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La formation de la langue marathe c2: Introduction

La formation de la langue marathe c2

Language
French

Introduction

c2.1

§ 1. Aucune des langues indo-européennes parlées actuellement dans l'Inde ne semble remonter à une langue sensiblement différente du sanskrit, tel que les textes védiques et classiques nous le font connaître. Faire l'histoire de l'une quelconque d'entre elles, le marathe, par exemple, revient donc essentiellement à montrer comment les altérations subies au cours de l'histoire par le système linguistique du sanskrit ont abouti à la constitution des divers dialectes du moyen-indien d'abord, et ensuite de cette langue moderne elle-même.

c2.2

§ 2. On a souvent remarqué que la succession chronologique des textes les plus anciens du sanskrit correspond à une extension géographique progressive de cette langue vers l'est. Qu'avec le temps on y constate un apport considérable d'éléments nouveaux et des mélanges dialectaux, cela n'a rien que de naturel ; mais la langue du Ṛgveda, si semblable à l'iranien ancien, et parlée aux confins du monde iranien, sur un domaine comparativement si limité, devrait, semble-t-il, représenter un dialecte défini et pur, pouvant servir de base solide à la comparaison linguistique. Or

c2.3

En réalité ce dessein n'est légitime et exécutable que sous d'importantes réserves. Aucune des langues indo-aryennes anciennes n'offre, dans l'état actuel de la documentation, de prise sûre à l'analyse ; même les textes sanskrits les plus archaïques portent déjà la trace de mélanges dialectaux importants ; et dans la suite les différents parlers ont toujours subi l'influence du sanskrit, réagi les uns sur les autres, et contaminé le sanskrit à leur tour. Il convient donc d'examiner avant tout chacune des formes connues de l'indo-aryen et la valeur des documents qui les représentent, afin de déterminer dans quelle mesure on peut en utiliser le témoignage pour l'étude de la formation du marathe.

c2.4

il n'en est rien ; en isolant les parties les plus récentes comme le dixième maṇḍala, en faisant la part des diverses rédactions et en corrigeant les divers rajeunissements du texte, on aboutit bien à une langue unique au fond : mais cette langue est traditionnelle et composite (sur tous ces points, v. Wackernagel, p. x-xxii). Ou, pour mieux dire, les rédacteurs du Ṛgveda tel que nous l'avons ont partiellement adapté à leur propre dialecte des textes religieux composés dans un autre dialecte. M. Meillet, dans son article sur Les consonnes intervocaliques en védique (I. F., XXXI, p. 120 et suiv.), en donne les preuves suivantes :

c2.5

En premier lieu, l'ouverture des sonores aspirées intervocaliques, constante dans le Ṛgveda pour la mi-occlusive *jh, y est attestée aussi pour bh, dh, notamment dans les formes grammaticales (1er plur. moy. -mahe, 2e sing. impér. -hi, etc.) : mais souvent -bh- et -dh- anciens sont conservés. Cela tient à ce que les rédacteurs du Ṛgveda actuel ont réintroduit dans un grand nombre de mots l'occlusion qui persistait dans leur dialecte ; aux formes grammaticales ils ne pouvaient toucher sans modifier gravement l'aspect de la langue religieuse qu'ils empruntaient.

c2.6

La répartition de r et l en sanskrit s'explique par une série d'adaptations analogues. Le dialecte sur lequel repose le Ṛgveda était un dialecte occidental où comme en iranien tout l se confondait avec r. Or la présence dans les parties les plus anciennes du texte actuel de mots où l répond à l indo-européen prouve que les rédacteurs de ce texte y ont introduit des formes propres à leur dialecte ; on sait en effet qu'il a existé un dialecte oriental où l représentait r et l. Le nombre des adaptations s'accroissant avec le temps, le vocabulaire sanskrit et moyen-indien présente sur ce point une confusion inextricable.

c2.7

Enfin la grammaire elle-même du Ṛgveda porte des traces de contamination ; l'emploi arbitraire des désinences d'instrumental -ebhiḥ et -aiḥ s'explique par le conflit de deux parlers, l'un tendant à étendre -ebhiḥ aux adjectifs, puis aux noms, comme fera plus tard le moyen-indien, l'autre tendant à maintenir et même à étendre la désinence -aiḥ, comme fera le sanskrit classique.

c2.8

Le sanskrit védique est donc sous sa forme la plus authentique et la plus ancienne une langue littéraire et une langue commune. A plus forte raison le sanskrit classique doit-il présenter ces caractères et manquer d'unité.

c2.9

§ 3. Après le Ṛgveda, les autres recueils et notamment l'Atharvaveda, puis les brāhmaṇa, les sūtra, Pāṇini, qui oppose la bhāṣā qu'il définit au chandaḥ archaïque (v. S. Lévi, J. As., 1891, II, p. 549 ; M. S. L., XIV, p. 278-279), ses commentateurs, qui signalent d'une manière consciente ou non les progrès de la langue depuis Pāṇini, enfin les œuvres classiques marquent des stades successifs qui paraissent définir l'évolution interne du sanskrit (v. Wackernagel, p. XXII et suiv., XLIV et suiv.). Même en admettant que la littérature sacerdotale ancienne suive le développement autonome de la langue, — et ce que nous savons du Ṛgveda rend cette hypothèse improbable —, il arrive vite une époque où le sanskrit doit subir le contact et sans doute l'influence d'autres dialectes ayant une existence reconnue. Un siècle après Pāṇini, Açoka couvre l'Inde d'inscriptions en moyen-indien ; vers 150 av. J.-C., Patañjali, dans un passage fameux (cité par Bhandarkar, J. A. S. Bomb., XVI, p. 335), donne le sanskrit comme la langue des brahmanes bien élevés de l'Aryāvarta : autant dire que c'est une langue déjà exceptionnelle dans l'Inde et qui n'aurait pas survécu sans le prestige dû à l'emploi qu'en faisaient la religion et la scolastique.

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Dans l'usage laïque, — épigraphique et littéraire —, le sanskrit apparaît postérieurement à des dialectes linguistiquement plus jeunes ; abstraction faite des épopées, dont la rédaction primitive est inconnue et qui d'ailleurs se rattachent par certains côtés à la littérature religieuse, la période classique du sanskrit ne s'ouvre qu'au premier siècle de notre ère. A ce moment le bouddhisme usurpe la langue des brahmanes et s'en sert pour sa propagande ; l'un de ses maîtres, Açvaghoṣa, « embellit » des formes littéraires les contes pieux et les traités dogmatiques : il écrit des drames où voisinent le sanskrit et les prākrits déjà promus au rang de langues cultivées (v. S. Lévi, J. As., 1908, II, p. 57 et suiv.). Des rois étrangers, osant ce dont Açoka n'avait sans doute pas même eu l'idée, rédigent leurs documents officiels en sanskrit : c'est un Çaka, le mahākṣatrapa Rudradāman qui le premier, en 150 av. J.-C., fait à Girnar graver une longue inscription en sanskrit, témoignage du talent qu'il revendique « de composer en prose et en vers des œuvres satisfaisant à toutes les exigences de la rhétorique » (v. S. Lévi, J. As., 1902, I, p. 109, 111, 119). Désormais complè- tement laïcisé, le sanskrit sert jusqu'à nos jours de langue littéraire et scientifique, et de moyen de communication entre les gens cultivés de toutes les parties de l'Inde. Comme le latin usuel à l'époque où les langues romanes existaient déjà, le sanskrit classique présente deux caractéristiques opposées qui s'accentuent de plus en plus avec le temps. En premier lieu c'est un parler fondamentalement archaïque dès le moment de sa fixation : il a maintenu l'occlusion des consonnes intervocaliques et restauré ḍ et ḍh à la place de ḷ et ḷh du védique et du moyen-indien ; il a conservé des formes déjà sorties de l'usage comme le duel, le moyen, le parfait, et inversement éliminé d'autres formes dont le moyen-indien et les langues modernes attestent la survivance (v. Wackernagel, p. xxv et suiv.). Mais en même temps le sanskrit ne pouvait manquer de subir des influences venues de partout ; le vocabulaire en particulier devait s'imprégner d'éléments empruntés, avec plus ou moins d'adaptation, aux divers parlers aryens ou non de l'Inde et même à des langues étrangères à l'Inde (v. Wackernagel, p. LI et suiv.).

c2.11

A aucune époque par conséquent les documents sanskrits ne peuvent être considérés comme reflétant exactement l'état linguistique contemporain ; et même la différence d'aspect que présente le sanskrit suivant les époques « n'est pas la différence que nous trouvons entre diverses phases d'une langue populaire se développant naturellement » (Wackernagel, p. XXIII).

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§ 4. On voit combien de difficultés et de pièges l'interprétation linguistique trouve dans les textes sanskrits. Le moyen-indien, que nous avons vu apparaître très tôt à côté de ces textes, offrira-t-il des documents plus sûrs et mieux utilisables ? — On pourrait le supposer, à en voir l'abondance et la variété.

c2.13

Dès le milieu du IIIe siècle av. J.-C., l'empereur Açoka fait graver du Nord-Ouest au Bengale, du Terai au Maisour de nombreux édits qui sont les premiers documents connus du moyen-indien. Il est hors de doute que les textes originaux de ces édits ont été écrits dans un dialecte du Magadha, où se trouvait la capitale d'Açoka. Mais les variations présentées par les inscriptions sont nombreuses, et si on ne peut le plus souvent les attribuer à des fautes du copiste, elles ne se laissent pas facilement expliquer par l'existence de dialectes nettement tranchés. On a été amené à considérer (v. O. Franke, *Pali und Sanskrit*, p. 109; T. Michelson, *Am. J. Phil.*, XXX, p. 284, *J. A. O. S.*, XXX, p. 78) que le texte original des édits, conservé à quelques variantes près dans les inscriptions orientales, a été traduit par les administrateurs du nord-ouest et du sud dans des parlers locaux, ou, pour mieux dire, adapté à ces parlers, mais non sans qu'un certain nombre de mots ou de formes orientales se soient glissées dans ces adaptations. Ces insertions ou adaptations s'expliquent-elles suffisamment par la simple présence du modèle oriental sous les yeux du traducteur? Il n'est pas improbable que souvent les scribes aient cru pouvoir employer les mots du modèle parce qu'ils n'étaient pas complètement étrangers à leur parler, ou au moins à la langue officielle de leur région : sans doute le prestige religieux du bouddhisme et le prestige politique, remontant déjà à plusieurs générations, de la dynastie Maurya avaient dû amener le langage du Magadha à s'étendre à toute l'Inde du nord, au moins dans la partie cultivée de la population et pour une partie du vocabulaire (cf. Lüders, *Bruchstücke*, p. 40).

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Mais l'original lui-même reproduisait-il la langue usuelle alors dans le Magadha? Voici d'une part un texte incontestablement magadhien, l'inscription de Çutanukā à Ramgarh, que la paléographie dit contemporaine d'Açoka : on n'y trouve que la sifflante palatale, qui manque aux versions orientales d'Açoka (v. Lüders, *Bruchstücke*, p. 41). D'autre part la citation sans doute textuelle qu'Açoka fait d'ouvrages bouddhiques dans l'édit de Bhabra offre un exemple de dialecte magadhien admettant déjà la sonorisation des occlusives sourdes intervocaliques (v. S. Lévi, *J. As.*, 1912, II, p. 495 et suiv.; faits analogues dans d'autres inscriptions, v. Senart, *Inscr. de Piyadasi*, II, p. 427). Quelle est la relation entre ces trois formes de langage?

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S'il n'y avait en question que l'inscription de Çutanukā, on pourrait supposer que la langue d'Açoka représente un dialecte magadhien admettant déjà *s* dental comme les dialectes centraux ; c'est pourquoi M. Lüders le rapproche de l'ardhamāgadhī dramatique. Mais la citation bouddhique semblerait prouver de plus que la langue de la chancellerie impériale était déjà archaïsante, — ce qui n'est pas fait pour étonner, dans l'Inde peut-être moins encore qu'ailleurs.

c2.16

Donc, même lorsque les lectures sont sûres et les significations bien établies, aucune des inscriptions d’Açoka ne fournit un document direct sur un dialecte déterminé de l’Inde au IIIe siècle av. J.-C. Une analyse minutieuse a pu cependant en dégager quelques indications probables sur la répartition de certains traits. Dans le groupe oriental, « pas d’*ṇ* cérébral ni d’*ñ* palatal, le *y* initial tombe, *l* est substitué à *r*, le nominatif masculin, et ordinairement le neutre, se fait en *-e*, le locatif en *-asi* ; l’autre [groupe] distingue l’*ṇ* cérébral de l’*ñ* palatal, conserve le *y* initial et l’*r*, fait en *-o* le nominatif singulier des masculins en *-a*, le locatif en *-amhi* ou en *-e* » (Senart, *Inscr. de Piyadasi*, II, p. 431). De plus, les inscriptions de l’ouest conservent des groupes consonantiques que celles de l’Inde gangétique assimilent ; skr. *ṛ* est normalement représenté au nord-ouest par *ir*, *ur*, à Girnar par *a*, à l’est par *a* ou *i* ; *r* + dentale donne une dentale à l’ouest, une cérébrale à l’est ; *kṣ* devient *ch* à l’ouest, et à l’est *kh* ; enfin *-ā* final s’abrège, *-tiy-*, *-dhiy-* se simplifient en *-ty-*, *-dhy-* dans les inscriptions les plus orientales (v. sur tous ces points, T. Michelson, *I. F.*, XXIII, 219-271 ; *Am. J. Phil.*, XXX, 284 et s., 416 et s. ; XXXI, p. 55 et s. ; *J. A. O. S.*, XXX, p. 77 et s., XXXI, p. 223 et s.).

c2.17

Ces indications sont précieuses et seront utilisées plus loin ; mais il faut surtout retenir qu’avant l’ère chrétienne il s’est exercé jusque dans l’ouest de l’Inde des influences linguistiques magadhiennes, difficilement mesurables, mais sans doute assez profondes. Que ces influences aient cessé moins d’un siècle après Açoka, cela est possible : mais la longue prééminence du Magadha est certaine ; et rien n’empêche d’accepter le témoignage des inscriptions de Delhi qui ont *l* pour *r* et *n* pour *ṇ* (v. Senart, *ibid.*, II, 373 ; cf. II, 434). Nous savons par Patañjali que des formes comme *vaṭṭati* et *vaḍḍhati*, qui étaient encore des magadhismes du temps d’Açoka, avaient peu après pénétré dans la langue usuelle de l’Inde centrale.

c2.18

§ 5. Jusqu’au moment où le sanskrit devient la langue unique de l’épigraphie, c’est-à-dire dans l’Inde septentrionale et centrale vers 350 J.-C. (Fleet, *J. A. S.*, 1904, p. 485), les inscriptions en moyen-indien se succèdent en grand nombre. On en découvre toujours de nouvelles ; mais la linguistique n’en tire que des données obscures et fragmentaires. Dans l’ensemble, malgré le très vaste espace et les quatre ou cinq siècles sur lesquels

c2.19

elles s'étendent, ces inscriptions offrent un aspect remarquablement uniforme (v. Senart, *ibid.*, II, p. 493); et pourtant, à les regarder dans le détail, les phénomènes y sont extrêmement disparates et les variations dialectales y paraissent nombreuses : mais la répartition en varie pour chaque série de faits (v. O. Franke, *Pali und Sanskrit*, ch. VIII, notamment p. 126). Il arrive souvent que dans des inscriptions tout à fait voisines et contemporaines les caractéristiques phonétiques et même morphologiques s'entrecroisent d'une façon inextricable. Dans certains cas on entrevoit une explication possible : il semble bien que dans les inscriptions du Dekhan le plus ou moins d'influence du sanskrit corresponde à l'élévation sociale plus ou moins grande de ceux qui les ont fait graver (v. J. Bloch, *Mélanges S. Lévi*, p. 14; cf. Bhandarkar, *J. A. S. Bomb.*, XVI, p. 341 et note). Mais que dire par exemple des donations qui voisinent sur les stūpa de Bharaut et de Sanchi? Le génitif du mot désignant la nonne bouddhique, skr. *bhikṣuṇī*, est à Bharaut (éd. Hultzsch, *Z. D. M. G.*, XL, p. 60 et suiv.), tantôt *bhichuniya* (nºs 27, 31, 101), tantôt *bhichuniyā* (nºs 29, 75, 81), tantôt *bhichuniye* (nºs 65, 120, 121), une fois enfin *bhichuniyi* (nº 103). A Sanchi (éd. Bühler, *E. I.*, II, p. 97 et suiv., 370 et suiv.) on trouve pour le même mot les formes *bhikhuniyā* (I, 6, 199, 315, 332), *bhikhuniya* (I, 244, 286, 304, 350; II, 8, 9, 11, 40, 42, 43, 70, 76), *bhikhunaya* (II, 54); *bhichuniyā* (I, 28, 100, 186, 224, 283, 337, 343, 351; II, 29, 47); *bhichuniya* (I, 37, 52. 126, 277, 326, 355; II, 48), *bhichunayā* (I, 119, 353), *bhichaniyā* (I, 253), *bhichanaya* (I, 252); *bhichuniye* (I, 38, 78, 101, 105, 110, 158, 180, 183, 192, 214, 293, 316, 329, 341). Un certain nombre de ces formes sont probablement des fautes : mais rien ne permet de distinguer à quoi tient la répartition de *ch* et de *kh*, ou du génitif en *-iyā* et en *-iye* ; l'origine des donateurs n'éclaire rien : dans les inscriptions au nom de donateurs de Besnagar et de Nandinagar comme dans celles dont les donateurs sont d'Ujjain, les deux désinences se rencontrent (cependant à Kurara-Kuraghara, on ne rencontre que la désinence en *-a*) ; et skr. *kṣ* est représenté de deux façons différentes dans deux inscriptions toutes voisines et provenant selon toute apparence de la même personne (*samikayā bhikhuniya dānam*; *Sāmikāya bhichuniyā dānam*; Sanchi, I, 350-351).

c2.20

Les documents épigraphiques ne fournissent donc à la linguistique que des renseignements extrêmement incertains. On pourra sans doute en certains cas les interpréter avec l'aide de ce qu'on sait par ailleurs, par exemple en se servant des prākrits dramatiques, comme a déjà tenté de le faire M. Lüders (*Bruchstücke*, p. 40 et suiv.) ; mais pour le moment on ne saurait aller bien loin dans cette direction.

c2.21

§ 6. Après les inscriptions, examinons les textes. Les plus anciens, ou du moins ceux dont la langue est le plus archaïque, sont ceux du canon bouddhique conservé dans l'île de Ceylan. Que la langue de ces textes — improprement appelée *pāli* — soit d'origine continentale, c'est ce dont personne ne doute. Mais à quelle partie de l'Inde, à quelle période de l'histoire se rattache-t-elle? L'ignorance est à peu près complète sur ces points. Selon la tradition singhalaise, la rédaction définitive du canon date du concile réuni par le roi Vaṭṭagāmanī vers 80 av. J.-C.; ceci donne la date la plus basse pour les morceaux les plus anciens du canon. Quant à la langue, les livres eux-mêmes lui donnent le nom de māgadhī. Or tout ce que nous savons de la māgadhī par l'épigraphie ou la littérature va contre cette appellation ; sans doute se rapporte-t-elle au texte primitif, celui que citait Açoka, et non à la traduction dont nous disposons.

c2.22

On est donc obligé de recourir à l'induction historique pour déterminer le lieu d'origine du pali : c'est là un procédé qui conduit rarement, du moins dans l'Inde, à des conclusions fermes et sûres. D'un côté M. Oldenberg (*Vinayapiṭakam*, introd., p. LIV) fait venir le pali de l'Orissa ; il se fonde pour cela sur la ressemblance que présenterait cette langue avec celle de l'inscription de Khāravela à Udayagiri, — ressemblance confirmée par l'aspect de certaines inscriptions singhalaises selon M. E. Müller (*Pali gram.* préf., p. x). Mais les deux dialectes sont loin d'être identiques ; et l'absence de nasale cérébrale, entre autres traits, sépare nettement le dialecte de Khāravela du pali.

c2.23

L'hypothèse plus généralement admise et plus vraisemblable situe le pali plus à l'ouest, non loin des grands centres de pèlerinage que marquent les plus anciens stūpa bouddhiques de Bharaut et de Sanchi, plus particulièrement dans le Mālva. On fait valoir en premier lieu la parenté linguistique des inscriptions de cette région avec le pali ; on rappelle de plus que la capitale du Mālva, Ujjain, a été la résidence d'Açoka, puis de son fils Mahinda, lorsqu'ils étaient princes héritiers ; c'est aussi à Ujjain, selon la tradition, qu'était née la mère de Mahinda et que Mahinda passa son enfance ; or on sait que l'introduction du bouddhisme à Ceylan est attribuée à ce même Mahinda (v. notamment O. Franke, *Pāli und sanskrit*, p. 138-139). Si la parenté du singhalais et des parlers occidentaux était définitivement établie (v. plus bas, § 18), on concevrait fort bien une immigration apportant de la même région un dialecte vivant destiné à évoluer sur place et des livres écrits dans une langue religieuse déjà fixée.

c2.24

En tout cas le pali ne saurait être considéré comme un dialecte purement occidental ; le passage du groupe occlusive + *v* ou *v* + occlusive à *bb* le reporte au moins jusqu'au plateau central (v. § 17). Ce n'est pas tout. Le pali n'est pas homogène ; il y a sept siècles au moins entre les *gāthā* du Jātaka et leur commentaire en prose (v. Foucher, *Mélanges Sylvain Lévi*, p. 235, 245-247) ; on ne saurait s'étonner par conséquent de trouver dans le pali les traces des influences les plus diverses depuis les magadhismes (v. Windisch, *Congrès des Orient.* à Alger, I, p. 280 et suiv.) jusqu'aux emprunts au singhalais (v. E. Müller, *Pali gram.*, p. x-xi).

c2.25

D'origine incertaine et d'essence hétérogène, le pali ne peut donc provisoirement être considéré que comme un type linguistique représentant une forme ancienne du moyen-indien littéraire et marquant une étape dans l'évolution générale de l'indo-aryen.

c2.26

§ 7. Si le pali était sûrement un dialecte central ou occidental succédant à un dialecte oriental dans la rédaction du canon bouddhique, son histoire éclairerait à son tour l'histoire d'un autre dialecte religieux, celui des Jainas.

c2.27

Les textes du canon jaina passent pour avoir été rédigés en ardhamāgadhī ou « semi-magadhien ». Ce dialecte, employé aussi dans les drames bouddhiques et classiques, apparaît comme plus occidental que la māgadhī proprement dite, puisqu'il a *s* et non *ç*, mais aussi plus occidental que le dialecte propre d'Açoka puisqu'il a *r* et non *l* ; le nominatif singulier des noms masculins y est en *-e* comme en māgadhī. Mais plus tard le centre du jainisme s'est, comme on sait, transporté dans le Dekhan et au Guzrate ; dès lors le dialecte change d'aspect : les formes en -o s'insinuent dans les textes poétiques les plus anciens ; la langue prend avec le temps un aspect de plus en plus occidental et se confond de plus en plus avec la māhārāṣṭrī.

c2.28

§ 8. Le pali n'est pas le seul dialecte moyen-indien propre au bouddhisme. On a trouvé dans les environs de Khotan des fragments du Dharmapada écrits avant la fin du IIe siècle de notre ère dans un dialecte jusque-là inconnu (éd. Senart, J. As., 1898, II, p. 193 et suiv.). Dans ce dialecte les consonnes intervocaliques n'avaient pas uniformément perdu leur occlusion ; mais les voyelles finales s'étaient abrégées au point que -e et -o deviennent le plus souvent -i et -u. Ce dernier caractère donne au dialecte un aspect plus récent que les prākrits classiques, tandis que par la conservation partielle des consonnes intervocaliques il apparaît comme plus archaïque. En tout cas sur l'un et l'autre point il s'accorde avec le développement général des prākrits littéraires ; mais le traitement des consonnes suivant une nasale est tout à fait unique dans ce dialecte ; par là il s'isole de tout le reste du moyen-indien. Par là aussi — cas unique dans la littérature bouddhique —, il se laisse localiser avec précision : les parlers du Penjab occidental et du nord-ouest himalayen présentent aujourd'hui encore les mêmes caractéristiques (v. J. Bloch, J. As., 1912, I, p. 331 et suiv.).

c2.29

Certains textes bouddhiques, notamment le Mahāvastu et le Lalitavistara, sont écrits dans un dialecte étrange, où semblent se mêler arbitrairement sanskrit, pali et prākrit. On y trouve par exemple côte à côte des formes comme abravi et abravit, des nominatifs neutres pluriels en -ā et en -āni, etc. (v. Senart, Mahāvastu, I, p. XII-XIII). L'étude de la syntaxe a permis d'y reconnaître plusieurs couches caractérisées respectivement par la phrase verbale et nominale (v. Oldenberg, G. G. A., 1912, p. 123 et suiv.). D'autre part la critique permet souvent de deviner l'original moyen-indien des formes incorrectes du sanskrit qui y pullulent (v. Wackernagel, p. XXXIX; en dernier lieu Kern, I. F., XXXI, p. 194 et suiv.) : mais ne retrouver à l'origine de ces formes que l'ignorance d'adaptateurs maladroits, c'est rendre difficilement explicable la parenté de textes différents et considérables, et oublier la maîtrise avec laquelle le bouddhisme savait manier le sanskrit. Du reste le moyen-indien qu'on entrevoit à travers ce sanskrit incorrect est d'un type encore indéterminé.

c2.30

Il est donc de toute façon impossible de reconnaître à quelle réalité linguistique correspondent ces textes ; la grammaire comparée peut assister l'interprétation philologique de ces textes, sans en tirer encore aucun parti.

c2.31

Ce sont là les seuls documents dont nous disposions antérieurement à l'éclosion des prākrits classiques. Un jour prochain, on pourra sans tirer parti d'un dialecte laïque utilisé en Asie centrale : tout ce qu'on sait pour le moment, c'est que la langue des tablettes rapportées de Niya par M. Stein ne se rattache pas au même groupe que celle des feuillets Dutreuil de Rhins (comm. de M. Senart, J. As., 1912, I, p. 411).

c2.32

§ 9. Avec le drame et la poésie lyrique apparaissent dans la littérature de nouveaux dialectes, auxquels les grammairiens ont donné le nom de prākrits. Un certain nombre d'entre eux portent des noms de pays. Ainsi dans l'énumération de Bharata (XVII, 48) :

c2.33

*māgadhy avantijā prācyā sūrasery ardhamāgadhī*
*bāhlikā dākṣiṇātyā ca sapta bhāṣāḥ prakīrtitāḥ,*

c2.34

six sur sept sont des déterminations géographiques ; il y en a trois sur quatre (māgadhī, çaurasenī, māhārāṣṭrī) chez Vararuci ; plus tard Daṇḍin ajoute à ces trois-là la lāṭī « et d'autres semblables » (Kāvyādarça, I, 35). Faut-il donc compter sur les textes ou les grammaires pour des documents authentiques sur les parlers du Magadha, de Mathura, du Dekhan ou du Guzrate ?

c2.35

Cette espérance n'est pas permise. Tout d'abord ces noms géographiques coexistent avec des noms de nature toute différente. Déjà celui d'ardhamāgadhī, « semi-magadhien », donné par Bharata, n'est pas clair. Plus tard Vararuci place la paiçācī sur le même rang que les trois grands prākrits à nom géographique ; or malgré les efforts tentés en ce sens, il est impossible de reconnaître dans ce nom celui d'une peuplade définie, à plus forte raison celui d'un groupe national civilisé comme sont les trois autres (v. Lacôte, Essai sur Guṇādhya et la Bṛhatkathā, p. 47 et suiv.). En réalité les noms portés par les prākrits tiennent aux circonstances de leur entrée dans la littérature ; les noms d'apparence locale sont au moins à l'époque ancienne ceux de confréries d'acteurs, de bardes ou de chanteurs ; celui de la paiçācī s'explique probablement par un détail de la légende de Guṇāḍhya ou de son œuvre (v. S. Lévi, *Théâtre indien*, p. 330-332 ; Lacôte, *l. l.*); l'ardhamāgadhī. quelle que soit son origine, apparaissait bien comme un mélange à une époque où malgré les progrès de la grammaire on était loin d'avoir découvert que les lignes d'isoglosses ne coïncident que rarement entre elles (v. la citation d'Abhayadeva dans Pischel, § 17). Naturellement, plus les prākrits littéraires sont devenus nombreux, plus les confusions de la classification se sont accentuées; aucun principe ne pouvait permettre de répartir clairement des œuvres d'origine diverse, alors que la méthode traditionnelle ne reposait sur aucun principe défini.

c2.36

§ 10. Le rapport réel des prākrits avec les langues parlées s'éclaire admirablement par la comparaison des langues littéraires modernes de l'Hindoustan. Ce sont parfois des parlers fixés à une époque ancienne et qui servent chacun à des cycles spéciaux de légendes ou à des genres littéraires spéciaux. La langue du Braj sert au cycle de Kṛṣṇa, celle du Bundelkhand au cycle d'Alha et Udal, celle d'Aoudh au cycle de Rāma et d'une manière générale à l'épopée (v. § 19). Mais ces langues ne peuvent rester pures, quand les poètes n'appartiennent pas à la région dont ils empruntent le dialecte ou chantent pour des gens qui ne le connaissent pas; on doit s'attendre à des emprunts, à des adaptations, et aussi à de fausses adaptations, exagérant, si l'on peut dire, les traits du dialecte primitif. Le dialecte du Braj par exemple a envahi le Bengale à la suite de la renaissance du vaiṣṇavisme; le nom de *brajavali* désigne alors quelque chose de nouveau. « C'est, dit M. D. C. Sen (*Hist. of Bengali lang. and liter.*, p. 387), une espèce d'hindi courant à Darbhanga. Ce mélange d'hindi et de bengali est dû à la prédilection des écrivains vais-

c2.37

Si les grammairiens ont admis ces incohérences dans la dénomination des prākrits, c'est qu'ils n'y voyaient pas des langues parlées. Ce n'est pas en vain qu'ils en font remonter la source, *prakṛti*, au sanskrit, c'est-à-dire à une langue littéraire et traditionnelle, ni qu'ils opposent précisément an vocabulaire prākrit les *deçī*, c'est-à-dire les mots employés par les écrivains, mais inexplicables par les règles de la grammaire prākrite et inconnus aux dictionnaires sanskrits (v. Bühler, *B. B.*, IV, p. 76 et suiv.).

c2.38

ṇavas en faveur du dialecte de Vṛndāvan [où beaucoup d'entre eux ont habité, v. *ibid.*, p. 599]. Ils l'adoptèrent aussi pour imiter Vidyāpati, le grand maître de la poésie lyrique, qui écrivait dans le langage de Mithila. » A un autre endroit, le même auteur ajoute que « dans leurs efforts pour propager leur foi dans toute l'Inde, les Vaiṣṇavas vinrent en contact avec les différentes races de l'Inde parlant des langages différents. L'hindi était déjà devenu la lingua franca de l'Inde entière réunie sous le pouvoir suzerain de l'empereur musulman de Delhi... Les Vaiṣṇavas adoptèrent un grand nombre de mots hindis dans leurs ouvrages pour les rendre intelligibles dans toute l'Inde. » (*ibid.*, p. 599-600). Notons enfin, sans la prendre complètement à notre compte, cette affirmation : « La brajabali n'est le dialecte parlé d'aucune province; et cependant ce n'est pas un dialecte artificiel » (*ibid.*, p. 546).

c2.39

D'autres types de formation de langues littéraires sont fournis par l'ourdou et l'hindi, connus généralement sous le nom d'hindoustani ; pour mettre ce point en lumière il suffit d'emprunter les termes dont se sert M. Grierson pour les décrire dans *the Languages of India*, §§ 202, 205.

c2.40

L'hindoustani, dit-il, est primitivement le parler du Doab gangétique supérieur ; la forme la plus pure en est celle des environs et du nord de Mīrat. Ce dialecte, au prix de quelques adaptations de vocabulaire, est devenue la langue parlée de l'Inde, surtout de l'Inde du Nord. Le nom même de cette langue est de fabrication européenne ; il n'est guère employé par les indigènes que sous l'influence européenne. Comme langue commune, l'hindoustani est né dans le bazar attaché à la cour de Delhi (*urdū*), et fut transporté partout dans l'Inde par les lieutenants de l'empire mogol. Il dure depuis ce temps: Il comporte plusieurs variétés reconnues, en particulier l'ourdou et l'hindi.

c2.41

L'ourdou est la forme d'hindoustani qui s'écrit avec l'alphabet arabe et qui use librement du vocabulaire persan et par suite arabe. Il est parlé principalement dans les villes de l'Hindoustan occidental, et par les Musulmans et les Hindous qui ont subi l'influence persane. On trouve des mots persans partout en hindoustani, même dans les dialectes rustiques ; mais en ourdou littéraire l'usage des mots persans est poussé à un degré presque incroyable. On trouve dans les écrits de cette sorte des phrases entières où la grammaire seule est indienne, et où les mots sont persans du commencement à la fin. Fait curieux cependant, et noté justement par Sir Charles Lyall, cette persanisation de l'hindoustani n'est pas l'œuvre de conquérants, ignorants de la langue populaire ; c'est au contraire le résultat des efforts de l'Hindou toujours souple à assimiler le langage de ses maîtres : c'est l'œuvre des Kāyasth et des Khātrī employés par l'administration et connaissant le persan.

c2.42

L'hindi est la langue de la prose littéraire pour les Hindous qui n'emploient pas l'ourdou. Il est d'origine moderne, et doit sa création à l'influence anglaise au début du dernier siècle. Jusque-là, quand un Hindou écrivait en prose et n'employait pas l'ourdou, il écrivait dans un parler local : awadhī, bundelī, braj bhākhā, etc. Lallu Lāl, sous l'inspiration du Dʳ Gilchrist, changea tout cela en écrivant son célèbre Prem Sāgar, dont les parties en prose étaient en somme de l'ourdou dont les mots persans auraient été remplacés partout par des mots indo-aryens. Cette expérience obtint le plus grand succès : le nouveau dialecte donna une « langue franque » aux Hindous ; il permit à des hommes de différentes provinces de converser ensemble sans avoir recours au vocabulaire, impur pour eux, des Musulmans. Il était aisément intelligible partout, car sa grammaire était celle du langage que tout Hindou employait dans ses relations officielles avec les administrateurs, et le vocabulaire en était propriété commune de toutes les langues indo-aryennes de l'Inde du nord. De plus, sauf des commentaires ou des ouvrages analogues, ou avait jusqu'alors très peu écrit en prose dans les langues indo-aryennes : la langue du Prem Sāgar devint naturellement le modèle de la prose hindoue dans tout l'Hindoustan, du Bengale au Penjab. Depuis le temps de Lallu Lāl, l'hindi a adopté certaines règles de style qui le différencient de l'ourdou ; les principales ont trait à l'ordre des mots qui y est beaucoup plus fixe. De plus le vocabulaire hindi a commencé depuis peu à subir l'invasion du sanskrit. L'hindi risque ainsi de s'altérer autant que le bengali, sans avoir la même excuse ; car l'hindi du paysan a un vocabulaire propre, si riche que les neuf dixièmes des mots sanskrits qu'on rencontre en hindi moderne sont aussi inutiles qu'inintelligibles ; mais le vocabulaire sanskrit paraît ajouter à la dignité du style.

c2.43

§ 11. Influences religieuses, influences officielles, prestige

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d’une langue savante, rôle d’une œuvre littéraire servant de type, ce sont là autant de traits qui ont dû caractériser la naissance des langues littéraires anciennes aussi bien que des modernes, Supposez d’ailleurs que ces dialectes modernes fixés ou adaptés restent liés à la culture d’un genre littéraire, et il arrivera un moment où la brajabali, l’ourdou ou l’hindi demanderont pour être compris autant d’étude que le sanskrit ; il faudra en faire la grammaire ; d’où par contre-coup, une normalisation plus grande de chacun de ces dialectes. Que les prākrits exigent en effet une éducation spéciale, c’est ce qu’atteste le passage de l’anthologie de Hāla, rappelé à juste titre par M. Senart (Inscr. de Piyadasi, II, p. 497), où l’on fait honte à « ceux qui ne savent lire ni entendre l’ambroisie des poèmes prākrits ».

c2.45

Il serait donc vain de demander aux prākrits des documents directs sur les langues parlées dans les diverses régions de l’Inde à l’époque classique. Dès le moment où ils ont commencé d’écrire en prākrit, les auteurs étaient prisonniers de la tradition littéraire et grammaticale ; et pendant neuf ou dix siècles le prākrit n’a subi que des changements sans importance. Le vocabulaire s’enrichit, mais l’on ne peut pas faire fond même sur les emprunts : l’usage des substitutions régulières (v. Meillet, De la Méthode dans les Sciences, II, p. 301), qui a grossi le vocabulaire sanskrit, permet à son tour l’admission de mots sanskrits aussi bien que de mots vulgaires, et cache sans doute aussi des mélanges fréquents entre les prākrits eux-mêmes ; en sorte que le témoignage des prākrits, suspect de par leur origine, le devient de plus en plus à mesure que les documents sont plus abondants.

c2.46

§ 12. La tradition écrite est-elle donc toute inutilisable, et doit-on renoncer à rendre compte d’aucune des langues modernes par ce qu’on peut savoir de leurs formes anciennes ? Cette conclusion serait nécessaire si la linguistique consistait avant tout dans l’histoire du vocabulaire. Suivre les mots isolés dans leur développement et leurs migrations est en effet une tâche possible seulement dans des pays où l’histoire générale du langage étant connue, les études de philologie et de dialectologie minutieuses permettent de délimiter rigoureusement l’aire d’emploi et l’époque de vitalité des différents mots ou de leurs différentes formes. Mais lorsqu’il s’agit, comme ici, d’établir l’histoire générale elle-

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même du langage, le vocabulaire n'est plus qu'un instrument ; dans les mots on considère non les mots eux-mêmes, mais l'action des lois phonétiques et l'emploi des formes grammaticales.

c2.48

Dès lors peu importe que l'aspect réel du langage ait été faussé par l'application dans la littérature du principe des substitutions régulières : ces substitutions révèlent à l'historien l'état phonétique normal du dialecte tel que la tradition l'imposait aux écrivains. Cette tradition ayant en somme fixé un dialecte réel à un moment déterminé de son développement, la littérature fournit un témoignage indirect, mais, dans l'ensemble, certain, sur l'état de chacun des principaux dialectes au moment où il a été fixé. D'autre part on trouve partout des phénomènes qui contredisent les lois générales ainsi déterminées dans chaque dialecte : divergences précieuses, qui révèlent des faits postérieurs à la fixation du dialecte, et que la littérature n'a pu entièrement ignorer.

c2.49

On peut donc reconstituer dans l'ensemble l'histoire des principaux faits en se servant des textes que nous avons à notre disposition. Il faut bien entendre que cette histoire apparaîtra plus simple qu'elle n'a été en réalité ; pour prendre un exemple, la sonorisation des intervocaliques ne s'est pas produite partout au même moment ; le hasard d'une citation nous permet d'assurer qu'elle était acquise en māgadhī au temps d'Açoka ; en çaurasenī aussi, la forme du nom de ville Madhurā pour Mathurā, donnée un siècle plus tard par Patañjali (Madhurāpāñcālāḥ, I, 2, 51, v. 5 ; cité par M. Wackernagel, § 103) atteste que l'altération est ancienne ; mais au Dekhan, c'est au premier siècle seulement que le Périple et les inscriptions la notent. De même on a vu que le dialecte du manuscrit Dutreuil de Rhins est suivant les cas tantôt plus archaïque, tantôt plus récent que le prākrit classique.

c2.50

§ 13. Quoi qu'il en soit de ces différences chronologiques, on peut donc reconnaître l'histoire des phénomènes essentiels en les suivant à travers les différentes séries de textes.

c2.51

Parmi les phonèmes, le système des voyelles a pris très tôt l'aspect qu'il présente encore aujourd'hui. Le sanskrit avait hérité de a, i, u, brefs et longs, qui ont subsisté sans changement à travers toutes les périodes de l'indo-aryen ; les diphtongues indo-iraniennes par contre ont été simplifiées ; celles dont le premier élément était bref, *ai et *au, sont devenues e et o longs dès l'époque védique ; celles dont le premier élément était long, *āi et *āu, sont devenues à la même époque ai et au ; mais sous cette nouvelle forme elles restaient instables et sont à leur tour devenues e et o comme les premières dès la plus ancienne période du prākrit (v. Meillet, Mélanges S. Lévi, p. 30). A la même époque les groupes -aya-, -ava- se simplifiaient aussi en -e-, -o-.

c2.52

Le sanskrit possédait en outre deux sonantes voyelles ḷ et ṛ. La première n'a jamais eu qu'une existence très limitée même en sanskrit : ṛ long y joue un rôle exclusivement morphologique ; quant à ṛ il ne tarde pas à se confondre avec a, i ou u (cf. § 31) : le Ṛgveda présente déjà des exemples de cette altération à l'intérieur de mots où ṛ n'était pas maintenu par le sentiment d'alternances morphologiques (v. Meillet, Sur l'étym. de l'adj. véd. niṇyáḥ, Mélanges Kern, p. 121-122) et dans certaines désinences (v. Meillet, La finale -uḥ de skr. pitúḥ, vidúḥ, etc., Mélanges Sylvain Lévi, p. 1 et suiv., surtout p. 20). Le prākrit le plus ancien possédait donc a, i, u brefs et longs, e et o normalement longs (abrégés devant consonne double, comme toute voyelle longue, v. Müller, Pali gram., p. 13 et suiv., Pischel, § 83-84). Il a conservé ces éléments sans autres modifications que celles dépendant de leur place dans le mot : en particulier la faiblesse des voyelles finales, qui a provoqué leur disparition à date moderne, a déjà laissé des traces dans les textes les plus anciens du moyen indien.

c2.53

§ 14. L'histoire des consonnes est plus compliquée, mais les grands traits en sont également clairs. Le système articulatoire des occlusives est resté sensiblement identique à toutes les époques : il comporte dans chacune des séries (labiale, dentale, cérébrale, palatale, gutturale) une sourde et une sonore non aspirées et une sourde et une sonore aspirées ; les seuls changements qui sont intervenus dépendent de la place occupée par les occlusives dans les différents mots.

c2.54

Seules les occlusives initiales ont subsisté. Les autres ont subi des altérations plus ou moins graves.

c2.55

Les consonnes finales sont toutes tombées en moyen-indien. Le principe de cette chute remonte à l'époque préhistorique (v. Meillet, Introduction, p. 109-111) ; en sanskrit les consonnes finales étaient implosives (v. Wackernagel, I, § 260 a) et l'on sait que l'occlusion des sifflantes et de *m* final était déjà très réduite. Dès la période la plus ancienne du moyen-indien, tous les mots se terminaient donc par une voyelle, cette voyelle étant nasalisée dans le cas où la consonne tombée était une nasale (v. Pischel, § 348, 350).

c2.56

Les consonnes intervocaliques ont toutes perdu une part plus ou moins grande de leur occlusion. On a vu au § 2 que dans le cas des sonores aspirées, cette perte de l'occlusion était préhistorique pour une part et que par conséquent *h* en sanskrit même devait souvent être considéré comme un phonème de nature proprement prâkrite. Les occlusives sourdes intervocaliques ont résisté plus longtemps, sans doute parce qu'elles ne pouvaient subir dans l'Inde l'altération la plus aisée, celle de l'occlusive en la spirante correspondante (v. Meillet, *Des consonnes interv. en védique I.F.*, XXXI, p. 120-121) ; mais entre le IIIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C. elles sont toutes devenues sonores. Au bout de cette période le moyen-indien ne comportait à l'intervocalique que des occlusives sonores (sauf les géminées) représentant à la fois les sourdes et les sonores anciennes. Ces sonores n'ont pas tardé à se transformer en sonantes, à l'exception de *ḍ* et *ḍh* : encore cette exception n'est-elle probablement qu'apparente, à en juger par véd. *ḷ* et *ḷh* (v. Meillet, *ibid.*, p. 122) et par la prononciation moderne de *ḍ* et *ḍh* intervocaliques. Dans les autres catégories d'occlusives, toutes les aspirées se réduisent définitivement à *h* (*bh* subsiste le plus longtemps, v. Vararuci, II, 24-26) ; *b* devient *v* (peut-être anciennement déjà, v. Wackernagel, p. XLVIII, à propos de *kavāṭa-*, attesté dans le Rāmāyaṇa), et *ḍ*, *j*, *g* deviennent *y*. Enfin *y* ainsi obtenu disparaît de la graphie en prâkrit classique, sauf dans les manuscrits jainas (v. Pischel, § 187), et tombe en effet, en affectant ou non, suivant les cas, le timbre des voyelles voisines.

c2.57

Les groupes de consonnes paraissent très tôt difficiles à prononcer. En certains cas, l'assimilation est préhistorique et le sanskrit le plus ancien offre déjà des consonnes géminées (v. Wackernagel, § 97 a α). Parmi les groupes maintenus en sanskrit, ceux qui comportent *r* admettent l'insertion d'une voyelle dès la période la plus ancienne (v. Wackernagel, § 49-51) ; et Patañjali, au second siècle av. J.-C., cite comme usuelle la forme *supati-* pour *supti-*. La tendance la plus fréquente porte à simplifier l'articulation : au IIIe siècle av. J.-C. Kātyāyana note la forme āṇapayati pour ājñā-, et au siècle suivant Patañjali donne vaṭṭati, vaḍḍhati pour vart-, vardh- comme courants. Et en effet dans les inscriptions d’Açoka tous les groupes sont unifiés sauf st, ṣṭ et consonne + r qui subsistent à Girnar et au nord-ouest, c’est-à-dire dans les régions où ces groupes ont été maintenus dans les langues parlées jusqu’à date moderne ; en prākrit boudhique et dans les documents du début de notre ère (v. J. Bloch, Mél. S. Lévi, p. 10-15) l’assimilation est générale, et les prākrits classiques n’ont plus à l’intérieur du mot que des occlusives géminées.

c2.58

§ 15. Telle est dans son ensemble l’histoire des occlusives. Celle des continues est moins uniforme ; pourtant les sonantes ont subi à l’intervocalique des altérations analogues à celles des occlusives ; y a pris à l’initiale une occlusion particulière et s’est confondu avec j entre le premier siècle (v. Lüders, Bruchstücke, p. 48 et 60) et l’époque classique ; par là l’opposition de l’initiale et de l’intervocalique a été rétablie ¹ ; m maintenu à l’initiale, est devenu v nasal en position intervocalique (v. Pischel, § 251).

c2.59

¹ En māgadhi la confusion semble s’être faite en sens inverse, et y représente un ancien j aussi bien que y (v. Pischel: § 252, cf. § 236). Peut-être ne s’agit-il ici que d’une tradition orthographique.

c2.60

Les nasales cérébrale et dentale devenue cérébrale, d’une part, et de l’autre l ont subsisté en prākrit classique ; mais l’histoire ultérieure de ces phénomènes révèle des changements analogues (v. plus bas). Seuls r et v subsistent tels quels à toute époque.

c2.61

Quant aux sifflantes, elles se sont partout confondues en une seule. Le prākrit épigraphique ancien les distingue encore ; mais l’unification est faite en pali et dans tous les prākrits jusqu’ici connus de l’époque bouddhique et de l’époque classique, sauf un seul, le plus oriental de tous : c’est la ḍhakkī qui distingue encore ç issu de skr. ç de s issu de skr. s et ṣ (Pischel, § 228). En prākrit la sifflante est partout dentale, sauf en māgadhi où elle est palatale ; on verra que l’aspect du prākrit est reproduit par l’indo-aryen moderne : partout, sauf au nord-ouest himalayen et en tsigane européen (où š < skr. ṣ, ç ; s < skr. s ; v. Grierson, Piç. lang., p. 21-22 ; Miklosich, IX, p. 39), il n’y a en principe qu’une sifflante, et cette sifflante est s, sauf en bengali et en oriya où elle est ç (v. Grierson, Phon., p. 18-19).

c2.62

§ 16. L'histoire des formes grammaticales se reconstitue moins facilement. Pourtant déjà la littérature sacerdotale du sanskrit fournit par ses irrégularités et ses incohérences des documents précieux (v. Wackernagel, p. xiv, xxiii et suiv.) ; en y adjoignant le sanskrit classique, on suit d'assez près la dislocation progressive du système verbal héréditaire, et l'examen du prākrit ne fait que confirmer les certitudes acquises. La déclinaison a été au contraire fixée en sanskrit sous un aspect archaïque : mais les prākrits épigraphiques et littéraires montrent l'évolution par laquelle les formes anciennes disparaissent et rendent nécessaire la création de nouvelles formes (sur le détail des faits, v. plus bas).

c2.63

§ 17. Telle est dans son ensemble l'histoire de l'indo-aryen dans la période qui précède le marathe. Mais ici une difficulté se présente : pouvons-nous rattacher l'histoire du marathe à celle du moyen-indien ainsi défini ? Le marathe est loin d'être la seule langue indo-aryenne moderne ; or, rendre compte de la formation du marathe, ce n'est pas seulement dégager des documents les altérations du système linguistique héréditaire qui ont rendu possible la constitution de cette langue : c'est aussi en montrer, et si faire se peut, en expliquer la relation avec les langues parentes qui l'avoisinent. De quand donc datent les caractères qui la différencient de ces autres formes d'un même langage ancien ? En d'autres termes, la séparation qui a donné lieu à la formation des langues modernes remonte-t-elle haut dans le passé, et le moyen-indien à courbe générale unique défini plus haut est-il une fiction sans rapport avec la réalité, ou devons-nous considérer l'ensemble des langues modernes comme reposant sur une langue commune attestée par le moyen-indien ? Si les deux thèses ont leur part de vérité, comment les combiner ? Un coup d'œil sur la répartition et les caractéristiques les plus saillantes des langues indo-aryennes modernes permettra de répondre à cette question.

c2.64

§ 18. L'indo-aryen couvre l'Inde d'une manière continue depuis la frontière du nord-ouest où il confine à l'iranien et au tibétain jusqu'à l'Assam et la Birmanie, où il rencontre encore le groupe tibéto-birman, d'autre part jusqu'au Concan et au bassin moyen de la Godaveri où il étend ses conquêtes sur le domaine dravidien.

c2.65

Outre ce territoire, l'indo-aryen occupe la moitié méridionale de l'île de Ceylan, et cela depuis fort longtemps : en effet, la tradition bouddhique atteste que le commentaire pali écrit par Buddhaghoṣa au ve siècle est traduit d'un original singhalais ; d'autres témoignages permettent de remonter encore plus haut ; d'ailleurs les premiers documents authentiques du singhalais n'apparaissent qu'au xe siècle (v. Geiger, ch. I). On rattache ce langage aux dialectes de l'Inde occidentale (ibid., ch. III) ; cependant certains des traits qui servent à établir cette parenté, comme la conservation de v initial et géminé, ou celle des trois genres de la déclinaison, peuvent être considérés comme des archaïsmes au même titre que d'autres traits qui le séparent du même groupe, à savoir la conservation de n et l intérieurs, de y initial et géminé, par où il rappelle le pali et la māgadhī. D'autre part la formation de l'oblique sur l'ancien génitif sanskrit au singulier comme au pluriel ne se rencontre par ailleurs qu'au nord-ouest himalayen et en tsigane ; surtout, la désinence de masc. plur. en -ahu, -o rappelle directement la māgadhī ; et par la simplification de -ṇṇ- en -ṇ- le singhalais se sépare aussi du groupe occidental qui a dans ce cas n dental. Provisoirement cependant on peut considérer le dialecte singhalais dans la mesure où il n'a pas évolué tout à fait indépendamment des autres langues, comme se rattachant plutôt au groupe occidental qu'à un autre.

c2.66

Sur le continent aussi, l'indo-aryen a dépassé les frontières de l'Inde. L'Asie centrale (v. sup. § 8) a rendu aux explorateurs des documents anciens dont une série au moins se révèle à l'analyse comme ayant pu réellement correspondre à un parler local. Aujourd'hui encore les Tsiganes parlent depuis la Perse et l'Arménie jusqu'aux confins occidentaux de l'Europe des dialectes indiscutablement apparentés à la famille indienne. La date de leur émigration, ou de leurs émigrations, n'est pas connue d'une façon sûre ; la plus ancienne semble s'être faite au ve siècle de notre ère (v. de Goeje, Mém. sur les migrations des Tsiganes à travers l'Asie) ; mais l'origine en est sûre : le tsigane est un parler du nord-ouest. Plusieurs traits le prouvent : le groupe consonne+r ne subsiste, la voyelle initiale du mot skr. ātma- n'est tombée qu'en tsigane, en sindhi et dans les dialectes montagnards ; comme ces derniers dialectes (sauf le kaçmiri), le tsigane a perdu l'ancien relatif ya-. Le tsigane d'Europe, comme les mêmes dialectes, distingue encore la sifflante dentale s de š issu de ṣ et ç, et conserve les groupes *st*, *ṣṭ* : à vrai dire le tsigane d’Arménie se conforme sur ces points à la règle prākrite et suit l’indo-aryen de l’Inde (v. Finck, *Die Sprache der Armen. Zigeuner*, *Mém. de l’Acad. impér. de Saint-Pétersbourg*, VIII, 5, §§ 57, 72, 73) : mais les dialectes himalayens et l’iranien même (v. Gauthiot, *M. S. L.*, XVII, p. 157) présentent des variations analogues et attestent que dans la région du nord-ouest les lignes d’isoglosses ont pu s’entrecroiser de façon diverse. Un fait, qui isole le tsigane de tout le reste de l’indo-aryen (sauf le veron, un des dialectes les plus occidentaux du groupe himalayen, v. Grierson, *Piç. lang.*, p. 19), le localise du même coup exactement sur la frontière iranienne : en tsigane, *t* ou *d* intervocaliques deviennent régulièrement *l* (ex. *phral*, *phal* « frère » ; v. Miklosich, IX, p. 25) ; dans le dialecte arménien *d* initial devient *l* aussi (lui « deux », las « dix », lel « donner », v. Finck, *ibid.*, § 73) ; or le passage de *t* à *l*, à l’initiale et à l’intervocalique, est un trait caractéristique des dialectes iraniens du nord-est, à quelque groupe qu’ils se rattachent (v. Gauthiot, *J. As.*, 1910, I, p. 542 ; *M.S.L.*, XVII, p. 158).

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