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L'art greco-bouddhique du Gandhara: etude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extreme-Orient v3.c16.s2.t3: § III. La floraison de l'école (Ier siècle après J.-C.)

L'art gréco-bouddhique du Gandhâra: étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient v3.c16.s2.t3

Language
French

§ III. La floraison de l'école (Ier siècle après J.-C.)

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Il serait oiseux de s'attarder à deviner quelles auraient été en d'autres circonstances les destinées de l'école : mieux vaut tout de suite énumérer les trois événements principaux qui marquèrent au Gandhāra le cours du 1er siècle après J.-C., et qui eurent tous trois une influence inégale, mais certaine, sur le grand développement qu'allait y prendre l'art bouddhique. Le premier — et celui qui, n'était la miraculeuse conversion de Kaniṣka, aurait le moins d'importance à notre point de vue — est la substitution de la domination des Kuṣaṇas à celle des Ṣaka-Pahlavas : car, si la période de formation de l'école est à cheval sur les deux dynasties indo-grecque et indo-scythe, celle de plein épanouissement chevauche également sur celles des Indo-Parthes et des Indo-Koushans. Le second est l'extension considérable qu'a prise au début de l'Empire romain le commerce de l'Occident avec l'Inde : et ceci nous touche déjà plus directement, tant à cause du rôle d'intermédiaire souvent joué par les marchands, et des importations possibles d'objets d'art, qu'à raison de la facilité croissante des voyages et de l'effet de l'augmentation de la richesse publique sur le nombre et la splendeur des fondations religieuses. Enfin le troisième fait, et de beaucoup le plus intéressant pour nous, est la diffusion de l'art classique et les lointaines migrations d'artistes dont s'accompagna la prospérité économique dans toutes les parties du monde connu des anciens. On ne s'étonnera pas que l'école, entraînée dans ce grand mouvement, se soit mise, elle aussi, à fleurir avec une abondance extraordinaire, ni que l'éclat banal de sa prospérité ait jusqu'à présent obscurci aux yeux des archéologues la hardiesse créatrice, mais encore peu vulgarisée, de la période d'élaboration¹.

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¹ M. le prof. A. GRÜNWEDEL fixe encore l'origine de l'école à 30 A. D.

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[Figure: FIG. 483. — LE MÊME, STYLISÉ (cf. p. 328, 701-702, 709). Musée de Péshawar. Provenant de Sahri-Bahlol. D'après une photogr. de l'Arch. Survey.]

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LE FACTEUR POLITIQUE. — A la suite de quelles circonstances la souveraineté du Nord-Ouest de l'Inde a-t-elle passé, pendant la première moitié du 1er siècle de notre ère, des mains des Çakas à celles de leurs cousins les Pahlavas, nous ne savons. Le fait, attesté par la numismatique, est confirmé par un texte chrétien et par une inscription bouddhique. D'après les Actes apocryphes de saint Thomas, c'est le roi parthe Gondopharès que l'apôtre serait venu évangéliser dans l'Inde; et ce nom, porté par nombreuses monnaies, s'est retrouvé gravé sur une pierre de Takht-î-Bahai (1). Celle-ci place même la vingt-sixième année de son règne en l'an 103 d'une ère apparemment officielle et que le lapicide connaissait trop bien pour la spécifier davantage, mais dont il a emporté avec lui le secret. Il semble que ce doive être celle à laquelle nous avons déjà rapporté la mention du roi Mogas en l'an 78 : car il s'agit dans les deux cas de dynasties iraniennes, dont la seconde même est de pure extraction parthe. Seulement l'identification de Mogas avec Mauès deviendrait alors intenable; et il ne suffirait même pas, pour arranger les choses, d'y renoncer : car l'inscription continuerait à placer en l'an 103 - 26 = 77 l'avènement de Gondopharès à un trône qui nous est donné comme occupé en 78 par Mogas, et ainsi l'on ne ferait que tomber d'une difficulté dans une autre. Le seul remède commun serait d'admettre entre ces deux « rois des rois » un intervalle de plus d'un siècle. Rapportée dans ces conditions à l'ère parthe, la date de Takht-î-Bahai se traduit par l'an 55 après J.-C. (2), ce qui répond bien à notre attente. Mais c'est ici qu'intervient un fait nouveau et encore inexpliqué. Il existe dans l'Inde une ère connue sous le nom de Vikrama, dont on ignore l'origine exacte et dont le début est fixé à 58/7 ans avant la nôtre. Or, calculée d'après cet autre point de départ, l'année 103 aboutit à l'année 47 de notre style, chiffre trop voisin du premier pour n'être pas également satisfaisant. Si cette réussite n'est qu'un effet de hasard, aucune ne pouvait avoir des conséquences plus funestes pour la chronologie encore balbutiante du Gandhâra. Il n'en a pas fallu davantage pour inviter à rapporter à cette même ère Vikrama la série des dates, allant de 4 à 122, que nous possédons d'une tout autre dynastie, celle des Kuṣaṇas. Du coup, Kaniṣka s'est trouvé remonté jusqu'au milieu du 1er siècle avant notre ère, expulsé d'autorité, ainsi que ses successeurs immédiats, de la vallée de Kâboul et condamné à cohabiter dans le plus inextricable pêle-mêle tant avec les Indo-Scythes qu'avec les derniers Indo-Grecs ; après quoi, pour raccorder la théorie avec les faits acquis d'autre part, son auteur s'est trouvé acculé au parti désespéré de rejeter les deux Kadphisès après le groupe Kaniṣka-Vasudēva et les premières conquêtes des Kuṣaṇas après l'apogée de leur empire — ce qui est proprement mettre la charrue avant les bœufs.

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¹ Cf. A.-M. BOYER, J. A., mai-juin 1904, p. 458. — Nous ne ferons pas état de l'argument paléographique, car s'il a conduit BÜHLER à placer Gondopharès avant Kaniṣka (Ind. Palæogr., p. 25), il a déterminé M. R. D. BANERJI (Ind. Antiq., fév. 1908, p. 47) à le placer, au contraire, après.

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² 248 - 303 = + 55. En d'autres termes, il faudrait lire [1]78 pour Mogas et 303 pour Gondopharès. Dans cette hypothèse, le scribe n'aurait écrit 103, au lieu de 3, qu'à raison du récent changement de siècle et pour éviter l'incongruité de placer en une année 3 la vingt-sixième année d'un règne.

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*La date de Kaniṣka.* — Mais ici nous abordons, on le sait, une des questions les plus controversées de l'histoire de l'Inde¹. Elle paraissait pourtant avoir de bonne heure reçu sa solution. Selon Fergusson et M. le Prof. H. Oldenberg, Kaniṣka avait fondé l'ère dite Çaka en l'an 78/9 après J.-C., ce qui cadrait parfaitement avec les données de la numismatique. Toutefois, des objections s'élevèrent, dont la plus topique est que Kaniṣka n'a jamais été un Scythe; et, sitôt ce lien rompu, la date du « shâh des shâhs » est partie à la dérive, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, au gré du flux et du reflux des fantaisies individuelles, depuis l'an 58 avant notre ère jusqu'en l'an 278 après. Nous nous serions volontiers tiers borné à jeter un voile pieux sur ces divagations, capables de compromettre la réputation de l'indianisme. Malheureusement, il n'en va pas de Kaniṣka comme de Gondopharès. Son nom est trop intimement mêlé à la légende bouddhique et associé à une fondation religieuse trop importante pour que nous puissions nous en débarrasser au passage avec une simple mention : il est de toute nécessité que nous précisions l'époque à laquelle il a régné sur la terre artistique et sainte du Gandhâra. Or, ce qui nous a dès l'abord frappé, c'est qu'après une période d'affolement l'aiguille de la boussole tendait à revenir à son point de départ. Parmi les adversaires les plus déclarés de la théorie dite de l'ère Çaka, la plupart en venaient à placer Kaniṣka quelques années avant ou après la date initiale de cette ère, si bien que, selon l'expression de M. F. W. Thomas, « c'eût été miracle qu'il l'eût manquée¹ ». Aussi nous préparions-nous, sous la pression unanime de nos documents et sans croire manquer de respect à nos savants confrères, à prendre avantage du fait que l'archéologie se contente de compter par lustres pour faire l'économie d'un comput de plus.

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¹ Il suffit de renvoyer ici à l'article de M. le Prof. H. OLDENBERG dans les *Nachr. K. Ges. Wiss. Göttingen, Phil.-Hist. Kl.*, 1911, p. 427 et suiv., et au *J.R.A.S.*, année 1913. — Notre théorie a été communiquée à la Société Asiatique de Paris dans sa séance du 11 décembre 1914.

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¹ Cf. J. R. A. S., 1913, p. 650. En effet, M. A.-M. BOYER ramène la date proposée par M. SYLVAIN LÉVI de l'an - 5 à l'an + 75; et M. V. SMITH, après être descendu jusqu'à 125, est remonté dans la seconde édition de son *History* à 120 (p. 240) et dans son *History of Fine Art in India* (p. 132) à 78.

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Il nous apparaissait d'ailleurs de plus en plus clairement, après les brillantes controverses dont la Royal Asiatic Society avait été le théâtre, qu'une bonne part des difficultés tenait à ce que dès le début la question s'était trouvée mal posée. S'il est bien certain que, comme tout le monde, Kaniṣka a eu une date, il est infiniment douteux à nos yeux qu'il ait jamais été le créateur d'une ère². Sans doute il se peut que nous nous trompions, et nous ne demandons pas mieux que d'en recevoir la preuve : mais cette preuve est justement celle que les partisans de la fondation par Kaniṣka de l'ère Vikrama ou de l'ère Çaka ont été également impuissants à nous donner : et ainsi, jusqu'à démonstration du contraire, il y a tout intérêt à ne pas embrouiller les choses à plaisir en mêlant la question de l'ère à celle de la date. En termes plus précis, c'est de façon tout à fait arbitraire et purement gratuite que l'on a d'abord lu, sur la série des inscriptions portant au génitif le nom de Kaniṣka,

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² Cf. les observations présentées ci-dessus, t. II, p. 484 et suiv.

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FIG. 484. — LE GRAND MIRACLE DE ÇRÂVASTÎ (cf. p. 377, 380, 554, 567-568, 690, 710). Musée de Péshawar. Provenant de Takht-i-Bahai. Cf. A. S. I., Ann. Rep. 1907-8, pl. XLIV c.

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les chiffres d'années 3, 8, 11, etc., comme inaugurant un comput nouveau. Ainsi que l'a bien montré M. Fleet et que la suite de la série, 31, 60, 74, 98, etc., avec le génitif des noms de Huviṣka et de Vâsudêva, le prouve surabondamment, le génitif du nom du roi n'a aucunement ce sens sur les inscriptions. Il signifie simplement : [sous le règne] de Kaniṣka, de Huviṣka, etc., en l'an 3, 31, etc. d'une ère non autrement spécifiée. C'est à ce point de notre raisonnement que nous avons été très vivement frappé par une coïncidence au moins singulière : l'an 78/9 de notre ère commence exactement le vᵉ siècle de l'ère indienne des Mauryas. En effet 322/1 + 78/9 = 400.

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Pourquoi le cacher? Cette simple opération d'arithmétique a été pour nous ce qu'on est convenu d'appeler un trait de lumière; et, après tout, il n'y a pas grand mal — puisqu'aussi bien nous ne saurions nous en dispenser — à ce que nous entreprenions à notre tour d'approfondir ce douloureux « secret de Kaniṣka » dont se languissent nos études. Notre solution a du moins pour elle le mérite de la simplicité la plus extrême : et en effet, il n'y avait aucun secret. En l'an 78/9 il ne s'est rien passé de particulier, sauf qu'on eut à enregistrer un changement de siècle, phénomène qui dans toutes les ères se reproduit régulièrement tous les cent ans. Kaniṣka, qui peut-être ne commença à régner que trois ans plus tard, n'eut absolument rien à décréter, mais seulement à se laisser vivre. Les donateurs indigènes, dont les nombreuses inscriptions nous ont été conservées, ont continué paisiblement — aussi bien (notez-le) à Bénarès et à Mathurâ que sur la frontière du Nord-Ouest — à dater leurs inscriptions dans l'ère indigène traditionnelle : seulement, au lieu d'écrire laborieusement, comme tout à l'heure : *Saṃ.* 111 c 10 4 4 = 318, en sept chiffres, ou *Saṃ.* 111 c 20 20 20 20 4 = 384, en neuf, ils font désormais l'économie de cet appareil décidément trop encombrant, et écrivent en abrégé : *Saṃ.* 3, 11, etc. pour [40]3, [4]11, etc. Ceci admis, toutes les difficultés tombent. Les inscriptions ne sont pas datées de l'an 3, 11, etc. à partir du sacre, de la conversion ou du concile (ou quoi encore?) de Kaniṣka, mais de l'an [40]3, [4]11, etc. sous le règne de Kaniṣka. On conçoit qu'elles déroulent avec la même sérénité la série des années [4]31 à [4]60, sous Huviṣka, 74 à 98 sous Vâsudêva, etc., pour ne nommer ici que les principaux membres de la dynastie. C'est seulement quand les vassaux des Kuṣaṇas continuèrent machinalement à compter jusqu'à 310, qu'ils se trouvèrent avoir créé l'apparence d'un comput original. Tel fut justement le cas des grands satrapes Çakas qui, sous la suzeraineté plus ou moins effective des Kuṣaṇas, conservèrent longtemps le gouvernement du Sind et d'une partie de l'Inde occidentale. C'est d'eux que, pour le plus grand embarras des futurs historiens, l'ère ainsi prostituée aux barbares a fini par prendre son nom de « scythique », sans doute après leur écrasement par les Guptas à la fin du IVe siècle, et afin de la mieux distinguer de la nouvelle ère nationale instituée par les restaurateurs de l'empire Maurya ¹. C'est à eux enfin que, sur la foi de cette désignation tardive, on a parfois voulu — et ici notre théorie rejoint celles de Cunningham et de M. A.-M. Boyer — attribuer sa fondation ². Mais ce que le suzerain n'aurait su faire, comment le vassal l'aurait-il fait? En réalité, dans ce cas particulier et tout à fait exceptionnel, on n'est jamais arrivé à dépister l'intervention personnelle et certaine d'aucun souverain, grand ou petit. La coutume, mère de la routine, et le temps, père de l'oubli, sont seuls responsables de toute l'affaire. L'ère dite « Çaka » ou « des rois Çakas » n'est de fil en aiguille qu'un avatar méconnu de l'ère des Mauryas, artificiellement rajeunie de quatre siècles.

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¹ D'après M. FLEET, la première mention de l'ère sous le nom d'ère Çaka datait seulement de 505 (*Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland*, 1913, p. 987). — C'est encore une curieuse coïncidence que l'ère des Mauryas date de 322/1 avant notre ère, et celle des Guptas de 319/20 après : mais ceci n'est qu'une coïncidence, notre ère étant inexistante pour les Indiens.

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² M. A.-M. BOYER (J. A., juillet-août 1897) a proposé, comme on sait, le Kṣaharâta Nahapâna de Nâsik, tandis que CUNNINGHAM (*Num. Chron.*, 1888, p. 232 et 1892, p. 44) tenait pour Chaṣṭana (Tiastanès) d'Ujjayinî.

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Cette conclusion, qui ne compromet personne, ne rend pas seulement compte de l'origine mystérieuse et de la bizarre appellation, quand enfin elle en reçoit une, de cette ère indienne; elle fournit encore la clef de plus d'une énigme accessoire. Bornons-nous à en donner deux exemples précis, empruntés l'un à l'histoire et l'autre à la légende. Comment expliquerait-on que les Andhras, ces ennemis jurés des Çakas, aient pu employer la même ère que leurs adversaires, si celle-ci, loin d'être la création de barbares étrangers, n'avait été au fond le lien commun de toutes les populations jadis soumises au sceptre des Mauryas? Du même coup on comprend pourquoi les nations du Dekhan, que les Guptas ne réussirent jamais à asservir de façon durable, ont, avec leur conservatisme bien connu, persisté à s'y tenir et l'ont finalement propagée jusque dans leurs colonies de l'Indo-Chine et de l'Insulinde. D'autre part il était fatal que, parmi les peuples à la fois bouddhisés et barbarisés du Nord-Ouest, l'ère indigène, dont le point de départ précédait de deux générations à peine la propagation locale du Bouddhisme, finît par être considérée comme datant de la mort du Buddha — fait infiniment plus saillant devant leur vision rétrospective que l'avènement d'un empereur. C'est à raison de cette inévitable confusion que s'établit dans les âmes pieuses la croyance traditionnelle, recueillie par Hiuan-tsang au Gandhâra, et qui voulait que Kanişka fût monté sur le trône non point, comme il le fit en effet, 400 ans après Candragupta, mais 400 ans après... le Nirvâṇa; et c'est aussi pourquoi des textes bouddhiques et Hiuan-tsang lui-même placent par ricochet Açoka, que trois cents ans séparent de Kanişka, cent ans seulement après le trépas du Maître¹. Et qu'on ne s'étonne pas de l'intérêt que nous attachons à ces traditions évidemment erronées. Autant il serait imprudent de les accepter sans réserves, autant il nous paraît insuffisant de les rejeter purement et simplement : il est encore nécessaire de justifier comment elles ont pu germer dans les esprits et surprendre la bonne foi populaire. Or, c'est ce dont notre théorie fournit pour la première fois le moyen.

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¹ M. Sylvain Lévi vient de montrer (J.R.A.S., 1914, p. 1016) que le témoignage de Hiuan-tsang au sujet de Kanişka (Rec., I, p. 99, 151; Travels, I, p. 203, 270) est emprunté au Vinaya des Mûla-Sarvâstivâdins, « que des indices assez nombreux semblent reporter vers l'époque de Kanişka (cf. Les Éléments de formation du Divyâvadâna dans T'oung Pao, 1907, p. 114 et suiv.). Du même coup le chiffre de 400, adopté par les rédacteurs de ce Vinaya, prend une importance qu'on ne saurait nier ». — Pour Açoka, voir encore Hiuan-tsang (Rec., I, p. 150; II, 85; Travels, I, p. 267; II, 88); Divyâvadâna, p. 402 et Avadânaçataka, éd. Speyer, II, p. 200. — Remarquez qu'en effet Candragupta monte sur le trône en 322 av. J.-C. (322 + 80 = 402 ans avant Kanişka) et qu'Açoka règne entre 263 et 224 (224 + 80 = 304 ans avant Kanişka), tandis que nous allons placer Kanişka entre 80 et 110 de notre ère.

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FIG. 485. — MÊME SUJET, AVEC BUDDHA ASSIS À L'EUROPÉENNE (cf. p. 324, 328, 377-378, 567-568, 586, 690). Musée de Péshawar. Provenant de Takht-i-Bahai.

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Mais n'allons pas tomber dans le travers de présenter une simple hypothèse — nous parût-elle avoir de grandes chances d'avenir — comme une panacée capable de redresser à elle seule toutes les entorses dont boite encore l'histoire ancienne de l'Inde : il suffit que, dans le petit domaine et pendant la courte période que couvre notre sujet, elle nous permette d'harmoniser au mieux tous les témoignages, d'où qu'ils viennent.

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Les Kuṣaṇa. — Nous n'oublions pas d'ailleurs que notre connaissance de l'état politique de l'Inde du Nord au 1er siècle de notre ère repose avant tout sur les Annales chinoises, commentées par les monnaies et les inscriptions indigènes. Les renseignements chinois sont même si explicites que, pour une fois, ils ont mis tout le monde à peu près d'accord. Chacun répète docilement la leçon qu'ils nous ont apprise : comment, lorsque les Yue-tche firent fuir devant eux les Çakas (1), ils cédaient eux-mêmes à la pression de leurs voisins orientaux, les Huns, auxquels nous ne tarderons pas beaucoup à avoir affaire; comment ils quittèrent, vers l'an 165 avant J.-C., leurs pâturages du Kan-sou, à la frontière de Chine, pour l'étonnante migration qui, à travers toute l'Asie centrale, devait les conduire jusqu'à l'Inde; et comment, en l'an 128, l'envoyé chinois Tchang K'ien les trouva déjà établis au nord de l'Oxus. « Quelques années plus tard », ils se répandirent au sud du fleuve et partagèrent la Bactriane entre leurs cinq hordes. Admettons que cette répartition et l'adoption d'un genre de vie sédentaire leur aient pris le temps d'une génération : « Plus de cent ans après, le chef du clan des Kuṣans, Kozoulo-Kadphisès, attaqua et vainquit les quatre autres chefs (jab-gou). Il se nomma lui-même roi : le nom de son royaume fut Kuṣan (2). » Entendez qu'il fonda une dynastie de ce nom, événement que d'autres textes s'accordent à placer, mais avec plus de précision, aux environs de l'an 25 de notre ère : et cette date est d'autre part confirmée par la façon dont Kozoulo-Kadphisès a imité sur ses monnaies les deniers d'Auguste. Mais l'hégémonie sur les tribus de sa race ne suffit pas à son ambition : « Il envahit la Parthie, s'empara du territoire de Kâboul; en outre il triompha du Pou-ta et du Kaçmîr (3) et posséda entièrement ces royaumes. » Ces conquêtes nous sont données comme faites aux dépens de la Parthie (Ngan-si); et ce trait est bien conforme à ce que nous avons vu de la domination parthe sur toute cette région. Toutefois les documents numismatiques certifient que le roi supplanté dans la vallée de Kâboul par Kozoulo-Kadphisès fut le dernier des Indo-Grecs, Hermaios. On a beaucoup spéculé sur le fait que certaines pièces de cuivre portent ces deux

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¹ Cf. plus haut, t. II, p. 487.

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² Nous suivons la traduction et l'interprétation de Éd. CHAVANNES (T'oung Pao, mai 1907, p. 187-194), qui sont elles-mêmes d'accord avec celles de M. A.-M. BOYER, J. A., mai-juin 1900.

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³ Le Pou-ta (cf. « Paktues » et « pou-khtou ») serait le pays de Ghazni. Par Ki-pin, qui désigna plus tard le Kâpiça, il faut entendre à cette date le Kaçmîr.

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[Figure: FIG. 486. — SPÉCIMEN DE « DOUBLE RUINE » (cf. p. 592). Fouilles de Sir Aurel STEIN à Sahri-Bahlol. Cf. A. S. I., Ann. Rep. 1911-12, pl. XXXVII.]

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noms conjugués. On a imaginé qu'un instant le Kuṣaṇa et le Grec ont battu monnaie ensemble, voire même qu'ils auraient commencé par sceller sur le dos des Parthes une alliance contre nature¹. Nous préférons pour notre part une explication beaucoup moins romanesque. Faute de posséder aucun monnayage de son cru, le jab-gou dut, pour s'en procurer, laisser fonctionner selon sa routine habituelle l'atelier du vaincu : c'est peu à peu qu'il en vint à ajouter, puis à substituer définitivement son nom en exergue. Exactement de même, le kalife Omar frappe en Syrie à l'effigie de l'empereur Héraclius, en Perse à celle du dernier des Sassanides¹. Par ailleurs les acquisitions territoriales du chef turc restent en somme limitées à l'Afghanistan et au Kaçmîr. Il a franchi avec l'Hindou-Koush le glacis naturel, ou, comme disent les Anglais, la « frontière scientifique » de l'Inde ; déjà il en tient les clefs : il est réservé à son successeur de pénétrer, le premier de sa race, dans cette terre promise des hordes du Nord-Ouest. Poursuivons en effet notre lecture : « Kozoulo-Kadphisès mourut âgé de quatre-vingts ans (vers 60 après J.-C.?). Son fils Vima-Kadphisès devint roi à sa place. A son tour il conquit l'Inde et y établit un chef pour l'administrer. A partir de ce moment les Yue-tche devinrent extrêmement puissants... » Est-ce la peine de faire remarquer que cette dernière phrase contient la condamnation péremptoire de toute théorie qui voudrait ne faire de la conquête de Vima-Kadphisès que la reprise en sous-œuvre de celle de Kanişka ? Kozoulo-Kadphisès nous est explicitement donné comme le fondateur de la dynastie des Kuṣaṇas et son fils comme le premier d'entre ces potentats qui ait envahi l'Inde et jeté les bases de leur empire. Auquel des successeurs de Gondopharès, nous ne savons, mais c'est sûrement à un roi parthe que Vima-Kadphisès enleva le Gandhâra et le Penjâb entre 60 et 70 de notre ère; et peut-être étendit-il du même coup sa domination sur les satrapes Çakas et Pahlavas des bassins de l'Indus et du Gange.

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¹ P. GARDNER, Cat., p. XLVIII; R. B. WHITEHEAD, Cat. Lahore, p. 172 E. J. RAPSON, Indian Coins, p. 16, § 65; et cf. J.R.A.S., 1913, p. 966 et 1034.

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¹ H. LAVOIX, *Cat. des monnaies musulmanes de la Bibliothèque Nationale, Khalifes orientaux*, préface, p. VII.

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Ici les Annales chinoises nous abandonnent et les historiens européens retombent dans leurs divergences : pourtant la route s'étend toute droite devant nous. La première mention de Kanişka est faite pour le moment par une inscription de Bénarès en *Sam.* 3 et la première de Huviska en *Sam.* 31 par une inscription de Râl- Bhaḍâr, près de Mathurâ(1). C'est donc entre 80 et 110 après J.-C. que nous placerons avec confiance le règne du deuxième grand

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FIG. 487. — HÂRITÎ DE BASSE ÉPOQUE (cf. p. 135, 148, 353, 595). Musée de Péshawar. Provenant de Sahri-Bahlol. Cf. A. S. I., Ann. Rep. 1911-12, pl. XLI, fig. 16.

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empereur bouddhique. En revanche nous ignorons tout des circonstances de son avènement. Comme on ne lui connaît pas de lien de parenté avec les deux Kadphisès, nous avions été tenté un

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(1) *Epigraphia Indica*, VIII, p. 173. J. P. VOGEL, *Catalogue of the Archæological Museum at Mathurâ*, p. 65, n°s A 71 et 181, etc. Le Vâsiṣka de l'an 19 (?), 33.

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instant d'imaginer une sorte d'usurpation du trône. Ainsi qu'il advint à plus d'un des rudes envahisseurs descendus du Nord-Ouest, Vima-Kadphisès semble s'être mal accommodé du climat de l'Inde, où les Annales chinoises stipulent qu'il préféra installer un vice-roi, sans doute choisi dans son clan. Est-ce cette vice-royauté qui fraya au Kuṣaṇa Kaniṣka l'accès du pouvoir suprême ? Nous devons avouer que, à y regarder de près, aucun indice ne vient corroborer cette supposition qui, au premier abord, nous avait séduit. Le premier Kadphisès, en qui nous ne pouvons voir qu'un potentat relativement chétif et un *jab-gou* encore mal dégrossi, n'avait jamais pu ou su trouver un artiste capable de lui graver pour ses monnaies des poinçons originaux : et c'est ainsi que nous l'avons vu contrefaire tantôt celles d'un roi grec et tantôt celles d'un empereur romain (pl. V, 1-2). Au contraire les graveurs de son fils nous ont donné de lui une image d'une précision tout ethnographique (pl. V, 3). Qu'il les ait recrutés dans sa nouvelle conquête du Gandhâra, nous avons deux raisons de le croire : d'abord l'excellence du travail, puis l'emploi persistant de l'alphabet *kharoṣṭhī* dans la légende du revers. En tout cas nous connaissons grâce à eux les traits et le costume d'un Kuṣaṇa aussi bien que ceux d'un Valois ou d'un Bourbon. C'est très exactement le même type que nous retrouvons sur les pièces de Kaniṣka (pl. V, 5, 7) et nous n'apercevons pas qu'il ait été le moins du monde affiné par le contact de l'Inde : il est et reste le Tartare dans toute son horreur. Mais, à notre point de vue, il y a pis. Un observateur que ne hanterait aucune idée préconçue n'hésiterait pas une minute à déclarer que ses monnaies ont dû être frappées au nord du Paropamise. En effet leurs exergues arborent exclusivement l'alphabet grec¹ et, des quelque trente divinités qui figurent au revers,

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¹ Nous ne disons pas la langue grecque : cf. les observations de M. F. W. THOMAS, dans *J. R. A. S.*, 1913, p. 636 et 1013. — Est-ce la peine de répéter à ce

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23 ou 28, n'a jamais dû jouer que les seconds rôles, puisqu'il n'a pas laissé de monnaies, et il en serait de même du Kaniṣka de l'an 41.

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l'immense majorité est iranienne ou bien porte des noms iraniens¹. En un mot les pièces de Kaniṣka peuvent bien être encore répandues dans le Nord-Ouest de l'Inde : aux images de Çiva et du Buddha près, elles n'ont littéralement rien d'indien, mais témoi-

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¹ Cf. ci-dessus, t. II, p. 166 et suiv.

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FIG. 488. — HÂRITĪ, AU KAÇMĪR (FACE ET PROFIL) (cf. p. 144-145, 604). Statue trouvée dans le Pâpaharana-Nâga de Brâr (vallée du Liddar). Hauteur : 0 m. 63. Cf. Mémoires concernant l'Asie orientale, I, pl. LXIII.

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gnent au contraire d'une orientation exactement tournée à l'opposite. Et ceci nous donne à craindre que les indianistes ne se soient créé à plaisir de graves embarras en voulant à toute force faire de ce « fils du ciel » et de ce « shâh des shâhs » un mahârâja de leur façon et le fondateur d'une de leurs ères. Ils ont beaucoup trop tiré le

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propos ce que nous avons dit de l'absence de culture nationale non seulement chez les Çakas et les Turuṣkas, mais même chez les anciens Bactriens (t. II, p. 444 et 499)?

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Turc à eux. Sans doute Kaniṣka, que ce soit de son fait ou du fait de son prédécesseur, a étendu plus ou moins nominalement son pouvoir sur le cœur même de l'Inde, peut-être jusqu'à Patna, à coup sûr jusqu'à Bénarès; mais, si l'on en croit la tradition, il aurait également poussé ses conquêtes jusque dans le Turkestan chinois actuel, et nous n'avons aucune raison de penser qu'il attachât moins d'importance à ses possessions des bassins de l'Oxus ou du Tarim que de l'Indus ou du Gange. Il faudra bien que les indologues se résignent à rendre la meilleure part de Kaniṣka à la Haute-Asie. Quoi qu'ils aient pu croire, c'est un personnage d'un tout autre acabit qu'un simple roi indien : indo-bactrien ne serait même pas assez dire; souverain d'un empire qui servit de trait d'union entre l'Inde et la Chine, il mérite déjà l'épithète de sérindien.

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Le rôle de Kaniṣka. — Ces constatations ne sont pas faites, tout au contraire, pour diminuer l'importance de son rôle dans la suite de notre exposé historique. Nous aurons notamment à nous souvenir de l'extension de sa souveraineté en Asie centrale quand il sera question de l'influence de l'école gréco-bouddhique dans ces parages¹. Mais dès à présent rappelons-nous bien que Kaniṣka est resté avant tout connu dans la tradition populaire sous le titre de « roi du Gandhâra », à telles enseignes que la dynastie locale des Çâhiyas se réclamait encore de lui au IXe siècle de notre ère². C'est là en effet, dans cette sorte de vestibule attenant à la fois aux plaines et aux passes montagneuses, que se trouvait le centre de gravité de son pouvoir, ou, si l'on préfère, le point vital de la seule grande artère qui fît communiquer les deux moitiés de son empire, jeté en travers sur le Toit du Monde comme un bissac sur un bât. On conçoit que dans l'intervalle de ses expéditions belliqueuses il s'y soit plus volontiers tenu, ainsi que l'araignée au milieu de sa toile, prêt à parer à tout événement, soulèvement intérieur de vassal ou empiétements d'ennemis sur les frontières. Remarquons que dans cette région, ce natif de la Haute-Asie était à même de choisir à son gré son climat et de goûter tour à tour la douceur des hivers indiens ou la fraîcheur estivale des montagnes. C'est là enfin qu'il se serait converti au Bouddhisme, là qu'il aurait bâti, dans la banlieue de sa capitale d'hiver, Puruṣapura, la magnifique fondation par laquelle il voulut commémorer sur place ce miracle(1). Il est passablement douteux que le premier Kadphisès ait eu quelque penchant pour la Bonne Loi(2). Au second la légende *kharoṣṭhī* de ses monnaies donne le titre de *māheçvara*, c'est-à-dire çivaïte(3), ce qui ne nous a pas paru après tout plus étrange que d'entendre un Héliodore, fils de Dion, s'intituler vishṇouïte (*bhāgavata*). D'un autre côté, s'il est quelque part question d'une conversion de Gondopharès, c'est au christianisme. Seul Kaniṣka, que ce soit par conviction ou par politique, aurait embrassé la seule religion qui pût servir de lien commun entre ses hétérogènes sujets. Est-ce à dire qu'il faille faire dépendre de cet événement sensationnel la floraison de l'art du Gandhāra ? Nous avons déjà mis le lecteur en garde contre une exagération si manifeste(4). Nous croyons savoir que, sous Gondopharès comme sous Vima-Kadphisès, l'école avait poursuivi paisiblement le cours de ses destinées; et si Kaniṣka a pu exercer une influence favorable sur son évolution, ce ne sera toujours pas par son goût, mais seulement par son zèle. Un néophyte fervent n'est pas nécessairement un bon connaisseur. Que l'exemple du royal bâtisseur et sa protection déclarée aient encouragé (toujours comme au temps d'Açoka(5)) la multiplication des couvents et des sanctuaires — et cette fois même sur les deux versants des Pàmirs — le fait n'est évidemment pas négligeable et méritait d'être soigneu-

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¹ Cf. ci-dessous, p. 642. Nous traiterons également (p. 645) la question des relations de Kaniṣka et de Pan-tchao.

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² Pour les références relatives aux rois Çâhis de Kâboul, cf. ci-dessous, p. 591, n. 1.

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(2) Cf. t. II, p. 438.
(3) Du moins c'est ainsi que nous transcrivons en sanskrit et par suite que nous traduisons le prâkrit *mahiçvara* (cf. t. II, p. 399, n° 4 et p. 457).
(4) Cf. ci-dessus, t. II, p. 443.

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sement consigné ici; mais de là à lui attribuer une action personnelle sur le développement esthétique de l'école, il y a aussi loin que des villes d'Ionie aux steppes du Kan-sou.

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LE FACTEUR ÉCONOMIQUE. — En réalité la floraison de l'école a ses racines dans des mouvements sociaux dont l'ampleur déborde, en même temps que les limites du Gandhâra, les opinions religieuses et l'éducation artistique de ses monarques. Il suffira de résumer ici, mais il importe de noter le fait considérable, et d'ailleurs bien connu, du développement, déjà « mondial » pour l'époque, qu'avait pris le commerce de l'Empire romain. Notre génération se souvient encore du profond retentissement qu'eut au xvᵉ siècle la reprise des relations maritimes avec l'Extrême-Orient ; elle-même éprouve les bienfaisants effets du raccourcissement de la voie trop détournée du cap de Bonne-Espérance par l'ouverture du canal de Suez ; elle pressent les résultats plus importants encore qu'apportera dans le prochain avenir le raccordement des chemins de fer de l'Europe avec ceux de l'Asie. Or, dès le début de notre ère, les échanges avec l'Inde se faisaient de façon courante, ou tout au moins annuelle, à la fois par deux routes, celle de terre et celle de mer. Celle-ci menait, grâce au jeu périodique des moussons, redécouvert par Hippale, des ports égyptiens du Golfe Arabique, à travers l'Erythrée, jusqu'à ceux de la côte indienne — à ceux du moins qui étaient accessibles aux navires étrangers : car l'Inde connut dès lors ce régime des « ports ouverts¹ » que nous voyons encore fonctionner en Chine. Les détails les plus circonstanciés sur cette navigation et le genre de transactions dont elle s'accompagnait ont été consignés dès avant la fin du 1ᵉʳ siècle par l'honnête rédacteur du Périple et sont confirmés par Pline l'Ancien comme par Strabon². De son côté Ptolémée, au milieu du IIe siècle, nous renseigne sur la route de terre la plus fréquentée, celle qui avait été suivie par Isidore de Charax, l'envoyé d'Auguste (1), et qu'on pouvait appeler la route du Nord. Son grand souci était en effet d'éviter les déserts de Perse

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¹ Ἀποδεδειγμενα (désignés), νόμιμα (réguliers) ou ἔνθεσμα (légaux) : ainsi les qualifie le texte du Périple (ch. 1, 32; 4, 21, 35; 52).

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² STRABON, II, v, 12; XVII, 1, 13; PLINE, Histoire naturelle, XII, 41. — Voir sur ces questions l'intéressant article de M. VIDAL DE LABLACHE, Comptes

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FIG. 489. — PREMIÈRE MÉDITATION DU BODHISATTVA, À MATHURÂ (cf. p. 606). Musée de Lakhnau. Provenant du «Jail Mound». Hauteur : 0 m. 56.

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et de Caramanie ; et c'est pourquoi de l'Euphrate elle gagnait d'abord, par le fameux défilé de Zagros, Ecbatane (Hamadan) ; puis, par les Portes Caspiennes, entrait en Hyrcanie ; et enfin, à travers les régions les mieux arrosées de la Parthie et de la Margiane

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rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1896, p. 456 et suiv.
(1) Σταθμοὶ Παρθικοι ou Etapes parthi- ques. — Il s'agit probablement de la ville de Charax située à l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate.

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(Merv), se dirigeait droit sur Bactres (Balkh). Là elle bifurquait : l'une des branches continuait, comme nous verrons bientôt, dans la direction du Nord-Est, à travers l'Asie centrale, jusqu'au pays des Sères ; l'autre descendait au Sud-Est, par les passes de la vallée de Kâboul, vers les bazars et les ports de l'Inde. Tel était du moins le grand « Trans-iranien » du temps. Nous ne pouvons entrer dans le détail des chemins d'intérêt secondaire, ceux, par exemple, qui menaient également aux bords de l'Indus en côtoyant le versant sud de l'Hindou-Koush, soit par l'Arie (Hérat) et Kâboul, soit par la Sakastène (Çaka-sthâna, Seistân) et l'Arachosie (Kandahar), en un mot par l'« Inde blanche ». Mentionnons toutefois comme un intéressant moyen terme entre les deux grandes voies de terre et de mer, celle mi-maritime et mi-terrestre du Golfe Persique.

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Tous ces faits sont du domaine commun : mais il peut être intéressant de signaler que l'Inde, à son habitude, nous laisse deviner ce que les textes classiques nous apprennent explicitement. De cette activité commerciale elle a conservé, notamment dans les livres bouddhiques, plus d'un souvenir. Il en est de fort vagues, tels que les perpétuels récits de voyages au long cours, par caravanes ou par bateaux, qu'entreprennent les marchands des contes. Il en est de plus précis, comme la mention dans le Sûtrâlaṅkâra du négociant de Takṣaçilâ qui, ruiné, s'en allé refaire sa fortune dans le pays de Ta-tsin¹ : car par ce nom tous les sinologues entendent l'Orient romain ou, plus précisément, la Syrie; et d'autre part, si le témoignage est bien d'Açvaghoṣa, il remonterait au moins au IIe siècle. Enfin l'indianiste détient sur ce point d'histoire des documents historiques au premier chef : telles les inscriptions laissées dans les hypogées du Koṅkan par la colonie Yavana (on dirait aujourd'hui feringhi) des ports ; telles les monnaies romaines trouvées en si grand nombre dans le sol de l'Inde, depuis les passes de l'Afghanistan jusqu'à la côte du Malabar¹. L'étonnante diffusion de ces dernières est clairement commentée, du côté européen, par

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¹ Trad. Ed. HUBER, p. 461.

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¹ Cf. R. SEWELL, Roman Coins in India, dans le Journ. of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, oct. 1904.

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FIG. 490. — PAÑCIKA-MAHĀKĀLA, À MATHURĀ (cf. p. 125, 127, 147, 603). Musée de Mathurā, n° C. 4. Hauteur : 0 m. 50.

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les doléances de Pline l'Ancien et de Tacite² sur les centaines de millions de sesterces que coûtait, bon an mal an, à l'Empire romain la coquetterie de ses femmes. Elle n'est pas moins nettement soulignée du côté indien par la substitution qui s'effectua vers ce même temps, dans l'usage de la langue, du mot *dinnara* (denier) au mot *dramma* (drachme). On a même pu chercher, et non sans vraisemblance, dans cet afflux du numéraire occidental la principale raison de la double nouveauté numismatique que constituent, d'une part, l'abondance et peut-être aussi le poids du monnayage d'or des Kuṣāṇas, de l'autre le caractère semi-cosmopolite à lui conféré par l'usage exclusif de l'alphabet grec¹.

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² PLINE, Hist. Nat., VI, 26 et XII, 41; TACITE, Annales, III, 52 (par la bouche de l'empereur Tibère).

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¹ Cf. J. KENNEDY, *The Secret of Kaniṣka* dans *J.R.A.S.*, 1912, p. 981 et suiv.

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De ces considérations d'ordre économique que devons-nous surtout retenir à notre point de vue? Au moins trois choses, semble-t-il. Tout d'abord sur l'immense circuit fermé qui mène ou ramène, par terre ou par mer, d'Alexandrie dans l'Inde, le Gandhâra occupe, pour ainsi parler, l'autre pôle de la courbe. Non seulement la grande route de terre y conduit directement ; mais le *Périple* nous avertit en propres termes qu'en dépit de la distance le grand port de Barygaza (Bharukaccha, Barotch, Broach), près de l'embouchure de la Narmadda — et non point seulement, comme on aurait pu s'y attendre, celui de Barbarikè, dans le delta de l'Indus — était considéré comme le débouché maritime de la Proclaïde². De fait, si Apollonios de Tyane est censé avoir gagné Takṣaçilâ à travers la Parthie³, c'est par la voie du Golfe Arabique que l'apôtre saint Thomas se serait rendu à la cour de Gondopharès. L'importance du fait que le Gandhâra se trouvait ainsi, de notoriété publique, à un nœud de la grande route du commerce international, n'échappera à aucun lecteur. En second lieu ce commerce portait avant tout sur des articles de luxe, les marchandises de choix étant par mer les pierres précieuses et les perles, par terre la soie : il en résultait des bénéfices considérables pour les exportateurs. Aussi est-ce le moment ou jamais de se souvenir que la clientèle des moines bouddhiques et la communauté elle-même se recrutaient plus volontiers dans cette caste des Vaiçyas¹, à laquelle nous devons également en Occident saint François d'Assise. Nous ne

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² *Périple*, § 47. On reconnaît naturellement, dans cette Proclaïde, la déformation du nom du pays de Πευκελαωτις ou Puṣkarâvatî.

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³ Apollonios serait revenu par le Golfe Persique.

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¹ Cf. t. II, p. 81.

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FIG. 491. — MÊME PERSONNAGE (cf. p. 125, 127, 603). Musée de Mathurâ, n° C. 3. Hauteur : 1 m. 05.

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serons plus surpris de voir si souvent dans les légendes les bons marchands, au retour de quelque fructueuse expédition, s'empresser de faire les frais d'une fondation religieuse : façon sans doute de rendre des actions de grâce, peut-être aussi de purifier par ce pieux prélèvement sur leur bénéfice les procédés plus ou moins licites de son acquisition. Parfois même c'est dans le dessein de réunir ou de compléter les fonds nécessaires pour la construction et la décoration d'un *stûpa* ou d'un couvent, qu'ils entreprennent une nouvelle tournée de négoce¹. Car l'art aussi est un article de luxe, et sa prospérité suppose l'existence de donateurs aussi riches que généreux. Enfin il est une remarque de détail qui vaut encore la peine d'être faite. C'était la coutume des navigateurs étrangers, en abordant dans l'Inde, d'« adoucir la figure² » du râja local par quelques cadeaux de bienvenue, qui tenaient lieu de droits de port. Or le *Périple*³ recommande d'apporter comme présents non seulement des instruments de musique et même de jolies musiciennes, mais encore de l'argenterie (ἀργυρώματα) — celle-ci sans doute de fabrication alexandrine. Pensez seulement au fameux trésor de Bosco-Reale, où d'ailleurs se mêlent tant de traits orientaux, et ne vous demandez pas plus longtemps d'où viennent les modèles des patères de Dèhra-Ismaïl-Khân (fig. 390) et du Badakshân⁴.

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¹ *Divyâvadâna*, p. 242 et *passim*.

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² L'expression est empruntée à Bernier.

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³ § 49. Cf. t. II, p. 70.

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⁴ On sait que la figure centrale de la grande patère de Bosco Reale, au musée du Louvre, en qui l'on voit une personnification de la ville d'Alexandrie, est coiffée du même casque que Dèmètrios sur la pl. III, 5. — Pour une reproduction de la patère du Badakshân, aujourd'hui au British Museum, cf. Sir George BIRDWOOD, *Industrial Art of India*, p. 148, pl. II.

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LE FACTEUR ARTISTIQUE. — Mais ce n'est pas seulement l'importation des objets d'art qu'ont provoquée l'augmentation de la richesse publique et la facilité régulière des communications : elles ont encore favorisé l'immigration d'artistes d'Occident. Nous avons dès longtemps insisté à propos de l'art du Gandhâra — et non sans courir le risque d'en méconnaître les origines hellénistiques — sur la prodigieuse prospérité dont jouit l'art grec à la faveur de la paix romaine et dont témoigne aussi bien son inépuisable fécondité que l'universalité de son expansion (1). Et sans doute il s'agit de l'art grec déjà sur son déclin, ne produisant plus guère en pays classique que des répliques, en pays barbare que des adaptations, et toujours et partout des copies de copies. Mais jamais il n'a été à meilleur marché ni d'un usage plus courant : nous le trouvons en même temps à la mode dans toutes les classes de la société, jusqu'aux plus bourgeoises, et répandu sur toute l'étendue du monde civilisé, d'Alexandrie à Thulé et de Gadès à Séleucie. Cet aspect des mœurs classiques au temps d'Auguste et des Antonins a été depuis longtemps dépeint en Italie (2) : il est loisible d'élargir à présent le tableau par delà l'horizon familier de la Méditerranée. Que de fois, pour notre part, devant la richesse décorative des ruines gandhâriennes, n'avons-nous pas entendu des officiers anglais, gens d'esprit fort rassis et plus préoccupés de sport que d'archéologie, évoquer, sous le coup d'un ravissement de surprise, le magique souvenir de Pompéi. Leur enthousiasme les emportait un peu loin : mais il n'en est pas moins vrai que, là comme ici, la profusion et aussi, avouons-le, la médiocrité générale des œuvres atteste, dans tous les sens du mot, la vulgarisation de l'art. Et il ne serait pas impossible de discerner dans la littérature indienne, si imparfait miroir qu'elle soit de la vie, la répercussion de ce phénomène social. La rhétorique s'enrichit soudain de comparaisons empruntées au vocabulaire spécial des amateurs. Dans le *Sûtrâlaṅkâra*, par exemple, quand le roi des Çibis s'est dépouillé de sa chair pour la jeter dans la balance, il est pareil, nous dit Açvaghoṣa, à une statue qui se délite sous l'action de la pluie au point de devenir méconnaissable. Le même texte, d'accord avec le *Lalita-vistara*, attribue au Bodhisattva des talents de peintre et de sculpteur (3). Les arts plastiques, considérés comme de bon ton en dépit des basses exigences de leur technique manuelle, feront désormais partie d'une éducation libérale. Ce ne sera plus qu'un jeu pour les héros et même les héroïnes de roman et de théâtre que de faire le portrait ressemblant de leurs amours. Tous ces lieux communs traîneront indéfiniment dans les traités de poétique : encore faut-il qu'à un moment donné ils aient correspondu à l'état des mœurs ; et nous placerions plus volontiers au Ier siècle l'apparition de ces coutumes nouvelles.

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¹ R. Hist. Relig., XXX, 1894, p. 365. — Nous serions à présent disposé à accorder moins d'importance au fait, d'ailleurs vraisemblable, de cette immigration d'artistes itinérants.

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² Friedländer, *Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms*, etc.

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³ *Sûtrâlaṅkâra*, trad. Ed. Huber, p. 337 et 312 (cf. Sylvain Lévi, dans le *Journal Asiatique*, juillet-août 1908,

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Une contagion aussi déclarée de l'art n'a pu se passer de l'intermédiaire de ses agents ordinaires, les artistes : et par suite il y a de grandes chances pour que, dans le nombre de ceux qui travaillèrent alors au Gandhâra, il s'en soit glissé plus d'un tout frais émoulu des ateliers méditerranéens. Nous connaissons par ailleurs assez bien les gens de métier auxquels tant d'œuvres de sens disparates et de facture similaire doivent d'être nées vers ce même temps aux quatre coins de la terre. Certes ils n'avaient pas tous du génie, ni même du talent : d'ordinaire c'étaient des praticiens, plutôt que des artistes, mais apparemment bons à tout faire et prêts selon l'occasion à s'improviser peintres, sculpteurs, graveurs, ciseleurs ou fondeurs. Au besoin ils se faisaient aussi mosaïstes, mais nous ne nous souvenons pas qu'on ait encore retrouvé dans les fouilles gandhâriennes aucun spécimen de ce procédé. En tout cas leur habileté de main et la richesse de leur répertoire sont indéniables, indéniable aussi l'aplomb avec lequel ils s'attaquent à n'importe quel sujet. On sait de reste qu'un « Græculus », surtout quand la faim l'aiguillonne, n'est jamais embarrassé. On nous l'a montré, s'enfonçant dans les provinces à la recherche de généreux patrons, tombant le plus souvent sur des gens désireux de s'acquérir des mérites par quelque fondation pieuse, et toujours prêt à assurer contre argent la réalisation artistique de leurs vœux. Nous pouvons à présent le suivre, au delà des bornes de l'Empire, sur les grandes routes commerciales de l'Extrême-Orient : et sans doute

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p. 88); Lalita-vistara, éd. S. LEFMANN, p. 156, l. 4. — Faut-il rappeler la comparaison du Buddha-carita citée plus haut, t. I, p. 229?

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ce n'est pas là que ces aventuriers auront rencontré les moindres de leurs aventures. Des *avadâna* entiers sont consacrés à exalter leur talent extraordinaire, et l'on ne s'étonnera pas que, comme les

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FIG. 492. — « SCÈNE DE BACCHANALE », À MATHURÂ (cf. p. 150, 604). Musée de Mathurâ, n° C. 2. Provenant de Pâli-Khêrâ. Hauteur : 1 m. 20.

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récits conservés de notre antiquité classique, ils s'attachent surtout à vanter leur savoir-faire dans le genre du trompe-l'œil¹. Mais si ces artistes étrangers ont suscité des admirateurs enthousiastes, peut-être aussi leur fallut-il parfois compter avec les cruels caprices des petits despotes orientaux. On nous parle de donateurs qui tantôt crèvent les yeux au praticien qu'ils viennent d'employer, tantôt complotent de le laisser mourir de faim au haut de la colonne qu'il a érigée¹. Les moyens varient, l'intention ne change pas : on veut s'assurer qu'il n'aille pas recommencer, voire éclipser plus loin son dernier chef-d'œuvre.

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¹ A. VON SCHIEFNER, *Tibetan Tales* (trad. RALSTON), p. 360. Cf. TÂRANÂTHA (ch. XLIV).

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¹ Sûtrâlaṅkâra, trad. Ed. HUBER, p. 453; Jâtaka, n° 253.

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Histoires de brigands ou contes à dormir debout, ces traditions populaires pourraient servir à illustrer de façon assez pittoresque l'odyssée indienne de nos « Græculi »; elles ne sauraient passer pour nous fournir une relation authentique de leur venue. Sur ce point les renseignements nous font tristement défaut. On peut cependant alléguer le précédent favorable créé par le voyage d'Apollonios de Tyane : sur la route suivie par le sophiste, pourquoi des artistes n'auraient-ils pas passé? Un autre indice, plus probant peut-être, nous est apporté par les Actes de saint Thomas. Quoi qu'on doive penser de ce texte apocryphe, il est du moins certain que l'auteur a dû s'efforcer d'en rendre le contenu digne de foi. Or de quel expédient s'est-il avisé pour aplanir devant son héros la voie de la Judée à l'Inde ? De le faire embaucher comme architecte par un marchand que Gondopharès, le roi du Gandhâra, avait spécialement chargé de cette commission²! Devons-nous dans cet honnête courtier reconnaître le marchand de Takṣaçilâ que nous avons vu tout à l'heure revenir de Syrie, ou diagnostiquer plutôt quelque marchand nabatéen que son négoce ramenait annuellement dans l'Inde ? Ce qui est sûr, c'est qu'aucun prétexte de mission ne saurait à présent nous paraître plus naturel ni mieux d'accord avec ce que nous croyons savoir des deux parts sur les conditions de l'offre et de la demande. Reconnaissons toutefois que quelques précisions feraient encore mieux notre affaire. Mais on s'étonnera beaucoup moins que nous n'en puissions pas apporter sur ce point, si l'on veut bien remarquer que nous sommes en train, et pour cause, d'écrire une histoire de l'art du Gandhâra sans jamais citer un artiste. Comment pourrions-nous définir exactement la patrie de gens dont nous ne savons même pas les noms?

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² Renvoyons pour le détail au livre de M. J. DAHLMANN, Die Thomas-Legende (1912), dont le seul tort peut-être est de vouloir trop prouver.

v3.c16.s2.t3.84

[Figure: FIG. 493. — TÊTE DE MATHURÂ (cf. p. 96, 603). Tête avec bonnet persan. Musée de Mathurâ, n° G. 32. Hauteur : 0 m. 45.]

v3.c16.s2.t3.85

Encore ceux-ci ne suffiraient-ils point à nous renseigner de façon tout à fait précise. La seule œuvre gréco-bouddhique qui, à notre connaissance, ne soit pas anonyme, est la cassette de Shâh-jî-kî-Ḍhêrî, dont les inscriptions désignent, en même temps que le donateur Kaniṣka, Agiçala, le nava-karmika ou « maître de l'œuvre¹ ». On ne saurait raisonnablement hésiter à reconnaître, sous le déguisement d'une prononciation indienne qu'un hasard (sans doute un peu aidé) a faite significative, le nom d'Agésilas¹. Pour nous refuser à admettre une interprétation aussi simple, il faudrait rejeter en bloc non seulement toutes les transcriptions indiennes de mots grecs que nous donnent les textes classiques et les légendes des monnaies, mais encore l'Héliodore, fils de Diya (Dion), de l'inscription de Besnagar et le Thaidora (Théodore), fils de Datis, de celle de Kaldarra². En fait l'unique défaut du reliquaire de Kaniṣka nous paraît être, dans la circonstance, de nous donner justement la sorte de signature que nous pouvions espérer. Cela est trop beau pour n'être pas suspect : tant il est vrai que la défiance toujours prête de l'esprit critique est au fond voisine de cette vague inquiétude « qui fait que l'homme craint son désir accompli ». Mais aurions-nous les meilleures raisons de surmonter ce morbide scrupule que nous ne serions toujours pas en état de deviner au seul nom d'Agésilas si celui qui le portait était, comme le qualificatif de dasa (= dāsa, esclave) le donnerait à penser, un Eurasien natif du Gandhâra et héritier de la profession paternelle, ou un Grec d'Asie Mineure récemment entré au service du roi. Il faut en convenir : sur le point de savoir s'il s'est effectivement produit au Gandhâra, dans le cours du 1er siècle, de nouveaux arrivages de Yavanas, nous sommes encore réduits à des présomptions assez vagues ; nous ne voyons pourtant pas que personne songe ou puisse songer à contester la vraisemblance générale du fait, d'autant qu'on ne peut guère expliquer autrement la propagation jusque sur les bords de l'Indus des dernières nouveautés artistiques de la Syrie ou de Palmyre³.

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