patan ne formaient qu’une famille et qu’un groupe, comme l’atteste trente-cinq ans après d’Andrada la relation du P. Grueber. Enfin les prétendues croix désignées sous le nom d’*Iandar* appartiennent en propre, et exclusivement, à la religion du Népal ; les missionnaires capucins installés au Népal pendant le xviiiᵉ siècle ne manquèrent pas d’en être frappés ; leur historien, Georgi, en donne même la description et le dessin à l’appui de ses théories sur l’origine manichéenne du boudhisme³. Le mot *Iandar* reproduit assez exactement le nom sanscrit du dieu Indra (vulg. *Inder*), en l’honneur de qui ces images sont dressées.

v1.c2.s3.t1.4

² Cf. Huc, II, p. 262, cité plus bas, sur les Pé-boun de Lhasa.

v1.c2.s3.t1.5

³ *Alphab. Tibet.*, p. 203.

v1.c2.s3.t1.6

En 1661 deux des missionnaires jésuites établis à Pékin, le P. Grueber et le P. Dorville¹, recevaient l'ordre de retourner en Europe pour prendre à Rome les instructions de leur général. La flotte hollandaise bloquait les ports chinois ; ils résolurent de s'acheminer par terre. Partis en juin 1661², ils passèrent par Si-ning, le Tangout, Lhasa où ils résidèrent deux mois, et de là gagnèrent l'Inde par la voie du Népal. Dorville mourut en arrivant à Agra après 214 journées de route effective³, au commencement de l'année 1662. L'infatigable Grueber poursuivit désormais seul son voyage par Lahore, l'Indus, le golfe Arabique, Ormus, Smyrne. Il ne s'arrêta à Rome que le temps d'accomplir sa mission ; mis en goût par un succès sans précédent, et qui reste aujourd'hui sans rival après deux siècles et demi d'explorations asiatiques, il tenta d'ouvrir des voies nouvelles vers la Chine, en traversant la Moscovie. Obligé par les circonstances de battre en retraite, il se rejeta sur Constantinople et finit par mourir en 1665 sur la route de Chine. Malheureusement tant de courses intrépides n'avaient pas laissé au P. Grueber le loisir de rédiger ses souvenirs ; les rares informations qu'il ait pu communiquer se trouvent dispersées dans plusieurs lettres adressées à des confrères, un résumé condensé par le P. Athanase Kircher⁴, et le compte rendu d'une sorte d'interview prise au P. Grueber à Rome en janvier 1665.

v1.c2.s3.t1.7

¹ La Lettre au P. J. Gamans porte, au lieu de Dorville, « Albert de Bouville ».

v1.c2.s3.t1.8

² C'est la date donnée par le résumé de Kircher. La Lettre au P. Gamans fixe la date du départ de Pékin au 13 avril 1661.

v1.c2.s3.t1.9

³ Et onze mois écoulés depuis le départ de Pékin, d'après la même lettre. Leur arrivée à Agra tombe donc en mars 1662. Le résumé de Kircher dit, d'autre part, qu'en tenant compte des arrêts des caravanes, il faut environ un an et deux mois de Pékin à Agra.

v1.c2.s3.t1.10

⁴ China Illustrata, ch. II, 2e partie. — Les diverses pièces relatives au voyage de Grueber sont rassemblées dans les Relations de divers Voyages curieux... données au public par les soins de Melchissédec THÉVENOT. Paris, 1663-1672, t. II. 2e partie.

v1.c2.s3.t1.11

Le résumé de Kircher donne un itinéraire assez détaillé de Lhasa à Agra. « De Lassa ou *Barantola*, situé par 29° 6', ils vinrent en quatre jours au pied du mont *Langur*. Le mont *Langur* est d'une hauteur incomparable, si bien que les voyageurs peuvent à peine respirer au sommet; tant l'air y est subtil; en été on ne saurait le traverser sans exposer gravement sa vie, à cause des exhalaisons empoisonnées de certaines herbes. Ni voiture, ni cheval ne peuvent passer par cette montagne, en raison des précipices horribles et des étendues de rochers, mais il faut faire tout le chemin à pied; on met ainsi presque un mois jusqu'à *Cuthi*, la première ville du royaume de *Necbal*. Quoique cette région montueuse soit difficile à traverser, la nature y fournit cependant des eaux abondantes qui jaillissent, tant chaudes que froides, de tous les creux des montagnes, et beaucoup de poissons pour les hommes, beaucoup de pâturages pour les bêtes... De *Cuthi* en cinq jours de route on arrive à la ville de *Nesti*, du royaume de *Necbal*, dans lequel tous vivent enveloppés par les ténèbres de l'idolâtrie, sans aucun signe de la foi chrétienne; pourtant il abonde en toutes les choses qui sont nécessaires pour soutenir la vie, à ce point qu'on a couramment pour un écu 30 ou 40 poulets. De *Nesti* on parvient en 6 jours de route à la capitale du royaume de *Necbal* qui est appelée *Cadmendu*, située par 27° 5'. Le roi qui y demeure est puissant; il est païen, mais n'est pas opposé à la loi du Christ. De *Cadmendu* en une demi-journée de chemin on parvient à la ville de *Necbal* qui est le siège de tout le royaume, et qu'on appelle aussi *Baddan*. De *Necbal* après cinq jours de chemin on rencontre *Hedonda*, bourgade du royaume de *Maranga*, par 26° 36'. De *Hedonda* en huit jours on arrive à *Mutgari* qui est la première cité du royaume de *Mogor*. De *Mutgari* il y a dix jours jusqu'à *Battana*, qui est une ville du royaume de *Bengale*, sur le Gange, par 25° 44'.

v1.c2.s3.t1.12

(De Battana à Bénarès, 8 jours ; de Bénarès à Catampor, 11 jours ; de Catampor à Agra, 7 jours...) Voici une coutume du pays de Necbal : quand un homme boit à la même coupe qu'une femme pour lui faire honneur, d'autres personnes, hommes ou femmes, leur versent trois fois à boire du chà [thé] ou du vin, et tandis qu'ils boivent collent au bord de la coupe trois morceaux de beurre ; les buveurs les y prennent et se les plaquent au front¹. Il y a encore dans ces royaumes un usage d'une cruauté monstrueuse : si un malade touche à la mort et ne laisse plus d'espoir, on le transporte hors de sa maison dans les champs ; on l'y jette dans une fosse déjà pleine de moribonds ; il y reste exposé aux intempéries, sans piété ni pitié, on le laisse mourir, et on donne ensuite son cadavre à dévorer aux oiseaux de proie, aux loups, aux chiens et autres bêtes pareilles. Ils se persuadent que l'unique monument d'une mort glorieuse, c'est d'obtenir une sépulture dans le ventre des animaux vivants. Les femmes de ces royaumes sont si horribles qu'elles ressemblent plutôt à des démons qu'à des êtres humains : en effet, par idée religieuse elles ne se lavent jamais à l'eau, mais bien avec une huile fort puante ; ajoutez-y qu'elles ont une odeur fétide ; avec l'huile en plus, on ne dirait pas des êtres humains, mais des goules.

v1.c2.s3.t1.13

¹ Pour cet usage, cf. Alph. Tibet. p. 458-459 : « Matrimonium his ritibus contrahunt. Juvenis, comite genitore, vel, si genitor desit, avo, patruo aut alio quovis e familiæ senioribus, domum adit designatæ sponsæ. Ibi datis oblatisque conditionibus pro uxorio fœdere ineundo tabulæ matrimoniales conficiuntur. Mox genitor petitoris rogat puellam an nubere consentiat filio? Annuit illa. Tum sponsus portiunculam accipit butyri, eoque linit frontem annuentis puellæ. Eodem ritu filiæ genitor de consensu interrogat juvenem. Ut ille assensum præbuit, adolescentula accepto butyro verticem sponsi et ipsa linit. » L'auteur de l'Alphabetum Tibetanum rapporte cet usage comme propre au Tibet ; sa description éclaire le témoignage plutôt obscur de Grueber.

v1.c2.s3.t1.14

« D'ailleurs, le roi montra aux Pères une bienveillance notable, surtout à cause d'un télescope, objet dont ils ne savaient encore rien jusque-là, et des autres instruments curieux de mathématiques, dont il fut séduit à ce point qu'il voulut absolument retenir les Pères près de lui, et il ne leur permit de partir qu'après avoir exigé d'eux l'engagement de revenir ; il leur promettait en ce cas d'y construire une maison à l'usage et service des nôtres, fournir de larges revenus, et de les autoriser à introduire la loi du Christ dans son domaine. »

v1.c2.s3.t1.15

L'interview de Rome nous renseigne mieux sur l'épisode du télescope et sur l'état politique du Népal. « De Barantola le P. Grueber passa dans le royaume de Nekpal, qui a un mois de chemin d'étendue. Il y a deux villes capitales dans ce royaume, Catmandir et Patan, qui ne sont séparées que par une rivière qui les divise. Le roi de ce pays s'appelle Partasmal, il fait sa résidence dans la ville de Catmandir, et son frère nommé Nevagmal (qui est un jeune prince fort bien fait) dans celle de Patan : il a le commandement de toute la milice du royaume ; et dans le temps que le P. Grueber était dans cette ville, il avait une grande armée sur pied pour opposer à un petit roi nommé Varcam, qui incommodait son pays par de fréquentes courses qu'il y faisait. Le Père présenta à ce prince une petite lunette d'approche, avec laquelle il avait découvert un lieu où Varcam s'était fortifié, et le fit regarder avec la lunette de ce côté-là ; ce prince le voyant si proche cria aussitôt qu'on marchât contre l'ennemi et n'aperçut pas que cet approchement était un effet des verres de la lunette. Il ne serait pas aisé de dire combien ce présent lui fut agréable. De Nekpal en cinq jours de temps, il vint au royaume de Moranga; il n'y vit aucune ville, mais des maisons de paille ou plutôt des huttes et entre autres une douane. Le roi de Moranga paye tous les ans au Mogol un tribut de 250 000 richedales et de sept éléphants. »

v1.c2.s3.t1.16

Au sujet de ce dernier royaume, la notice de Kircher ajoute : « Le royaume de *Muranga* s'insère dans le royaume de *Tebet* ; sa capitale, *Radoc*, est la dernière station atteinte autrefois par le P. Dandrada dans son voyage au *Tebet* ; ils y retrouvèrent de nombreux indices de la foi chrétienne qui y avait été plantée, dans les noms d'homme encore en usage : Dominique, François, Antoine. »

v1.c2.s3.t1.17

Les noms géographiques cités dans ces documents sont en général aisés à reconnaître. Le mont *Langur*, à quatre jours de Lhasa, désigne la longue série de chaînes qui se succèdent dans la direction de l'Ouest-Sud-Ouest à partir de la passe de Khamba (*Kambala* des Capucins) que l'itinéraire de Georgi place à trois jours de distance de Lhasa¹. Georgi, il est vrai, donne le nom de *Lhangur* à la première des hautes montagnes qui se rencontrent vers l'Est, en allant du Népal à Lhasa, à 50 mille pas de Kuti. Le désaccord n'est qu'apparent ; car *Langur* est un nom générique qui signifie, en langue parbatiya, « une chaîne de montagnes ». En abordant les hauts massifs qui se dressent entre Kuti et Lhasa, Jésuites et Capucins ont entendu aux extrémités opposées le même cri sortir de la bouche de leur guide : *Langur* ! « La montagne ! » Ainsi, tandis que le *Langur* de Grueber est le Khamba-la (passe de Khamba), le *Langur* de Georgi est le Thang-la ou Nya-nyam-thang-la (passe de Thang). *Cuthi* n'a changé que de forme graphique ; l'influence savante a fait prévaloir l'orthographe Kuti. *Nesti*, entre Kuti et Katmandou, est sur les cartes modernes, écrit Listi, en vertu d'une confusion fréquente entre la nasale et la liquide dentale. *Cadmendu* transcrit aussi bien que notre Katmandou le nom de la capitale ; l'interview présente une autre forme, *Catmandir*, d'apparence plus sanscrite (*Kāṣṭha-mandira*) et qui peut être un doublet de la première, si elle ne résulte pas d'une simple erreur.

v1.c2.s3.t1.18

¹ *Alph. Tibet.* p. 451 et 452.

v1.c2.s3.t1.19

Baddan, désigné comme la seconde capitale du pays, ne peut pas être Bhatgaon qui s'adapterait pourtant mieux à la distance indiquée de Katmandou. Grueber ne connaît au royaume de Népal que deux capitales, et les détails qu'il donne sur les deux rois qui y résident prouvent au-dessus de toute contestation qu'il s'agit de Katmandou et de Patan; c'est même sous cette dernière forme que la seconde capitale est désignée dans l'interview. L'alternance de Baddan et Patan, dans les récits du Jésuite, en face du mot indigène Pattan(a), semble déceler la persistance de l'accent allemand chez Grueber qui était né à Linz en Autriche. Hedonda est chez les modernes Hetaura. La différence entre les deux formes est plus apparente que réelle ; elles notent toutes deux, en l'exagérant dans des sens opposés, le son des cérébrales indiennes, intermédiaires entre les dentales et l'r, et qui se retrouvent dans le nom même de Katmandou (dont la prononciation réelle se rapproche de Kârmanrô).

v1.c2.s3.t1.20

Le nom du Népal, qui paraît ici pour la première fois en Europe, prend un aspect inattendu : Nekpal ou Necbal (avec l'alternance du p et du b, comme dans le cas de Baddan et Patan). On serait tenté de croire à une erreur d'écriture ou d'imprimerie ; justement la lettre au P. Gamans porte Neopal, d'où Necpal aurait pu sortir par une confusion graphique entre les deux lettres c et o. Tavernier, contemporain de Grueber, écrit Nupal. Nupal d'une part, Neopal de l'autre sembleraient ramener à un original voisin à la fois du son u et du son eo. Mais il faut renoncer à cette conjecture, car la forme Nekpal, avec une série de dérivés, reparaît dans plusieurs publications du XVIIIe siècle, indépendantes de la tradition du P. Grueber, et issues des missionnaires capucins. Cependant, ni la prononciation savante ni la prononciation vulgaire du mot Népal ne peuvent rendre raison de cette lettre adventice ; il semble que ce soit une notation trop vigoureuse du temps qui suit l'ē du mot Nēpāl(a). Le royaume de Maranga ou Moranga est sans aucun doute le royaume de Makwanpur, comme les Capucins l'ont bien reconnu ; mais le nom qui lui est donné ici surprend, car il désigne en fait la région orientale du Téraï comprise entre la Kosi et la Tista¹.

v1.c2.s3.t1.21

¹ HAMILTON, p. 151. Le P. Horace de Penna mentionne « Maronga et Nekpal » comme formant la limite occidentale du royaume de Bramashon (Sikkim). (Brève notice du royaume de Tibet.) En réalité Morang est comme Téraï un terme générique appliqué aux terres basses qui bordent l'Himalaya au Sud ; mais Morang est plutôt en usage dans la partie orientale et Téraï dans la partie centrale. — S'il est difficile de s'expliquer pourquoi le nom de Maranga est attribué dans notre texte au pays de Makwanpur, il est impossible de comprendre comment une confusion a pu se produire entre ce pays et le royaume de Radoc (Rutok) évangélisé par d'Andrada. Quel que soit l'auteur responsable de cette confusion, ou Grueber en personne ou Kircher son interprète, elle n'en est pas moins déconcertante.

v1.c2.s3.t1.22

Les rois mentionnés par le P. Grueber sont parfaitement connus. Le roi de Katmandou Partasmal est en réalité Pratâpa Malla ; son frère, le roi de Patan, Nevagmal est [Çrī] Nivâsa Malla. Pratâpa Malla était un esprit curieux, féru de poésie ; plus jaloux de la gloire littéraire que de la gloire militaire, il avait pris avec conviction le titre de « Kavīndra » « prince des poètes » ; ambitieux d'immortaliser son nom et ses œuvres, il les fit soigneusement graver sur des pierres dans toute l'étendue de son domaine. Avant le passage des Pères, il avait entendu parler des lointains pays de l'Occident ; une inscription encore encastrée dans la façade du palais de Katmandou, qui porte une prière à la déesse Kâlikâ, montre des spécimens de quinze écritures que Pratâpa Malla se flattait de connaître, entre autres l'écriture phiringi, qui vient la dernière, aussitôt après la kaspiri (cachemi-rienne). Le spécimen de l'écriture « phiringi » consiste en ces trois mots :

v1.c2.s3.t1.23

AVTOM NE WINTERLHIVERT

v1.c2.s3.t1.24

« Automne, Winter, L'Hiver. » L'inscription est datée du vendredi 14 janvier 1654 (Saṃval 774 māgha çukla çrī pañcamī çukravāre). Ces trois simples mots, où l’indigène croit lire une sorte de *Mané Técel Pharès* tracé dans un grimoire mystérieux, évoquent dans leur émouvante naïveté la première entrée en contact de l’Europe avec ce coin d’Himalaya ; et la présence de deux noms français sur un total de trois vocables rappelle comme par un symbole expressif la prépondérance universelle de la langue française au xviiᵉ siècle. Qui donc les avait enseignés à Pratâpa Malla ? Peut-être un des marchands arméniens que mentionne Tavernier, et qui servaient alors de courtiers entre l’Occident et la Haute-Asie.

v1.c2.s3.t1.25

Le récit du P. Grueber confirme au moins sur un point l’exactitude de la chronique népalaise. La Vamçâvalî rapporte en détail la guerre où les Jésuites se trouvèrent un instant mêlés. Depuis les derniers jours de l’an 1659, Pratâpa Malla et Çrī Nivâsa Malla s’étaient alliés pour repousser les incursions de Jagat Prakâça Malla, roi de Bhatgaon. Suspendues en novembre 1660, les hostilités avaient repris un an plus tard, en novembre 1661, et Jagat Prakâça Malla avait subi revers sur revers. Enfin le 19 janvier 1662 (18 māgha sudi 782), Çrī Nivâsa Malla, qui commandait en effet les forces alliées, prit le bourg de Themi (Timi) à son adversaire ; le 20 janvier, Pratâpa Malla et Çrī Nivâsa Malla retournèrent dans leurs capitales respectives. Le passage des Jésuites a donc précédé, mais de peu de jours, la date du 20 janvier, et la lunette d’approche qu’ils mirent au service des deux rois coalisés hâta peut-être au détriment du prince de Bhatgaon le dénouement de cette campagne. Le « petit roi *Varcam* » est sans aucun doute Jagat Prakâça Malla (prononciation vulgaire : Parkas Mall) ; le changement du *p* en *v*, par l’intermédiaire du *b*, est constant ; l’alternance des formes Népal et Névar en montre un autre exemple. Si le P. Grueber ne parle pas de Bhatgaon, qui pourtant égalait en importance les deux autres capitales, c'est que la guerre avait obligé les deux voyageurs à éviter le territoire de Jagat Prakâça.

v1.c2.s3.t1.26

Fragment de l'inscription de Pratâpa Malla sur la façade du palais de Katmandou (1654).

v1.c2.s3.t1.27

Les résultats du voyage du P. Grueber ne tardèrent pas à s'inscrire sur les cartes géographiques. Nicolas Visscher semble avoir été le premier à les mettre en œuvre dans son *Indiæ Orientalis nec non Insularum adjacentium nova descriptio*, qui fait partie de l'*Atlas Minor sive totius orbis terrarum contracta delineatio, ex conatibus Nic. Visscher*. (*Amst. Bat. apud Nicolaum Visscher.*) L'Atlas Minor ne porte pas de date. L'éditeur des *Remarkable maps of the XV-XVIIth century*¹, qui reproduit cette carte, prétend qu'elle est extraite du *Novus Atlas*² de Janson, daté de 1657-1658. Cette assertion est inacceptable. La carte est manifestement fondée sur les données de Grueber, et ne peut pas être antérieure à l'arrivée de Grueber en Europe; elle date au plus tôt de 1663. Les étapes du P. Grueber s'y échelonnent comme une illustration de son itinéraire; les noms de localités y gardent les particularités de forme qui tiennent à Grueber lui-même; les positions sont déterminées par ses observations. Les erreurs commises accusent encore l'origine de l'emprunt. *Cutlu* (=Kuti), la station entre *Lassa* et *Cadmenda*, doit manifestement son existence à une confusion de lettres fondée sur la graphie de Grueber: *Cuthi*. *Cadmenda* aussi n'est qu'une modification graphique de *Cadmendu*. Il y a mieux: Visscher, trompé par la notation germanique du P. Grueber, n'a pas reconnu Patna dans la ville de *Battana*, étape intermédiaire entre *Mutgari* (Motihari) et *Bénarès*; il a porté sur sa carte *Patna* et *Battana* en les séparant même par une longue distance. De plus, obligé d'encadrer les connaissances nouvelles dans les données traditionnelles de la cartographie antérieure, Visscher a logé le *Necbal* entre le Gange à l'O., et à l'E. un des 5 fleuves par où le lac *Chiamay* épanche ses eaux dans l'*India extra Gangem*. Le pays de *Bengala* le limite au Sud, le pays d'*Udessa* ¹ (Orissa) au Nord-Ouest! *Cirote*, situé juste au Sud de *Cadmenda*, entre le *Necbal* et le pays de *Verma* (Birmanie) est le pays des Kirâtas, qui

v1.c2.s3.t1.28

¹ Publié par FRÉD. MULLER, Amsterdam, 1895. Part. III, nº 4.

v1.c2.s3.t1.29

² *Novus Atlas, das ist Weltbeschreibung*, 5e vol. *Grosse Atlas*, 8e part. *Wasserwelt*. Amsterdam, 1657-1658, fol.

v1.c2.s3.t1.30

¹ « *Udezà*, che riconosce per luogo piu celebre *Iekanar* ». Tosi, *Dellé India Orientale descrittione*... Roma, 1669, t. I, p. 45. — *Iekanar* n'est autre que le célèbre temple de Jagannath; *Udezà*, comme Udessa, est la reproduction approximative de *Udadeça*. Udessa se trouve ici, comme il arrive fréquemment à la même époque, distingué de l'Orixa, autre désignation du même pays.

v1.c2.s3.t1.31

Le Népal et les pays voisins sur la carte de l'Inde de Nicolas Visscher.

v1.c2.s3.t1.32

occupent les vallées à l'E. de Katmandu. *Caor*, placé entre *Lassa* et *Cutlu* (Cuthi, Kuti), vient également des géographes antérieurs.

v1.c2.s3.t1.33

Peu de temps après le voyage de Grueber à travers l'Asie, le Français Tavernier prenait pour la sixième fois la route de l’Orient. Joaillier du Grand-Mogol et de ses principaux officiers, déjà familier avec les langues, les mœurs, le climat de l’Hindoustan, il put atteindre les derniers confins de l’Inde orientale. Il eut l’heureuse fortune de descendre le cours du Gange en compagnie d’un autre Français, également illustre, Bernier, qui était depuis cinq ans engagé à la solde d’Aureng-Zeb en qualité de médecin. Le 13 décembre 1665, ils étaient à Benarès ; le 20, à Patna ; le 4 janvier 1666, à Rajmahal. Au cours de ce long et lent voyage, Tavernier ne négligeait pas de se renseigner sur le pays ; observateur judicieux et commerçant avisé, il arrêtait de préférence son attention sur les questions d’affaires. Il fut ainsi le premier à recueillir des détails précis et minutieux sur le commerce entre l’Inde et le Tibet par la voie du Népal. « A cinq ou six lieues au delà de *Gorrochepour* (Gorakhpur) on entre sur les terres du Raja de *Nupal* qui vont jusqu’aux frontières du royaume de *Boutan* (Tibet). Ce prince est vassal du Grand-Mogol et lui envoye tous les ans un éléphant pour tribut. Il fait sa résidence dans la ville de *Nupal* de laquelle il prend le nom et il y a fort peu de négoce et d’argent dans son païs qui n’est que bois et de montagnes¹. »

v1.c2.s3.t1.34

¹ *Les six Voyages de Jean-Baptiste TAVERNIER...* A Paris, MDCXCII, 2e partie, ch. xv.

v1.c2.s3.t1.35

Les informateurs indigènes de Tavernier n’avaient pas manqué de lui signaler comme une abomination les croyances religieuses qui distinguaient ces populations montagnardes des gens de la plaine. « Au delà du Gange, en tirant au Nord vers les montagnes de *Naugrocot*, il y a deux ou trois Rajas qui comme leurs peuples ne croyent ni Dieu ni diable. Leurs Bramins ont un certain livre qui contient leur créance et qui n’est rempli que de sottise, dont l’auteur qui s’appelle *Baudou* ne donne point de raison¹. » Telle est la première notion qui parvint en Europe sur le bouddhisme népalais.

v1.c2.s3.t1.36

¹ *Ib.*, ch. xiv, fin. — Les monts de *Naugrocot* sont l'Himalaya. Naugrocot, sous la forme moderne : Nagarkot, est un temple et un pèlerinage célèbre du pays de Kangra, qui est situé à l'Ouest de Simla, au Sud-Est du Cachemire. Au xviiᵉ siècle, on étend ce nom à toute la chaîne qui sépare l'Inde du Tibet.

v1.c2.s3.t1.37

La description tracée par Tavernier du trafic entre l'Inde et le Tibet par le Népal est à la fois si pittoresque, si exacte, et si peu différente des conditions actuelles du même trafic qu'il est utile de la reproduire presque tout entière.

v1.c2.s3.t1.38.1

« Le royaume de *Boutan* (Tibet) est de fort grande étendue, mais nous n'avons pu encore en avoir une exacte connaissance. Voicy ce que j'en ay pu apprendre dans plusieurs voyages que j'ay faits aux Indes de quelques gens du païs qui en sortent pour trafiquer ; mais je m'en suis mieux instruit cette dernière fois que je n'avais fait auparavant, m'étant trouvé à *Patna*, la plus grande ville de *Bengala* et la plus fameuse pour le négoce, dans le temps que les marchands de *Boutan* y viennent pour vendre leur musc. Pendant les deux mois que j'y demeuray, je leur en achetay pour vingt-six mille roupies... et n'était les douanes qu'il faut payer des Indes jusqu'en Europe, il y aurait un grand profit sur le musc... Pour ce qui est du musc, pendant les chaleurs le marchand n'y trouve pas son compte parce qu'il devient trop sec et qu'il perd de son poids. Comme cette marchandise paye d'ordinaire vingt-cinq pour cent de douane à *Gorrochepour* (Gorakhpur), dernière ville des estats du Grand-Mogol du côté du royaume de *Boutan*, bien qu'il s'étende encore cinq ou six lieues plus loin, quand les marchands indiens sont en cette ville, ils vont trouver d'abord le douanier et lui disent qu'ils vont au royaume de *Boutan*, l'un pour acheter du musc, l'autre de la rhubarbe, chacun déclarant la somme qu'il veut employer, ce que le douanier met sur son registre avec le nom du marchand.

v1.c2.s3.t1.38.2

Alors les marchands au lieu de vingt-cinq pour cent que l'on devrait donner accordent à sept ou huit et prennent un certificat du douanier ou du cadi afin qu'à leur retour on ne leur demande pas davantage. S'il arrive qu'ils ne puissent obtenir du douanier une honneste composition ils prennent un autre chemin qui est véritablement bien long et bien incommode, à cause des montagnes qui sont presque toujours couvertes de neiges, et que dans le païs plat il y a de grands déserts à traverser. Il faut qu'ils aillent jusqu'à la hauteur de soixante degrez, puis qu'ils tournent vers le couchant jusques à *Caboul* qui est au quarantième, et c'est en cette ville-là que la caravane se sépare, une partie allant à *Balch*, et l'autre dans la grande *Tartarie*. C'est où ceux qui viennent de *Boutan* troquent leurs marchandises contre des chevaux, des mulets et des chameaux ; car il y a peu d'argent en ces païs-là. Puis ces Tartares apportent ces marchandises dans la Perse jusqu'à *Ardeuil* et à *Tauris*... Une partie des marchands qui viennent de *Boutan* et de *Caboul* va à *Candahar* et de là à *Ispahan*, et ceux-cy d'ordinaire remportent du corail en grains, de l'ambre jaune et du lapis travaillé en grains quand ils en peuvent trouver. Les autres marchands qui vont du côté de *Multan*, de *Lahor* et d'*Agra* remportent des toiles, de l'indigo et quantité de grains de cornaline et de crystal.

v1.c2.s3.t1.38.3

Enfin ceux qui retournent par *Gorrochepour* et qui sont d'accord avec le douanier remportent de *Patna* et de *Daca* du corail, de l'ambre jaune, des brasselets d'écaille de tortue et d'autres de coquilles de mer, avec quantité de pièces rondes et carrées de la grandeur de nos pièces de quinze sols qui sont aussi d'écaille de tortue et de ces mêmes coquilles. Comme j'estois à *Patna*, quatre Arméniens qui avaient déjà fait un voyage au Royaume de *Boutan* venaient de Dantzic où ils avaient fait faire quantité de figures d'ambre jaune qui représentaient toutes sortes d'animaux et de monstres qu'ils allaient porter au Roy de Boutan, qui de mesme que son peuple est grandement idolâtre, pour mettre dans ses pagodes. Où les Arméniens trouvent quelque chose à gagner, ils ne font point de scrupule de fournir de matière à l'idolâtrie et ils me dirent que s'ils avaient pu faire l'idole que le Roy leur avait recommandé ils se seraient enrichis. C'était faire faire une teste en forme de monstre qui eût six cornes, quatre oreilles, et quatre bras avec six doigts à chaque main, le tout d'ambre jaune, mais qu'ils n'avaient pas trouvé des pièces assez grosses pour cela¹. Je crus plutôt que l'argent leur avait manqué, car il ne paraissait pas qu'ils en eussent beaucoup, et d'ailleurs c'est un infâme commerce de fournir des instruments d'idolâtrie à ce pauvre peuple.

v1.c2.s3.t1.39

¹ Tout récemment (1902), un joaillier de Paris a fabriqué un objet de culte destiné au grand-lama du Tibet et fait en corail de Naples. La pièce a été exposée au Musée Guimet.

v1.c2.s3.t1.40

« Venons maintenant au chemin qu'il faut tenir pour se rendre de Patna au royaume de Boutan à quoy la caravane employe trois mois. Elle part d'ordinaire de Patna sur la fin de décembre et arrive le huitième jour à Gorrochepour. C'est comme j'ay dit la dernière ville de ce costé-là des estats du Grand-Mogol, et où les marchands font leurs provisions pour une partie du voyage. De Gorrochepour jusques au pied des hautes montagnes il y a encore huit ou neuf journées pendant lesquelles la caravane souffre beaucoup parce que le païs est plein de forests où il y a quantité d'éléphants sauvages, et il faut que les marchands au lieu de se reposer la nuit se tiennent sur leurs gardes en faisant de grands feux et tirant leurs mousquets pour épouvanter ces animaux. Comme l'Éléfant marche sans bruit, il surprend le monde et est auprès de la caravane avant qu'on s'en soit aperçu. Ce n'est pas qu'il vienne pour faire du mal à l'homme, et il se contente d'emporter les vivres dont il se peut saisir, comme un sac de ris ou de farine, ou un pot de beurre dont il y a toujours grande provision. On peut aller de *Patna* jusqu'au pied de ces montagnes dans les carrosses des Indes ou en *Pallekis* ; mais on se sert ordinairement de bœufs, de chameaux et de chevaux du païs. Ces chevaux de leur nature sont si petits que quand un homme est dessus il s'en faut de peu que ses pieds n'aillent à terre, mais d'ailleurs ils sont forts et vont tous l'amble, faisant jusqu'à vingt lieues d'une traite et ne mangeant et ne buvant que fort peu. Il y a de ces chevaux qui coûtent jusques à deux cents écus, et quand on entre dans les montagnes, on ne peut plus se servir que de cette seule voiture, et il faut quitter toutes les autres qui y seraient inutiles à cause de quantité de passages qui sont trop étroits. Les chevaux mesmes, quoy que forts et pelits, ont souvent de la peine à en sortir, et c'est pour cette raison, comme je diray bien tost, qu'on a ordinairement recours à d'autres expédiens pour traverser ces hautes montagnes.

v1.c2.s3.t1.41

« [On traverse le « Napal », puis] la caravane estant donc arrivée au pied des hautes montagnes connues aujourd'hui sous le nom de *Naugrocot* et que l'on ne peut passer en moins de neuf ou dix jours, comme elles sont fort hautes et fort étroites avec de grands précipices, quantité de gens descendent de divers lieux, et la plus grande partie est de femmes et de filles qui viennent faire marché avec ceux de la caravane pour porter les hommes, les marchandises et les provisions au delà de ces montagnes. Voicy la manière dont elles s'y prennent. Ces femmes ont un bourlet sur les deux épaules, auquel est attaché un gros coussin pendant sur le dos sur lequel l'homme est assis. Elles sont trois femmes qui se relayent pour porter un homme tour à tour, et pour ce qui est du bagage et des provisions on les charge sur des boucs qui portent jusqu’à cent cinquante livres. Ceux qui veulent mener des chevaux dans ces montagnes sont souvent obligés dans des passages étroits et dangereux de les faire guinder avec des cordes ; c’est comme j’ay dit pour cette difficulté qu’on ne sert mesme guère de chevaux dans ce païs-là. On ne leur donne à manger que le matin et le soir. Le matin on prend une livre de farine avec demi-livre de sucre noir et demi-livre de beurre, et on pétrit tout cela ensemble avec de l’eau pour le donner au cheval. Le soir, il faut qu’il se contente d’un peu de poids cornus cassez et trempez demi-heure dans l’eau ; et voilà en quoy consiste toute leur nourriture en vingt-quatre heures. Ces femmes qui portent les hommes ne gagnent chacune que deux roupies en ces dix jours de traverse, et l’on en paye autant pour chaque quintal que portent les boucs ou les chèvres et pour chaque cheval que l’on veut faire mener.

v1.c2.s3.t1.42

« Après qu’on a passé ces montagnes on a pour voitures jusques à *Boutan* des bœufs, des chameaux et des chevaux, et mesme des *Pallekis* pour ceux qui veulent aller plus à leur aise. »

v1.c2.s3.t1.43

On ne sait en vérité ce qu’il convient d’admirer le plus dans cette longue notice, de l’art et de l’adresse de Tavernier à s’enquérir, de l’exactitude et de la précision de ses informations, et de sa fidélité scrupuleuse à reproduire les informations obtenues. La véracité parfois contestée du grand voyageur français sort triomphante de cette épreuve.

v1.c2.s3.t1.44

Le commerce français ne sut pas profiter des routes que Tavernier lui avait en partie frayées, en partie indiquées vers l’Extrême-Orient et l’Asie centrale. Les missionnaires du Christ, plus entreprenants, et mieux dirigés, ne perdirent point de vue les régions ouvertes à la foi par le zèle du P. d’Andrada, et que le voyage du P. Grueber avait rendues plus aisément accessibles. Le Tibet, avec ses dépendances, n’offrait pas seulement un nouveau domaine à l’activité des missions. Les notions acquises sur la religion des lamas, et qui se précisaient sans cesse par les recherches des Jésuites de Chine, représentaient le Lama de Lhasa comme une figure de l’Antéchrist ; la ressemblance des rites, des pratiques, des offices s’expliquait comme une contrefaçon de l’Église catholique inspirée par le démon même. Chacun des ordres aspirait à l’honneur de remporter sur Satan une victoire difficile ; c’est aux Capucins qu’échut cette lourde charge.

v1.c2.s3.t1.45

En 1703 la Congrégation de la Propagande confia le Tibet aux Capucins. Sur les six religieux qui furent expédiés, deux seulement atteignirent le but : le P. Joseph d’Ascoli et le P. François Marie de Tours¹. Ils débarquèrent à Chandernagor en juin 1707 et s’acheminèrent vers Lhasa. Les circonstances étaient particulièrement défavorables ; le Tibet était travaillé par des luttes intestines, des rivalités religieuses et des compétitions politiques. Un régent ambitieux, installé à côté du Grand-Lama, avait confisqué le pouvoir ; menacé par les empereurs mandchous et par les chefs des hordes mongoles, qui tous entendaient mettre au service de leurs intérêts particuliers la puissance spirituelle du Grand-Lama, il les avait tous subtilement joués, et longtemps il avait réussi à lancer ses adversaires les uns sur les autres. Cependant, en 1706, La-tsan Khan, chef de la horde mongole des Khoskhotes, s’empara par une attaque soudaine de Lhasa, tua l’usurpateur, et fit élire un nouveau Grand-Lama pour remplacer celui que le régent avait imposé et qu’il refusait de reconnaître. Mais le protégé du vainqueur se heurta aux résistances d’une partie de l’Église ; le Lama dépossédé vit se grouper autour de lui les adversaires des Khoskhotes, et des Chinois leurs alliés. Le pays fut bouleversé ; à Lhasa, la vie était si précaire que les deux Capucins durent quitter la ville, où les vivres manquaient, et retourner dans l’Inde. Ils passèrent à Patna, et de là au Bengale. Isolés, réduits à l’impuissance, ils adressèrent à Rome un appel de secours, en 1712. La Propagande décida d’affecter douze religieux à la mission tibétaine, avec une allocation annuelle de 1 000 écus, et de leur attribuer cinq paroisses : « *Chandernagor* au Bengale, *Pathna* en Béhar, *Nekpal*, capitale du royaume ainsi nommé, *Lhasa*, et *Trogn-gne* en Tak-po. » Chaque paroisse recevait deux capucins, sauf Lhasa qui en recevait quatre. Les prêtres désignés pour prêcher l’Évangile « à *Katmandù*, dans le royaume de *Nekpal* », étaient le P. François Félix de Moro et le P. Antoine Marie de Jesi. Des six Pères destinés au Tibet, un, le P. Grégoire de Pedona, mourut en chemin à Katmandou. Les cinq autres étaient : le P. Dominique de Fano, préfet de la mission ; le P. Joseph d’Ascoli, le P. François Marie de Tours, le P. François Horace de Penna, le P. Jean François de Fossenbrun.

v1.c2.s3.t1.46

¹ A défaut d’indication spéciale, les renseignements sur la mission des Capucins au Tibet sont empruntés à l’ouvrage suivant : *Missio Apostolica thibetano-seraphica, das ist Neue durch Päbstlichen Gewalt in dem Grossen Thibetanischen Reich von denen P. P. Capucinern aufgerichtete Mission und über solche von R. P. Francisco Horatio della Penna præfecto missionis der heil. Congregation de Propaganda Fide anno 1738 beschehene Vorstellung von Revmo et Illustmo D. P. Philippo de Montibus damahligen S. Congregat. Secretario in Rom zum offentlichen Druck beforderet... aus dem Welschen in das Teutsche und dise Geschichts-Form übersetzt.* München, 1740. — Je dois la communication de ce volume très rare à l’obligeance amicale de M. Cordier, professeur à l’École des Langues Orientales. — Le texte allemand est la traduction d’un original italien qui a pour titre : *Alla sagra Congregazione de Propaganda Fide, deputata sopra la missione del Gran Thibet, rappresentanza de’ Padri Capuccini missionari, dello stato presente della medesima e de’ provedimenti per mantenerla ed accrescerla, 1738, gr. in-4, s. l. ni nom d’imprimeur ni d’éditeur.* — Mon ami, M. Félix Mathieu, a bien voulu examiner pour moi l’exemplaire de cet ouvrage qui se trouve à Grenoble, Bibl. de la ville, G 1491 (Catal., 2e vol., no 20438) et constater l’accord des deux rédactions sur les points qui m’intéressent.

v1.c2.s3.t1.47

Les Capucins, à peine installés, eurent à lutter contre des rivaux ¹. Deux Jésuites, le P. Desideri et le P. Freyre, gagnaient Lhasa en 1715-1716 par le Ladakh et la passe de Mariam-la. La pieuse émulation des deux ordres ne profita guère à la foi. Jésuites et Capucins se targuent à l'envi d'être accueillis en amis et se promettent à brève échéance de splendides triomphes ; en fait leur zèle se brisait devant l'indifférence rieuse des Tibétains. Après de longs et rudes efforts, ils n'avaient converti qu'un petit nombre de Népalais, établis à Lhasa pour y faire le commerce ². Les Capucins s'en prirent aux Jésuites de leur échec, réclamèrent à Rome. Les Jésuites, à la suite des affaires de Chine, étaient alors mal en cour. Desideri reçut en 1721 un ordre de rappel. Il prit pour redescendre dans l'Inde le chemin du Népal, que les Capucins lui avaient enseigné, passa par Katmandou et Bhatgaon, visita longuement l'Inde et rentra dans sa patrie en 1727 ³. Débarrassés de leurs concurrents, les Capucins n'en continuèrent pas moins à végéter misérablement ; le pouvoir temporel leur refusait même le prestige de la persécution. En 1716 le « roi du Tibet Ginghir Khagn le Tartare¹ » avait rendu un édit qui les exemptait de taxes. En 1725, après la défaite des Dzoungares qui avaient renversé « Ginghir Khagn », le nouveau roi installé par la Chine triomphante, « Telcihin Bathur », confirma ce privilège. En 1732, le P. Horace de Penna, qui descendait au Népal, se vit octroyer un passeport qui prescrivait « à tous Gabeliers de n'exiger aucun impôt du Lama Européen qui était venu à Lassa, capitale du riche royaume de Tibet, pour aider et pour faire du bien à tous² ». Mais leur succès s'arrêtait à ces politesses officielles d'une valeur banale.

v1.c2.s3.t1.48

¹ Plusieurs des dates que j'indique diffèrent de celles que donne M. MARKHAM dans l'excellente introduction de son volume sur le Tibet. D'après M. MARKHAM, Desideri serait resté à Lhasa jusqu'en 1729. C'est certainement une erreur, car l'extrait de son journal, cité par M. de Gubernatis (Gli Scritti del Padre Marco della Tomba, p. XVIII, note) marque qu'il partit de Katmandou, en revenant du Tibet pour rentrer définitivement dans l'Inde, le 14 janvier 1722, ce qui concorde bien avec toutes les autres données (V. Carlo Puini, dans Bolletino italiano degli studi orientali, 1876, p. 33). — D'autre part, M. Markham place l'arrivée du P. Horace de Penna et de ses compagnons à Lhasa en 1719, par la voie du Népal. J'ignore d'où cette date est tirée ; mais je constate que l'épitaphe d'Horace de Penna porte qu'il mourut en 1747, « après 33 ans de séjour en ces contrées » ; ce qui fixe son arrivée à 1714. De même la Missio Apostolica... mentionne le retour du même Père à Rome en 1738, après vingt-quatre ans de pratique apostolique, ce qui ramène au même point de départ: 1714. Enfin d'après le même ouvrage, l'hospice de Katmandou avait été fondé par les Capucins en 1715.

v1.c2.s3.t1.49

² Missio Apostolica..., II, p. 49 et aussi p. 172.

v1.c2.s3.t1.50

³ Sur le voyage de Desideri, v. PUINI, Rivista Geografica Italiana, décembre 1900.

v1.c2.s3.t1.51

¹ Ginghir Khagn (Gengis Khan) n'est autre que Latsan Khan, chef des Khoskhotes, mentionné plus haut. — V. KOEPPEN, Die Religion des Buddha, II, 190, n. 1. — Telcihin Bathur (Teldjin Bagathur) était un ancien ministre de ce prince. Cf. KOEPPEN, II, 196, n. 3.

v1.c2.s3.t1.52

² Le passeport tout entier est publié dans : Relazione del principio e stato presente della missione del vasto Regno del Tibet ed altri due Regni confinanti, raccommandata alla Vigilanza e Zelo de Padri Capuccini, della Provincia della Marca nello Stato della Chiesa. — In Roma, nella Stamperia di Antonio de Rossi, 1742, 12 pages petit in-4. — Je n'ai pas vu l'ouvrage original ; mes citations sont empruntées à la traduction presque intégrale insérée dans Nouvelle Bibliothèque ou Histoire littéraire des principaux écrits qui se publient. T. XIV, janvier-février-mars MDCCXLIII, à la Haye, chez Pierre Gosse, p. 46-97. — La plaquette, publiée par les soins de la Propagande, à l'aide des informations fournies par le P. Horace de Penna, avait pour objet, comme la Missio Apostolica citée plus haut, d'attirer des souscriptions à la mission du Tibet. Le P. CASSIEN (Relazione inedita, Riv. Geogr. Ital., IX, 112) montre bien à quoi se réduisaient dans la pratique ces privilèges si facilement octroyés. Le roi du Tibet avait donné à la petite troupe des Pères qui se rendait à Lhasa une réquisition qui les autorisait à s'approvisionner de combustible et de fourrage partout et chez tous, exempts ou non exempts, privilégiés ou non privilégiés. Mais, dans presque toutes les localités qu'ils traversèrent, les Pères trouvèrent les chefs nantis de documents également authentiques et formels qui les dispensaient expressément de toute obligation à l'égard des réquisitions ; si bien que de Kuti à Lhasa les Pères ne furent approvisionnés que six ou sept fois.

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