L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s3.t3: § III. La route de terre
L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s3.t3
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- French
§ III. La route de terre
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La route terrestre de l'Extrême-Orient était bien connue de Ptolémée et nous en avons déjà touché un mot¹ : car toute la partie située entre l'Euphrate et la Bactriane coïncidait avec celle de l'Inde. Après un assez long séjour à Bactres, les caravanes s'engageaient dans la haute vallée de l'Oxus et, par le pays des Kômédai (le Kiu-mi-to de Hiuan-tsang), franchissaient la branche de l'Imaüs qui sépare aujourd'hui le Turkestan russe du Turkestan chinois. Au sommet se trouvait le λίθινος πύργος, la « Tour de pierre », peut-être à l'origine un simple cairn de cailloux, pareil à ceux qui marquent le haut des passes de l'Himâlaya, et dont l'affluence des caravanes avait fait une importante station de la route. De là celle-ci menait à Kashgar, puis aboutissait par l'Issedon scythique et l'Issedon sérique, au passage que, sur les conseils de son explorateur Tchang-k'ien, l'empereur Wou avait ouvert de vive force, de 115 à 111 avant notre ère, entre Si-ngan-fou et Cha-tchéou (aujourd'hui Touen-houang). Pratiqué juste au point de jonction entre la race turque au Nord et la race tibétaine au Sud, ce long couloir, que les investigations de Sir Aurel Stein nous ont montré protégé par un prolongement de la fameuse « Grande Muraille », a été le principal chemin de communication entre la Chine et l'Occident. On sait, en effet, quels formidables obstacles naturels s'opposent encore, en dépit des ressources de nos ingénieurs, à l'ouverture d'une route à travers le Tibet ou entre le Yunnan et la Birmanie. L'importance politique de cette sorte de pont jeté entre les civilisations, ou, si l'on préfère, d'isthme battu à la fois par les sables du désert et les incursions de la barbarie, est donc considérable. Son importance économique ne l'était pas moins, puisque c'était la voie suivie par les soies, pour lesquelles le reste du monde était alors tributaire de la Chine. Les convoitises qu'excitait cette marchandise de luxe durent être pour quelque chose dans les campagnes qu'on attribue avec vraisemblance à Kaniṣka sur le versant
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¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 521-522.
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FIG. 535. — BRAHMANE ET HUTTE DE ROSEAUX, EN SÉRINDE (cf. p. 259, 653, 770). Croquis de M. LEMOINE, d'après VON LE COQ, Chotscho, pl. 17.
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oriental de l'Imaüs. De leur côté, les marchands de l'Orient romain firent tout leur possible pour se débarrasser au moins des intermédiaires. Ptolémée nous raconte, sur l'autorité de Marinus de Tyr, qu'un négociant macédonien, du nom de Maès, aurait envoyé ses agents jusqu'à la capitale des Sères. Certains historiens ont même pu prétendre que des considérations du même genre n'étaient pas étrangères aux longues luttes entre les Parthes et les Romains. Plus tard nous voyons l'Empire byzantin s'entendre avec les Arabes contre les Sassanides pour tâcher de leur ravir le rôle lucratif d'honnête courtier entre la Chine et le Levant. En fait le courant du trafic n'a dû se tarir que quand l'industrie de la soie, en dépit des précautions des Chinois pour conserver leur monopole, a fini par s'introduire d'abord à Khotan, puis en Asie Mineure et en Europe¹.
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¹ Voir M. A. STEIN, Ancient Khotan, I, p. 229 et Desert Cathay, II, p. 208 et suiv.
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Cette esquisse de géographie historique met aussitôt en lumière trois points particulièrement intéressants pour notre objet. Tout d'abord une route si fréquentée et, sauf accident, si sûre, se prêtera non moins aisément aux rapports artistiques et religieux qu'aux relations commerciales. Les pèlerins se mêleront aux marchands, les textes et les œuvres d'art aux marchandises, et bientôt moines et artistes suivront, tant et si bien que nous les rencontrerons à toutes les étapes du voyage. En second lieu, tout ce qui aura pénétré de l'Inde dans la Haute-Asie par la vallée de Kâboul, la passe de Bâmiyân et Bactres, comptera à l'actif de l'influence gandhârienne. Tout à l'heure, en Indochine comme en Insulinde, nous avions à débrouiller l'appoint mêlé par la vallée du Gange et le Dékhan à l'apport spécial du Nord-Ouest : le fait qu'en Sérinde tout ce qui sera indien y parviendra par le canal du Gandhâra et n'aura pu manquer d'en prendre la marque au passage, est tout à fait bienvenu pour nos recherches. Malheureusement — et ceci est notre troisième point — nous devrons payer aussitôt cette simplification au prix d'une complication nouvelle. Dans la Basse-Asie, l'art bouddhique était sans doute très mâtiné d'influences diverses, mais du moins tout ce qu'il contenait de classique était par définition originaire du Gandhâra : au contraire, en Bactriane et dans le Turkestan chinois, l'influence hellénisante a pu, a même dû s'exercer directement. Venue sans rompre charge de Syrie, pourquoi se serait-elle astreinte à toujours passer par le détour de l'Inde du Nord? Et qu'on ne croie pas lever la difficulté en posant comme règle générale que sera gandhârien et aura reflué du Penjâb en Asie centrale tout ce qui sera bouddhique en même temps que
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FIG. 536. — LE BUDDHA ET SES MOINES, EN SÉRINDE (cf. p. 276, 345, 389, 653, 770). British Museum. Peinture murale provenant de Miran. D'après M. A. STEIN, Desert Cathay, I, pl. V.
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grec : car il n'est pas encore prouvé que le Gandhâra ait été le pays natal de l'art gréco-bouddhique.
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LA BACTRIANE. — Nous l'avons déjà dit : la réponse définitive à cette question dort sous les tumuli dont de rares Européens ont constaté l'existence aux environs de Balkh. Jamais nous ne l'avons mieux senti qu'en ce moment : l'ignorance où nous sommes de l'école bactrienne est, après la disparition de la peinture gandhârienne, la plus regrettable lacune que présentent nos documents. Les récentes explorations en Asie centrale ont renoué les maillons épars de la chaîne de transmission depuis Kashgar jusqu'au Japon : il n'y a plus que le premier anneau qui manque. On ne saurait trop déplorer un contre-temps d'autant plus fâcheux que de longtemps l'Afghanistan ne semble pas devoir sortir de sa politique de farouche isolement et s'ouvrir aux recherches archéologiques. Mais le fait que nous manquons actuellement de certitudes n'est pas une raison suffisante pour rejeter la seule chose qui nous reste, à savoir des présomptions. Nous avons déjà dû émettre tour à tour, à propos de la Bactriane, deux hypothèses plus faciles à concilier qu'on ne croirait au premier abord. D'une part, nous avons écarté sommairement les prétentions qu'elle pourrait avoir à être le berceau de l'art gréco-bouddhique; de l'autre, nous tenons que les monuments qu'y signalent les pèlerins chinois étaient de pur style indo-grec¹. Nous avons eu beau retourner la question sous toutes ses faces, nous ne voyons pas qu'on puisse s'inscrire en faux contre l'une ou l'autre de ces assertions; mais nous reconnaissons qu'elles sont pour l'instant indémontrables.
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¹ Cf. t. I, p. 5, et t. II, p. 443-444.
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Sur l'art bouddhique bactrien nous ne possédons en effet que de maigres informations. Fa-hien et Song Yun ont coupé au court entre Khotan et l'Indus², et ainsi sommes nous réduits sur le pays de Po-ho au seul témoignage de Hiuan-tsang. Tout d'abord les « cent couvents » qu'il mentionne à Bactres — autant qu'à Koutcha ou à Khotan, et beaucoup moins qu'à Kashgar — contrastent assez défavorablement avec les « mille » et davantage qu'il attribue au Gandhâra. Mais ce qu'il dit par ailleurs de l'antiquité des sanctuaires, de la beauté de leurs statues et du nombre de leurs stûpa — genre d'édifices qu'il éprouve pour la première fois le besoin de décrire³ — tout cela fait bien augurer des fouilles de l'avenir. Un mot jeté en passant, et que commente sa Biographie, prouve même qu'émule du Gandhâra, la Bactriane avait aussi essayé de s'ériger en terre sainte : pour mieux la faire ressembler au Magadha, les moines locaux n'hésitaient pas à qualifier modestement sa capitale
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² Nous laissons ici de côté les récits relatifs au Maitrêya de la vallée de Dârêl (FA-HIEN, ch. VII; HIUAN-TSANG, Rec., I, p. 134) et l'étude des autres voies de pénétration entre l'Inde du Nord et l'Asie centrale.
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³ Cf. t. I, p. 63.
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FIG. 537. — DVÂRAPÂLA, PORTEUR DU FOUDRE, DU TRIDENT ET DU PÉTASE (cf. p. 169, 663). Sculpture rupestre de la grotte n° IV de Yun-kang (Chine). D'après ÉD. CHAVANNES, Mission, pl. CXVII.
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de « petite Râjagriha, tant y sont nombreux les sacrés vestiges¹ ». La floraison de l'art bouddhique en Bactriane est donc certaine : et, sans doute, le moindre spécimen exhumé de la banlieue de Balkh ferait beaucoup mieux notre affaire, car rien n'est plus vain que d'essayer de deviner par avance ce que recèle un tumulus.
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¹ Biographie de HIUAN-TSANG, trad. S. BEAL, p. 48. Cf. ci-dessus, t. II, p. 416-417.
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Mais enfin, de ce grand fleuve dont la source est, croyons-nous, au Gandhâra et l'embouchure dans le Pacifique, nous connaissons déjà presque tout le cours. Ne pouvons-nous marquer du moins en pointillé sur la carte la petite partie encore inexplorée ? Il serait absurde de prêter à l'art bactrien un caractère très différent de celui dont nous constatons dûment l'existence sur sa frontière du Sud-Est dans le Kapiça, ou du Nord-Est dans la Sérinde. Tout au plus inclinerions-nous à croire que ses monuments ressemblaient peut-être davantage, sinon pour le style, du moins pour l'aspect extérieur et les matériaux de construction en usage, à ceux de l'Asie centrale qu'à ceux du Penjâb et de la vallée de Kâboul. Parmi les dons, si chèrement payés, que le ciel a faits au Gandhâra, nous avons dû compter le beau schiste bleuâtre que lui fournissaient en abondance les collines voisines et qui lui tint lieu de marbre. L'emploi d'une bonne pierre n'est pas un médiocre avantage, en architecture comme en sculpture; c'est même un élément de supériorité qui, à égalité de talent, ferait pencher la balance. Or il y a lieu de penser que, dans les plaines alluviales de l'Oxus, la pierre faisait défaut. On aura donc dû se rabattre habituellement sur le système de la brique crue ou cuite et recouverte de mortier pour les édifices, de l'argile ou du stuc armés d'une carcasse intérieure pour les statues. Ce sont justement là les procédés que nous allons trouver partout employés dans le Turkestan; et ils nous offrent provisoirement un moyen grossier, mais très apparent, de caractériser le double aspect de l'art gréco-bouddhique, au nord et au sud de la ligne transversale du massif himâlayen. Même nous n'avons pu nous empêcher de voir dans leur introduction tardive au Gandhâra la preuve d'une réaction d'influence redescendant de la Haute-Asie par la vallée de Kâboul¹.
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¹ Cf. t. II, p. 586.
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On nous dira peut-être : Si vous admettez que l'art bactrien ait pu ainsi réagir sur la décadence du Gandhâra, pourquoi n'en aurait-il pas été de même dès l'origine? Que fallait-il, en effet, de votre propre aveu, pour que l'école nouvelle sortît du creuset? Seulement l'amalgame de deux éléments, l'un grec et l'autre bouddhique. Or, qui contestera l'existence d'une culture hellénique dans une région naturellement riche, où les colonies grecques furent plus nombreuses que partout ailleurs en Haute-Asie et qui, d'Alexandre à Hélioclès, connut deux siècles de domination grecque ininterrompue? Quant au Bouddhisme, le témoignage d'Alexandre Polyhistor qui, natif d'Asie Mineure, écrivait en Italie entre 80 et 60 avant J.-C., n'est probablement pas de ceux sur lesquels on peut faire grand fond. Sa mention des « Samanéens » en Bactriane ne nous a été conservée que par Clément d'Alexandrie et Cyrille, dans un passage où ils ne figurent que pour faire pendant aux gymnosophistes de l'Inde, aux mages de la Perse, aux druides des Galates et aux prophètes des Égyptiens¹. Elle vaut toutefois d'être retenue si l'on songe que le Bouddhisme, introduit dès 250 avant notre ère sur la rive droite de l'Indus, n'a pas dû mettre très longtemps à traverser les montagnes. Vous avez beau contester l'existence d'aucune activité artistique en Bactriane et faire remarquer que cet antique berceau du mazdéisme était peu propre à enfanter l'art gréco-bouddhique, rien n'empêche théoriquement que celui-ci n'y soit né dès le milieu du IIe siècle avant notre ère, au lieu d'en être encore à faire ses premiers essais au Gandhâra cinquante ans plus tard. Nous n'aurions, en effet, aucune objection décisive à faire valoir contre cette théorie si le milieu du IIe siècle n'était justement l'époque que nos historiens classiques choisissent pour rayer « l'opulente Bactriane aux mille villes » du nombre des nations². Et sans doute, en s'exprimant ainsi, Justin parle à notre point de vue européen, et la disparition des Grecs ne devait pas empêcher la Bactriane de survivre sous ses nouveaux maîtres Çakas, puis Yuetche. Toujours est-il que cette invasion de barbares n'était guère propice à l'essor d'un nouvel art. On pourrait tout au plus soutenir que la naissance de l'école gréco-bouddhique fut le contre-coup indirect des événements qui forcèrent les descendants des colons hellènes à se replier avec armes et bagages dans leurs récentes conquêtes indiennes, au sud de l'Hindou-Kouch. C'est alors seulement que d'irano-grecs qu'ils étaient jusque-là, ils sont véritablement devenus indo-grecs, et que leurs praticiens se sont trouvés en contact permanent avec une communauté bouddhique suffisamment ancienne et florissante. Bref, ce seraient les artistes gréco-bactriens qui ont créé l'art gréco-bouddhique : mais nous croyons, jusqu'à preuve du contraire, que l'occasion de le créer ne leur a été offerte qu'au Gandhâra.
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¹ Voir les passages cités dans PRIAULX, *India and Rome*, p. 135.
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² JUSTIN, XLI, 1.
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Le fait même que nous risquons une pareille assertion nous impose d'autre part la tâche d'exposer au moins en deux mots la façon dont nous comprenons, en ce cas, l'introduction de l'art gréco-bouddhique en Bactriane. Mais puisqu'il est entendu que nous nageons en pleine hypothèse, il ne faut pas craindre d'aller jusqu'au bout de la nôtre. Faisant état, en attendant mieux, des vraisemblances et des analogies, nous croirions volontiers qu'il a fallu attendre que le clan des Kuṣaṇas eût conduit les Yue-tche à la conquête de l'Inde du Nord, et que sur les monnaies de Kozoulo-Kadphisès se marquât, comme nous l'avons vu(1), une certaine accoutumance au Bouddhisme, prélude de l'éclatante conversion de Kaniṣka. Tout pesé, nous placerions les premières « fondations royales », dont Hiuan-tsang nous parle, dans la seconde moitié du 1er siècle de notre ère, et nous inclinerions provisoirement à penser que le IIe siècle a marqué, aussitôt après le plein épanouissement de l'école gandhârienne, celui de ses deux « filiales » les plus importantes comme les plus voisines, celle de Bactres et celle de Mathurâ. — Non pas que nous voulions pousser trop loin le parallèle entre ces deux cités : le fait que l'une était une ville sainte de l'Iran et l'autre de l'Inde souligne assez le contraste entre elles. Il nous suffit que, dans l'une comme dans l'autre, l'église des fidèles
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FIG. 538-539. — HÂRITÎ (COMME AVATAR DE KOUAN-YIN), EN CHINE (cf. p. 140, 142, 664, 787). Fig. 538. — Statuette de porcelaine blanche du Musée Guimet. Hauteur : 0 m. 38. Fig. 539. — Statuette de porcelaine peinte de la collection H. GETTY. Hauteur : 0 m. 38. Pour cette dernière, cf. A. GETTY, The Gods of Northern Buddhism, pl. XXVI.
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bouddhiques ait emprunté au Gandhâra ses modèles d'images de piété, quelle que soit ensuite la façon dont les artistes locaux les aient interprétées : et l'on devine aisément que cette interprétation dut rester singulièrement plus classique au Nord-Ouest qu'au Sud- Est. En même temps, il n'en faut pas davantage pour que ces deux villes aient joué le rôle d'entrepositaires de l'art gréco-bouddhique, l'une auprès du continent indien et l'autre de l'Asie centrale : et cette fois encore il est probable que, ce faisant, Bactres aura mieux su sauvegarder la pureté du style classique, si même elle n'en a pas rajeuni quelques formules grâce à sa situation privilégiée sur le chemin de plus grande communication entre l'Occident et l'Orient de l'Asie. Mais, ces réserves faites, nous persistons à penser qu'il subsiste une réelle analogie dans les rapports historiques qui reliaient au foyer central du Gandhâra ses deux satellites de première grandeur, devenus à leur tour des foyers secondaires.
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Plus l'on avance dans l'étude de la diffusion de l'art gréco-bouddhique vers la Haute-Asie et plus clairement apparaît l'importance du fait que l'empire de Kaniṣka se trouvait ainsi placé à cheval sur l'Hindou-Koush. Nous comprenons mieux que jamais les raisons de la reconnaissance que, nous l'avons dit¹, la tradition bouddhique a toujours vouée à ce roi barbare, en jugeant de l'impulsion que sa seule influence a pu naturellement donner à la propagande simultanée d'une doctrine et d'un art religieux auxquels il était de naissance parfaitement étranger. Si la conversion d'Açoka s'est répercutée dans toute l'Inde, celle de Kaniṣka a gagné d'un seul coup la meilleure part de l'Asie centrale. C'est bien à lui que semble dû de ce côté le deuxième grand bond de la Bonne Loi : après celui qui l'avait menée du Magadha au Gandhâra et au Kaçmîr, celui qui lui fit franchir le Toit du Monde et lui ouvrit la route de Chine. Non content de réunir sous le même sceptre les bassins supérieurs de l'Oxus, de l'Indus et du Gange, Kaniṣka aurait voulu annexer encore celui du Tarim. Du moins Hiuan-tsang nous l'assure : et ce qui donne une singulière consistance à son témoignage, c'est qu'il a vu en visitant l'Inde du Nord, dans les pays de Kapiça et de Cìnapati, les monastères qui avaient été assignés comme résidences aux otages royaux ramenés par Kaniṣka de ses campagnes chinoises(1). Or, d'après les annales des Han postérieurs, en 107-113 après J.-C.,
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¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 418 et 518.
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FIG. 540. — TYPES DU BUDDHA ET DE MAITRÊYA, EN CHINE (cf. p. 236, 663, 669, 700, 706). Sculptures rupestres, stuquées et peintes, dans la grotte n° VI de Yun-kang. D'après Éd. CHAVANNES, Mission, pl. CXXVII.
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le roi de Kashgar aurait dû en effet livrer comme otage l'un de ses proches parents, nommé Ch'en-p'an, au roi des Yue-tche. Par un
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(1) Ces otages, fort bien traités, passaient l'été au Kapiça, le printemps et l'automne au Gandhâra, l'hiver à Cînapati dans le Penjâb. Cf. HIUAN-TSANG, Rec., I, p. 56 et 173; M. A. STEIN, Anc. Khotan, p. 55-56, 164, 233.
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accord curieux, c'est tout à la fin de son règne et de sa vie que la légende place l'expédition de Kaniṣka dans la région du Nord. S'il est bien mort, comme le voudrait notre chronologie, vers l'an 112(1), ce serait donc les armes de son successeur Huviṣka qui auraient rétabli, entre 114 et 120, ce même Ch'en-p'an, tout frais sorti des couvents du Nord-Ouest, sur le trône de ses ancêtres. Quoi qu'il en soit, les sinologues s'accordent à placer en l'an 120 de notre ère l'introduction officielle du Bouddhisme à Kashgar. Dès lors la grand'route de Chine s'étendait devant lui(2). Et sans doute le premier rôle continua quelque temps à être réservé au Gandhāra : c'est à un artiste de Puṣkarāvatī que le Sūtrālaṅkāra(3) confie encore la tâche d'aller décorer un monastère de Tashkend. Mais il n'y a plus lieu d'être surpris que, dans le Céleste Empire, le métier de traducteurs de textes sacrés et de colporteurs ou fabricants d'images ait été surtout rempli au IIe et au IIIe siècle par des Bactriens ou des Sogdiens, sujets des Yue-tche.
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LA SÉRINDE. — Quand nous passons le contrefort des Pâmirs qui sépare le Turkestan russe du Turkestan chinois, nous nous trouvons d'ailleurs parmi des populations beaucoup moins différentes qu'on ne pourrait s'y attendre de celles que nous venons de quitter : « Les Sères, nous dit en passant Pausanias (VI, 26), sont un mélange de Scythes et d'Indiens. » Si par « Scythes » il entend, selon l'heureuse expression de M. F. W. Thomas(4) « la ceinture extérieure et encore mal civilisée de la race iranienne », il a tout à fait raison pour son temps. Les dernières découvertes — car nous sommes ici sur
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(1) Comme nous l'avons déjà dit, p. 419, n. 1, Kaniṣka serait mort étouffé par ses propres officiers, qui se refusaient à le suivre davantage : apparemment il en était des Yue-tche comme des Parthes, dont Tacite nous dit que, prompts à trahir leurs rois (*Annales*, VI, 36), « longinquam militiam aspernebant » (XI, 10).
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(2) Pour ce qui est de son introduction à Khotan, probablement par infiltration à travers le Karakorum depuis l'Udyāna et le Kaçmîr, cf. M. A. STEIN, *Anc. Khotan*, p. 56. Ce mode différent de propagation expliquerait le caractère différent des sectes dominantes au nord et au sud du bassin du Tarim (cf. t. II, p. 386).
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(3) IV, 21; trad. Ed. HUBER, p. 117.
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(4) J. R. A. S., 1906, p. 198.
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un terrain beaucoup mieux exploré — ne nous montrent en effet dans le bassin du Tarim que des populations parlant des langues indo-européennes, surtout des dialectes iraniens, et, dans le Sud, une forte colonie indienne, employant dans ses actes administratifs et sa littérature religieuse un prâkrit très voisin de celui du Penjâb¹. Toutefois il faut également compter de bonne heure avec la pénétration de la civilisation et de la langue chinoises. Nous dirions volontiers de l'ensemble du pays ce que Hiuan-tsang nous rapporte de l'oasis de Khotan, que ce fut à l'origine un terrain de chasse disputé entre deux princes exilés, l'un de l'Inde², l'autre de Chine. Finalement, celui-ci l'aurait emporté sur son rival. « Le Li-yul, disent de leur côté les Annales tibétaines, n'est ni en lien ni chinois (entendez qu'il est un mélange des deux). Les habitudes du peuple sont tout à fait semblables à celles de la Chine : la religion et la langue sacrée sont tout à fait semblables à celles de l'Inde. » Ajoutons qu'il en était de même des alphabets et de l'art. A ce moment de son histoire, ce pays, si peu favorisé qu'il fût par la nature, devient le champ clos où se rencontraient les deux grandes civilisations de l'Extrême-Orient. Le général Pan-tchao y établit à partir de 73 après J.-C. la domination des fils du Ciel et fixe à Koutcha en 91 le siège de sa vice-royauté. L'expédition présumée de Kaniṣka dans l'Ouest du pays, vers l'an 110, n'aurait été qu'une réaction momentanée contre ces conquêtes. Mais si la suzeraineté chinoise a fini, après bien des vicissitudes, par se maintenir dans la région, il n'y subsiste pas moins jusqu'à nos jours une colonie indienne importante. Le bassin du Tarim nous apparaît ainsi comme une sorte d'Indochine continentale, sauf peut-être qu'ici les deux zones d'influence sont moins nettement délimitées que dans la péninsule transgangétique : et comme celle-ci a accaparé ce nom expressif, nous emploierons celui, presque synonyme, de Sérinde comme désignation ancienne du pays qui est devenu sur nos cartes le Turkestan oriental ou chinois, et qui n'est guère turc que de langue.
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¹ M. A. STEin, *Anc. Khotan*, p. 164.
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² Il serait venu de Takṣaçilâ. Plus tard on éprouva le besoin d'en faire un fils d'Açoka, comme du mythique Francus un fils d'Enée. Cf. M. A. STEIN, *ibid.*, p. 158, 161.
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L'exploration archéologique est ici trop récente pour que nous ne devions pas en décrire brièvement les conditions et le théâtre. Imaginez, au cœur même de l'Asie, une vaste dépression sablonneuse qui forme le bassin du fleuve intermittent du Tarim jusqu'à sa perte dans le lac nomade du Lob-nor. Au sud, la formidable barrière du Kouen-lun, rebord du plateau tibétain, tombe presque à pic sur la plaine. Au nord, celle-ci est bordée par le rempart, encore très élevé, du T'ien-chan ou Monts Célestes — l'Imaüs scythique, autre contrefort du fameux Toit du Monde. Tout autour, au pied même des montagnes, règne une frange d'oasis. Deux routes, menant d'Occident en Chine, les relient, bifurquant à Kashgar pour se réunir de nouveau au couloir de Touen-houang. Chacune d'elles égrène un chapelet de villes et de bourgades : au nord, Aksou, Koutcha, Karashar, Tourfan, Hami; au sud, Yarkand, Karghalik, Khotan, Keriya, Niya, Cherchen, Charkliq. Le climat est extrême, fait de froids polaires l'hiver, et de chaleurs torrides l'été : mais il est excessivement sec. Tout ce qui pointe au-dessus du sol est vite blanchi, rongé, détruit par les terribles bourrasques, qui chassent devant elles les dunes comme des vagues; tout ce qui demeure protégé sous la couche de lœss ou de sable est, comme en Égypte, admirablement conservé, le bois et le stuc encore intacts, l'encre des manuscrits à peine pâlie, le coloris des peintures toujours frais. Là gît la chance des archéologues : on sait comment ils viennent de la mettre à profit¹. Ils ne faisaient d'ail- [Figure: FIG. 541. — STÈLE CHINOISE (660 ap. J.-C.) (cf. p. 276, 370, 663, 686, 688, 701, 706). Musée du Louvre. Provenant de Long-men. Hauteur : 0 m. 40. Mission de M. Philippe BERTHELOT.]
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¹ Aux renseignements donnés t. I, p. 4-5, il faut ajouter : 1° l'apparition du *Detailed Report* de Sir Aurel Stein sur sa première mission (*Ancient Khotan*, 2 vol. in-4°, Oxford, 1907) et du récit de sa seconde mission (*Ruins of desert Cathay*, 2 vol. in-8°, Londres, 1912); 2° la publication des rapports sur les missions allemandes (A. GRÜNWEDEL, *Bericht über archäologische Arbeiten in Idikutschari und Umgebung*, Munich, 1905, et *Alt-buddhistische Kultstätten in Chinesisch-Turkistan*, Berlin, 1912; A. VON LE COQ, *Chotscho*, Berlin, 1912; 3° l'installation au Musée du Louvre de la collection P. PELLIOT.
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leurs que se précipiter sur les traces des pèlerins chinois. Si précieux que soit le butin qu'ils ont rapporté, si inattendues qu'aient été quelques-unes de leurs découvertes, on pourrait soutenir qu'à notre point de vue ils ne nous ont rien appris de nouveau. Que le panthéon bouddhique du Gandhâra ait, par l'intermédiaire de la Sérinde, gagné la Chine, nous le savions déjà. Mais à présent nous faisons mieux que de le savoir, nous en touchons les preuves palpables. Que cela fasse une différence, le contraste du présent paragraphe, bourré de noms et de faits, avec celui que nous venons de consacrer à Bactres et qui sonne si terriblement le creux, est là qui l'atteste.
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Essaierons-nous à présent de résumer l'œuvre collective déjà accomplie? Sur la route du Sud, qui est restée le domaine particulier de la mission anglaise, les eaux qui dévalent des montagnes, apportant avec elles la fertilité et la vie, prolongeaient jadis beaucoup plus loin qu'aujourd'hui la ligne de verdure de leurs peupliers et de leurs roselières. Autant par le fait de la dessiccation générale du pays que de la négligence musulmane, qui a laissé s'obstruer les canaux d'irrigation, le sable a gagné du terrain sur les cultures et le désert a pris sa revanche sur la civilisation. C'est des anciens établissements abandonnés, maisons particulières, monastères ou *stûpa*, que sont sorties les trouvailles. Sur la route du Nord, celle des missions russe, allemande, française, japonaise, les édifices de plein air étaient en général trop ruinés pour avoir conservé aucune pièce de grande dimension; les découvertes les plus importantes ont été faites dans les hypogées creusés au flanc des collines voisines de Tourfan ou de Koutcha. De part et d'autre, si on laisse de côté des manuscrits rédigés dans presque tous les alphabets et les langues de l'Asie, des sceaux, des intailles, des monnaies, des étoffes, des broderies, le gros des collections est constitué, soit par des sculptures sur bois et des modelages d'argile, soit par des peintures, les unes murales, les autres exécutées sur soie, sur toile ou sur bois. Disons-le tout de suite : ce qu'il y a de plus nouveau et de meilleur, ce sont encore les peintures.
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[Figure: FIG. 542. — STÈLE CHINOISE, EN DEUX STYLES [554 ap. J.-C.] (cf. p. 663, 773). Musée de Boston. Hauteur de la partie reproduite : 1 m. 50. D'après Ars Asiatica, II, pl. XXIX.]
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Elles n'ont pas seulement le grand avantage, déjà signalé¹, de nous rendre parfois une idée approchée de ce que dut être la peinture gandhârienne. M. A. Grünwedel, qui est un artiste en même temps qu'un philologue, vante avec complaisance chez les fresques de Koutcha la vigueur du dessin, l'habileté de la composition, voire même le pathétique de l'expression : et celles que Sir Aurel Stein a mises de son côté au jour, notamment près de Miran, méritent les mêmes éloges. Quant aux statues, elles sont le plus souvent établies en argile peinte sur un bâti de bois et de fascines de roseaux. Aussi n'en retrouve-t-on guère que la partie la moins friable et sans doute aussi la plus soignée, à savoir les têtes. Celles-ci ne sont pas sans grâce, ni surtout sans originalité : malheureusement ce procédé d'exécution invitait et prêtait à la multiplication indéfinie des moulages. Ici l'abus est certain, car on a retrouvé des moules, en même temps que des poncifs pour les dessins. Tout compte fait, il ne faut pas oublier que ces ruines du Turkestan, restes d'édifices en torchis ou de grottes creusées dans des falaises terreuses, sont des fondations plutôt mesquines et dues à de barbares donateurs.
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¹ Cf. t. II, p. 401.
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Ce serait donc s'exposer à des déceptions que de s'exagérer à l'avance la valeur esthétique des collections nouvelles : mais rien n'en saurait diminuer la valeur documentaire. Par comparaison avec nos galeries d'antiques, un esprit infatué de l'idéal classique pourrait déclarer n'y voir qu'un fatras hétéroclite d'images de piété et d'objets de rebut, héritage médiocre, et dès longtemps dilapidé par les chercheurs de trésors, d'une civilisation aussi superficielle que mêlée. Il n'en reste pas moins que cet étrange bric-à-brac, réparti sur les dix premiers siècles de notre ère, et où se coudoient tous les types et tous les styles, hellénique, iranien, indien, turc, tibétain, chinois, jette définitivement le pont entre l'art de l'Asie hellénisée et celui de l'Extrême-Orient. Nous hâtons d'ailleurs de convenir que, même au seul point de vue de l'influence classique, il y a un tri à faire, et de rappeler que tout l'apport venu d'Occident ne saurait être inscrit au crédit de l'école du Gandhâra. Il est bien clair, par exemple, que les représentations manichéennes retrouvées au Tourfan n'ont rien à démêler avec le Penjâb. De même les plus belles intailles grecques ont dû être directement importées du pays de Ta-tsin. Enfin, jusque sur les monuments dont le caractère bouddhique est indubitable, il faut compter avec la possibilité que le cadre décoratif, si indien que soit le tableau, n'ait pas fait le détour de l'Inde. L'exemple le plus caractéristique de ces bordures grecques, ou tout au plus irano-grecques, entourant une composition gréco-bouddhique d'origine indienne, nous est fourni par les admirables peintures de Miran, au sud du Lob-nor. Bouddhiques étaient sans conteste deux petits temples ronds dont les voûtes abritaient un stûpa intérieur; bouddhiques sont les scènes qui se déroulent sur le fond, d'un rose tout pompéien, de leurs parois, ici des épisodes de la vie du Maître, là le fameux jâtaka de Viçvantara ; mais sur la bande qui régnait au bas des murailles, tantôt des anges ailés, tantôt des amorini ou des génies mithraïques, sans compter d'autres personnages encore plus profanes, semblent directement transférés d'une église ou d'une villa syrienne des premiers siècles de notre ère. Ainsi que Sir Aurel Stein a résumé ses impressions devant une apparition si inattendue en pareil lieu : « le style gréco-bouddhique de l'Inde avait mis son empreinte sur la frise, et l'art contemporain de l'Orient romain, tel qu'il s'était transmis à travers la Perse, avait laissé son reflet sur la plinthe¹ ». Nos réserves ne sont donc pas de pure forme; mais nous n'en devons pas moins constater que la meilleure part des objets d'art religieux qui ont été exhumés, sont de caractère bouddhique et par suite d'origine indienne. Sur ce point les fouilles ont nettement confirmé le témoignage des voyageurs et des historiens chinois. Mazdéisme, manichéisme, nestorianisme ont bien pu suivre dans le sillage du Bouddhisme² : mais c'est avant tout la Bonne Loi et la forme indo-grecque de son imagerie que les artères mondiales, dont nous venons de déterminer le trajet, ont d'abord et surtout charriées jusqu'en Chine.
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¹ M. A. STEIN, Desert Cathay, I, p. 489; fig. 139-148 et pl. IV, 5. Pour le geste dont s'accompagne le don de l'éléphant sur la fig. 147, comparez notre figure 144, 1.
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² Cf. ci-dessus, t. II, p. 561 et suiv.
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Les preuves de cette assertion se lisent déjà dans les relations des explorateurs eux-mêmes; car ils étaient mieux préparés que personne — ne cherchez pas ailleurs les raisons de leur éclatant succès — à définir et à commenter leurs propres trouvailles. Nous devons nous borner à signaler, ou pour mieux dire à rappeler les traits les plus caractéristiques d'une analogie si généralisée. Elle s'étend, on le sait, jusqu'aux édifices. Les stûpa de Rawak, près de Khotan, ou de Mauri Tim, au N.-E. de Kashgar, sont, par exemple, tout à fait conformes aux modèles de l'Inde du Nord¹, tandis que les plafonds de plusieurs cryptes de Qyzyl sont, au témoignage de MM. A. Grünwedel et P. Pelliot², exactement du même type que celui de Pândrenthân (fig. 57). Si nous passons maintenant aux scènes légendaires, il sera beaucoup plus court de dire qu'elles se représentent presque toutes, et toujours conformes aux prototypes gandhâriens, depuis le Dîpaṅkara-jâtaka jusqu'à celles qui suivirent le trépas du Maître. Il suffit de reproduire une fois de plus ici les « quatre grands miracles », pour qu'on juge de la fidélité des répliques à travers les différences de style (fig. 523). La seule variante importante concerne le tableau de la Nativité, qui est complètement retourné; mais l'accident est clairement imputable au fait que le poncif de cette scène a été employé à l'envers; et, en effet, pour que tout rentre dans l'ordre accoutumé, il suffit de regarder cet épisode par transparence. Enfin, parmi les personnages, nous avons déjà dû noter en passant quantité de figures empruntées aux superstitions populaires de l'Inde et à peine modifiées au cours de leur déplacement. Faut-il les énumérer tous à nouveau : démons grotesques (fig. 524), Nâgas et Garuḍas (fig. 525), Vajrapâṇi et Lokapâlas, couple tutélaire (fig. 528-530), dêva du Soleil (fig. 531), type de l'ascète brah-
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¹ Cf. M. A. STEIN, *Anc. Khotan*, I, fig. 13 et 59-66; II, pl. I et XIII-XVIII, XXII, XL. Cf. nos fig. 16 et 17 et *Archæological Survey of India, Annual Report* 1910-11, pl. XIII.
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² A. GRÜNWEDEL, *Altbuddhistische Kultstätten in Chinesisch-Turkistan*, 1912, fig. 390 *b*; photographie P. PELLIOT, dans *L'Art décoratif*, n° 143, août 1910, p. 53.
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FIG. 543. — MASQUE DE GARUDA (T'IEN-KÉOU), AU JAPON (cf. p. 40). Collection R. PETRUCCI.
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manique (fig. 532-535), pour finir par le Buddha accompagné de ses moines (fig. 536)? Cette gerbe de faits¹, recueillie au hasard, prouve suffisamment l'importance et la persistance de l'influence gréco-bouddhique en Sérinde : or, c'est tout ce qu'il nous importe de retenir ici.
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¹ Cf. t. II, p. 19, 32, n. 1, 40, 62, 100, 123, 138, 160, 162, 163, 259, 310, 332, 389, etc. — Pour des détails de parure, de costume ou de coiffure, voir encore p. 78, n. 2, 94 (cf. fig. 527) et 123 (cf. fig. 528).
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On le conçoit aisément, une analyse minutieuse des publications parues et des collections exposées allongerait hors de toute proportion cette étude. Nous avons en effet affaire à un développement artistique qui s'est prolongé pendant plus de mille ans. Parmi les sanctuaires du Sud, quelques-uns, nous dit Sir Aurel Stein, déjà florissants au IIe siècle de notre ère — et c'est une des raisons qui nous ont ci-dessus empêché de faire descendre trop bas les débuts de l'école gréco-bouddhique¹ — ont dû, comme Niya et peut-être Rawak, être abandonnés dès la fin du IIIe siècle devant l'invasion des sables; d'autres, comme ceux de Dandan-Uiliq, de Domoko ou d'Endère, ne l'ont été qu'au VIIIe; quelques-uns enfin, et peut-on ajouter, la plupart de ceux du Nord ont continué jusqu'à l'arrivée des musulmans (XIe siècle), et parfois même après, à être entourés de la dévotion populaire. Ces derniers durent par suite se prêter soit à des additions nouvelles, soit à des réfections ou à de prétendus embellissements : cette manie de restauration sévit encore de nos jours dans les grottes de Touen-houang. Aussi, pour l'œil averti de M. Grünwedel, la décoration sérindienne se répartit-elle entre cinq ou six styles différents, gandhârien, indo-scythe, vieux-turc, ouïgour, tibétain : et ces diverses périodes sont d'autant plus aisées à distinguer que le contraste entre les donateurs et les artistes les souligne. Depuis les élégants types indiens, en passant par les « chevaliers » tokhariens, armés de l'épée et de la dague, jusqu'aux Ouïgours empêtrés dans leurs robes aux longues manches; depuis l'artiste qui signe du nom romain de Titus² les fresques de Miran, en passant par des Sérindiens, jusqu'au peintre chinois qui s'est représenté lui-même, le pinceau à la main, sur des fresques de Tourfan³, il ne tient qu'à vous d'en faire la revue, soit au British Museum, soit au Musée d'Ethnographie de Berlin. De son côté, le Louvre est suffisamment pourvu, grâce à la mission de M. P. Pelliot, de têtes de mortier ou d'argile, pour qu'on puisse les échelonner depuis les plus « aryennes », comme on dit, jusqu'aux plus mongoles¹. C'est tout un monde nouveau, toute une variété de types
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¹ Cf. t. II, p. 439.
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² M. A. STEIN, Desert Cathay, I, p. 491-493; la lecture est de M. A. M. BOYER.
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³ Cf. A. GRÜNWEDEL, Altbuddhistische Kultstätten in Chinesisch - Turkistan, fig. 336, 338; ou les belles planches du Chotstho de A. VON LE COQ.
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¹ Cf. *L'Art décoratif*, n° 143, août 1910, p. 49 et planche hors texte.
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FIG. 544. — MAHÂKÂLA (DAI-KOKOU), AU JAPON (cf. p. 129, 670). Statuette de bois de la collection R. PETRUCCI.
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et de styles que les fouilles ont ainsi fait surgir de terre. Aux habiles et heureux explorateurs revient la tâche de les étudier dans le détail et, à cette occasion, de renouveler de fond en comble notre connaissance des antiquités de l'Asie centrale : nous pouvons nous en fier à eux de ce soin. Pour nous qui, ne l'oublions pas, n'avons ici d'autre dessein que de suivre à la piste, dans l'espace et dans le temps, la diffusion de l'art gréco-bouddhique, notre rôle sera terminé quand nous aurons montré comment se ménage la transition entre le point de départ et celui d'arrivée, de Kashgar à Touen-houang — entre le début et la fin de la période, du IIe au Xe siècle de notre ère.
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L'abondance et la diversité des trouvailles ne doivent pas en effet nous faire perdre de vue le fait qui domine le jeu complexe et touffu de toutes ces influences ethniques, venues des quatre coins cardinaux. A prendre les choses d'un peu haut, il n'y a, comme nous le disions en commençant, que deux grandes civilisations et deux grandes races en présence, à savoir, pour nous servir d'une expression brutalement nette, la blanche et la jaune. Aussi bien tous les témoignages sont-ils d'accord sur le partage, dans l'espace comme dans le temps, des deux grandes influences. Sur la route du Midi, en dépit de la désolation du pays et du climat, Sir Aurel Stein se réconforte en retrouvant jusqu'au sud du Lob-nor non seulement le style classique, mais la jeunesse, la beauté, la joie de vivre méditerranéennes¹. Sur la route du Nord, par un accord d'autant plus curieux à relever qu'il n'a rien de prémédité, M. A. Grünwedel se réjouit de respirer jusqu'à Koutcha quelque chose de l'atmosphère antique; au contraire il déplore le caractère sinistre, funèbre, démoniaque des œuvres de Mourtouq et de Tourfan, en même temps qu'il y signale l'apparition «d'éléments distinctement chinois²». Les voyageurs qui arrivent de l'Est éprouvent des impressions analogues, mais inverses. Les Annales des Wei du Nord regrettent de constater qu'«à l'ouest de Tourfan, les gens ont des nez proéminents et des yeux profondément enfoncés», ce qui est évidemment moins conforme à l'esthétique chinoise qu'indo-européenne³. En revanche Song Yun a la satisfaction de trouver encore à Tso-mo, entre Cherchen et Khotan, « un Buddha et un Bodhisattva qui n'ont point des figures de barbares(1) » : entendez que leur type tire déjà sur l'idéal mongol. La frontière artistique, coïncidant (ou peu s'en faut) avec la frontière ethnique, est, on le voit, assez flottante : elle n'en existe pas moins et coupe la Sérinde à peu près par la moitié. La démarcation des périodes, également indécise en son milieu, n'est pas moins tranchée aux extrémités. Si longtemps qu'ait persisté l'influence gréco-bouddhique (au moins jusqu'au VIIIe siècle), c'est aux IIe et IIIe siècles de notre ère que les explorateurs sont d'accord pour rapporter l'époque de sa plus grande floraison autour de Khotan et de Koutcha. Sans doute l'école locale était dès lors contaminée d'éléments gréco-romains ou gréco-iraniens, comme plus tard sassanides ou byzantins; mais elle n'en était pas moins un rejeton de l'art gandhârien, à telles enseignes qu'on y a retrouvé de petits modèles en schiste bleu évidemment importés de leur pays d'origine(2). D'autre part Song Yun attribue à Lu-kouang, c'est-à-dire à la fin du IVe siècle au plus tard, l'érection des statues déjà chinoises dont il vient d'être question; mais c'est surtout parmi les peintures sur soie de Touen-houang, au VIIIe et au IXe siècle, que nous nous trouvons nettement en présence d'images bouddhiques complètement interprétées à la chinoise(3). En résumé, l'histoire de l'art bouddhique dans l'Asie centrale se divise en deux grandes périodes, comme son aire de diffusion en deux grandes zones, où dominent d'un côté la culture indo-européenne, de l'autre sino-mongole. Entré indo-grec par Kashgar au IIe siècle de notre ère, quand il ressort trois siècles plus tard par Toueng-houang pour pénétrer en Chine, il n'est déjà plus que sérindien. Petit à petit, sous l'influence du milieu, le style gréco-bouddhique s'est mué, le long de
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¹ M. A. STEIN, Desert Cathay, p. 484 et passim.
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² Zeitsch. für Ethnologie, 1909, Heft VI, p. 915-916 et 896.
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³ M. A. STEIN, Ancient Khotan, p. 149.
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(1) SONG YUN, traduction d'Éd. CHAVANNES, dans le Bulletin de l'École française d'Extrême - Orient, III, 1903, p. 391.
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(2) M. A. STEIN, Ancient Khotan, pl. XLVIII.
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(3) M. A. STEIN, Desert Cathay, II, pl. VI; cf. fig. 195, pl. VII, etc.
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l'interminable chemin, en un style qui ne peut plus être qualifié que de sino-bouddhique.
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LA CHINE. — Comme le pays qui lui a donné naissance, l'art bouddhique de la Sérinde est donc à deux visages ou plutôt à deux masques : car aucun de ces deux aspects ne leur appartient en propre. Simple lieu de passage et terre de transition par excellence, l'Asie centrale reflète tour à tour, plus ou moins fortement, les deux grandes civilisations entre lesquelles elle se trouve insérée. Il en résulte aussitôt que son partage entre les deux influences que nous avons vues à l'œuvre nous atteste aussi bien l'existence d'un art chinois à l'Est, que d'un art indo-grec à l'Ouest. Tel est du moins à nos yeux le plus clair résultat de notre étude. Lors même que nous ne soupçonnerions pas autrement que la Chine possédât déjà une école nationale, il nous faudrait l'admettre par hypothèse. Mais ce vieil art chinois n'est heureusement pas pour nous un simple postulat. Si peu qu'ait été fouillé le sol du Céleste Empire, les sépultures du Chan-toung, du Ho-nan, du Sseu-tch'ouan, nous ont rendu des « sculptures sur pierre », que l'on connaît par la belle publication de Éd. Chavannes¹, et qui datent de l'époque des Han (IIe-IIIe siècles ap. J.-C.). Leur décor, moins sculpté que gravé², paraît au premier abord dénoter une technique tout à fait primitive; mais, après plus ample examen, on en est venu à penser qu'il se ressent plutôt d'une exécution quasi « industrialisée » de motifs consacrés. Il y a tout lieu de croire que ces scènes, destinées à être enfermées, la face sculptée en dedans, dans l'ombre de la chambre funéraire, sans autre spectateur que le mort, étaient abandonnées à de médiocres artisans, sortes d'entrepreneurs de monuments funèbres. Mais à travers leur travail grossier et sommaire on croit voir transparaître de grandes compositions, d'un mérite artistique infiniment supérieur, dont ces ouvriers ne nous ont laissé que la transcription mécanique et stéréotypée. Dans les
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¹ Éd. Chavannes, *La sculpture sur pierre en Chine au temps des deux dynasties Han* (1893); l'étude a été reprise dans le premier volume de la *Mission dans la Chine septentrionale*. Cf. R. Petrucci, dans la *Revue de l'Université de Bruxelles*, avril-mai 1910.
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² Nous reviendrons plus bas, p. 772-773, sur cette question de technique, dont on devine l'importance.
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FIG. 545. — HÂRITÎ (KI-SI-MO-DJIN), AU JAPON (cf. p. 139, 670). Statuette de bois de la collection H. GETTY. Hauteur : 0 m. 20. Cf. A. GETTY, The Gods of Northern Buddhism, pl. XXXII a.
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allures des personnages, leur mode de groupement, le dessin de leur silhouette, le choix de leurs attitudes, on a même voulu relever plus d'une analogie avec le fameux rouleau attribué à Kou Kai-tche¹ et aujourd'hui conservé au British Museum, lequel témoigne d'un art déjà consommé. D'autre part, outre les dalles intérieures des sépulcres, on a retrouvé des sculptures, piliers ou lions, qui, destinées à la lumière du jour, sont des œuvres très supérieures d'artistes dont les noms sont connus par des inscriptions¹. On est ainsi forcément conduit à admettre, d'accord avec les affirmations des Annales, et sans parler des bronzes archaïques, l'existence en Chine, dès les premiers siècles de notre ère, d'un art déjà ancien et pleinement développé.
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¹ Voir Éd. CHAVANNES, *T'oung Pao*, mars 1909, p. 76-87; L. BINYON, *A Chinese Painting of the fourth century* (*Burlington Magazine*, janv. 1904).
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¹ Cf. BUSHELL, Chinese Art, I, p. 59. Voir Kokka, 225, 227, 233.
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Tel est le tronc extrême-oriental sur lequel est venue se greffer l'influence gréco-bouddhique. Mais il ne suffit pas de savoir qu'en Chine celle-ci n'a pas trouvé table rase devant elle : il est également très important, comme le prouvent les précédentes pages, de fixer à quel moment de son évolution elle s'y est définitivement installée. Était-elle à son arrivée encore voisine de ses sources occidentales et classiques, ou déjà transformée au cours de la distance et du temps? La réponse à cette question dépendra avant tout de la date à laquelle nous devrons rapporter les premières adaptations faites sur place des modèles gandhâriens. Impossible, par suite, de nous contenter des traditions plus ou moins légendaires qui font remonter à l'an 67 après, voire même à l'an 2 avant notre ère, la première introduction de livres, d'images et de çramaṇa bouddhiques². Ce qu'il nous faut, pour fonder nos conclusions sur une base solide, ce sont des monuments importants et datés. Or, les premiers que nous rencontrions — nous en devons encore la publication à Éd. Chavannes³ — appartiennent seulement au Ve siècle. Qu'on ne s'étonne pas trop s'il a fallu tant d'années pour transporter de proche en proche, sur les interminables routes de l'Asie centrale, un matériel décoratif aussi considérable et, pour le pays, aussi nouveau. D'autre part la vieille Chine semble avoir longtemps et énergiquement résisté à l'invasion des idées et des images nouvelles. On dirait en vérité qu'elle a fait faire antichambre au Buddha. Celui-ci n'aurait même pénétré dans l'antique forteresse confucéenne qu'à la faveur
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² Nous reviendrons plus bas, dans nos Conclusions (p. 856), sur les relations directes ouvertes par Tchang-k'ien avec l'Occident dès le IIe siècle av. J.-C.
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³ Mission dans la Chine septentrionale, t. I, fasc. 2 et planches.
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[Figure: FIG. 546. — HÀRITÌ (KI-SI-MO-DJIN), AU JAPON (cf. p. 139, 670, 787). Statuette de bois, de la collection H. GETTY. Hauteur : 0 m. 23. Cf. A. GETTY, The Gods of Northern Buddhism, pl. XXXII b.]
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d'une révolution politique, grâce aux armes des barbares sectateurs qu'il avait racolés dans l'Asie centrale. C'est sous la dynastie tangoute des Ts'in antérieurs qu'un moine chinois dédie, en 366, la première des « mille grottes », et sans doute aussi le premier des « mille Buddhas » de Touen-houang. C'est la dynastie tongouse des Wei du Nord qui, au vᵉ siècle, creuse et décore les sanctuaires rupestres de Yun-kang, près de Ta-tong-fou, et au viᵉ, ceux du Long-men, où les T'ang ne font que continuer leur œuvre. En somme les bas-reliefs et statues de Yun-kang, exécutés entre 450 et 500, restent les plus anciens monuments actuellement connus de l'art bouddhique en Chine, et il est douteux qu'on en découvre jamais qui soient antérieurs au ivᵉ siècle.
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Une date relativement aussi basse apporte avec soi ses indications. Elle laisse tout loisir, d'une part, à l'école indigène, pour évoluer et même, dès le vᵉ siècle, se codifier à sa guise; de l'autre, à l'école étrangère, pour se modifier profondément au contact d'un milieu nouveau. Quand l'art gréco-bouddhique parvient enfin au Chan-toung et au Ho-nan, il venait de se transformer de la façon que nous avons vue en Sérinde. Aussi quiconque feuillette le précieux album de Éd. Chavannes, est-il plutôt surpris de trouver des preuves encore si visibles et si abondantes de son influence. Assurément, les scènes de la jeunesse du Buddha (tir à l'arc, vie de plaisirs dans le gynécée, sommeil des femmes, départ de la maison, etc.) ont déjà subi le travestissement auquel on pouvait s'attendre : types, costumes, architectures, accessoires, tout est devenu chinois(¹). Mais il est remarquable de retrouver, exactement observé, l'ordre traditionnel des scènes et, dans chacune d'elles, le concept original de la composition. Les épisodes du cycle de la Bodhi et de la carrière du Maître sont d'ailleurs restés beaucoup plus proches des modèles gandhâriens, en raison du costume stéréotypé du héros principal et de ses moines. Non moins évidente est l'allure indianisante des Bodhisattvas, de leurs proportions, de leurs draperies, de leurs attitudes. Certaines de ces dernières sont caractéristiques; à côté de la façon indienne de s'asseoir nous rencontrons par exemple, comme sur nos figures 76, 79, 408-410, 458, etc., les variantes à l'européenne des deux pieds croisés ou de la jambe repliée sur l'autre genou (fig. 540). Enfin beaucoup de soi-disant nouveautés ne sont qu'un groupement inédit d'éléments empruntés. Tel est par exemple le cas de ce tête-à-tête de Buddhas, inconnu dans l'art mais familier aux textes de l'Inde, et dont nous avons déjà expliqué l'origine¹. De même le groupe consacré du Long-men n'est fait après tout que d'un Buddha encadré de moines², de Bodhisattvas et de Lokapâlas (fig. 541; cf. fig. 542) : seulement ces derniers ont pris un air particulièrement belliqueux au cours de leur traversée de la Sérinde³. Sans doute çà et là des détails exceptionnels arrêtent le regard. Il en est de purement grecs, comme le pétase⁴ dont est coiffé un des gardiens de la porte dans l'une des grottes de Yun-kang (fig. 537). Il en est de purement hindous, comme les deva à têtes et bras multiples qui veulent, dans la même grotte⁵, représenter Çiva et Viṣṇu, et qui d'ailleurs n'auraient jamais réussi à se faire reconnaître de nous sans le taureau de l'un et l'aigle de l'autre. Enfin il en est de purement chinois, comme ces suites de donateurs qui défilent d'un si beau mouvement dans leurs attitudes recueillies. Mais le fond même de la décoration de tous ces sanctuaires est bien encore et toujours une simple adaptation chinoise, greffée sur une adaptation sérindienne, de l'art gréco-bouddhique du Gandhâra.
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